PARIS
CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 28, quai de l’école
Trop de chefs vous nuiraient; qu’un seul homme ait l'empire. Voua ne sauriez, ô Grecs 1 être un peuple de rois;
Le sceptre est à celui qu'il plut au Ciel d’élire Pour régner sur la foule et lui donner des lois.
Hosài» , Iliade, II, v. Î04 et suiv.
Il pourra paraître surprenant qu’un homme du monde s’attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu'à nos jours, ont semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de l’ordre sacerdotal. J’espère néanmoins qu’après avoir pesé les raisons qui m’ont déterminé à me jeter dans cette lice honorable, tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience et m'absoudra de toute tache d’usurpation.
En premier lieu, puisque notre ordre s’est rendu, pendant le dernier siècle , éminemment coupable envers la religion , je ne vois pas pourquoi le même ordre ne fournirait pas aux écrivains ecclésiastiques quelques alliés fidèles qui se rangeraient autour de l’autel pour écarter au moins les téméraires, sans gêner les lévites.
Je ne sais môme si dans ce moment cette espèce d’alliance n’est pas devenue nécessaire. Mille causes ont affaibli l’ordre sacerdotal. La révolution l'a dépouillé, exilé, massacré; elle a sévi de toutes les manières contre les défenseurs-nés des maximes qu’elle abhorrait. Les anciens athlètes de la milice sainte sont descendus dans la tombe; de jeunes recrues s’avancent pour occuper leur place; mais ces recrues sont nécessairement en petit nombre, l’ennemi leur ayant d’avance coupé les vivres avec la plus funeste habileté. Qui sait d’ailleurs si, avant de s!envoler vers sa patrie, Élisée a jeté son manteau, et si le vêtement sacré a pu être relevé sur-le-champ ? 11 est sans doute probable qu’aucun motif humain n’ayant pu influer sur la détermination des jeunes héros qui ont donné leurs noms dans la nouvelle armée, on doit tout attendre de leur noble résolution. Néanmoins, de combien de temps auront-ils besoin pour se procurer l’instruction nécessaire au combat qui les attend? Et quand ils l’auront
acquise, leur restera-t-il assez de loisir pour l’employer? La plus indispensable polémique n’appartient guère qu’à ces temps de calme où les travaux peuvent être distribués librement, suivant les forces et les talents. Huet n’aurait pas écrit sa Démonstration évangélique, dans l’exercice de ses fonctions épiscopales; et si Bergier avait été condamné par les circonstances à porter pendant toute sa vie, dans une paroisse de campagne, le poids du jour et de la chaleur, il n'aurait pu faire présent à la religion de cette foule d'ouvrages qui l’ont placé au rang des plus excellents apologistes.
C'est à cet état pénible d’occupations saintes, mais accablantes, que se trouve aujourd’hui plus ou moins réduit le clergé de toute l’Europe, et bien particulièrement celui de France, sur qui la tempête révolutionnaire a frappé plus directement et plus fortement. Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui ; les épines seules lui sont restées. Pour lui, l’Église recommence ; et, par la nature même des choses, les confesseurs et les martyrs doivent précéder les docteurs. Il n’est pas même aisé de prévoir le moment où, rendu à son ancienne tranquillité, et assez nombreux pour faire marcher de front toutes les parties de son immense ministère, il pourra nous étonner encore par sa science autant que par la sainteté de ses mœurs, l’activité de son zèle et les prodiges de ses succès apostoliques.
Pendant cette espèce d’interstice qui , sous d’autres rapports, ne sera point perdu pour la religion, je ne vois pas pourquoi les gens du monde, que leur inclination a portés vers les études sérieuses, ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs de la plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu’à remplir les vides de l’armée du Seigneur, on ne pourrait au rnoius leur refuser équitablement le mérite de ces femmes courageuses qu’on a vues quelquefois monter sur les remparts d’une ville assiégée, pour effrayer au moins l’œil de l’ennemi.
Toute science, d’ailleurs, doit toujours, mais surtout à celte époque, une espèce de dîme à celui dont elle procède; car c’est lui qui est le Dieu des sciences, et c’est lui qui prépare toutes nos pensées 1 . Nous touchons à la plus grande des époques reli-
I . Ve-us scientiarum Dominât est , et ipsi pr peparantur cogitationes. (Rcg. I, cap. u, v. 3.)
gieuses, où tout homme est tenu d’apporter, s’il en a la force, une pierre pour l’édifice auguste dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne; du moins elle ne m’a pas fait trembler. L’indigent, qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe, Xaneth et le cumin ', peut élever avec confiance la première tige vers le ciel, sûr d’être agréé autant que l’homme opulent qui, du milieu de ses vastes campagnes, verse à flots, dans les parvis du temple, la puissance du froment et le sang de la vigne *.
Une autre considération encore n'a pas en pen de force pour m'encourager: Le prêtre qui défend la religion fait son devoir, sans doute, et mérite tonte notre estime; mais auprès d’une fonle d’hommes légers ou préoccupés, il a l’air de défendre sa propre cause; et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s’apercevoir mille fois que le mécréant se défie moins de l’homme du monde, et s’en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance : or, tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau saurage et ombrageux savent encore qu’il est incomparablement plus difficile de l’approcher que de le saisir.
Me sera-t-il encore permis de le dire? Si l’homme qui s’est occupé toute sa vie d’un sujet important, qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer, et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances; si cet homme, dis-je, sent eu lui je ne sais quelle force indéfinissable qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de l’amour-propre ; cependant il a peut-être quelque droit de croire que cette espèce d’inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère.
Il y a longtemps que j’ai considéré la France *, et si je ne suis totalement aveuglé par l’honorable ambitiou de lui être agréable, il me semble que mon travail ne lui a pas déplu. Puisqu’au milieu de ses épouvantables malheurs, elle entendit avec bienveillance la voix d'un ami qui lui appartenait par la religion, par