LIVRE 1, CHAPITRE XIX
et l’Église même réunie à lui, peuvent se tromper sur tout ce qui n’est pas dogme ou fait dogmatique; en sorte que, sur tout ce qui intéresse véritablement le patriotisme, les affections, les habitudes, et, pour tout dire enfin , l’orgueil national , nulle nation ne doit redouter l’infaillibilité pontificale , qui ne s’applique qu’à des objets d’un ordre supérieur.
Quant au dogme proprement dit, c’est précisément sur ce point que nous n’avons aucun intérêt de mettre en question l’infaillibilité du Pape. Qu’il se présente une de ces questions de métaphysique divine qu’il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême ; notre intérêt n’est point qu’elle soit décidée de telle ou telle manière, mais qu’elle le soit sans retard et sans appel. Dans l’affaire célèbre de Fénelon , sur vingt examinateurs romains, dix furent pour lui et dix contre, Dans un concile universel, cinq ou six cents évêques auraient pu se partager de même. Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu’en multipliant les voix délibérantes on diminue le doute connaissent peu l’homme, et n’ont jamais siégé au sein d’un corps délibérant. Les Papes ont condamné plusieurs hérésies pendant le cours de dix-huit siècles. Quand est-ce qu’ils ont été contredits par un concile universel? On n’en citera pas un seul exemple. Jamais leurs bulles dogmatiques n’ont été contredites que par ceux qu’elles condamnaient. Le janséniste ne manque pas de nommer celle qui le frappa, fameuse bulle Unigenitus, comme Luther trouva sans doute trop fameuse la bulle Exurge, Domine. Souvent on nous a dit que les conciles généraux sont inutiles, puisque jamais ils nont ramené personne. C'est par cette observation que Scarpi débute au commencement de son Histoire du concile de Trente. La remarque porte à faux sans doute, car le but principal des conciles n’est point du tout de rameper les novateurs, dont l’éternelle obstinalionjie fut jamais ignorée \
mais bien de les mettre dans leur tort, et de tranquilliser les fidèles en assurant le dogme. La résipiscence des dissidents est une conséquence plus que douteuse, que l’Église désire ardemment sans trop l’espérer. Cependant j’admets l’objection, et je dis : Puisque les conciles généraux ne sont utiles ni à nous qui croyons , ni aux novàteurs qui refusent de croire , pourquoi les assembler ?
Le despotisme sur la pensée, tant reproché aux Papes, est une pure chimère. Supposons qu’on demande de nos jours, dans l’Église, s'il y a une ou deux natures , une ou deux personnes dans l’ Homme-Dieu ; si son corps est contenu dans l’ eucharistie par transsubstantiation ou par impanation, etc., où est donc le despotisme qui dit oui ou non sur ces questions? Le concile qui les déciderait n’imposerait-il pas , comme le Pape , un joug, sur la pensée ? L’indépendance se plaindra toujours de l’un comme de l’autre. Tous les appels aux conciles ne sont que des inventions de l’esprit de révolte, qui ne cesse d’invoquer le concile contre le Pape, pour se moquer ensuite du concile dès qu’il aura parlé comme le Pape
Tout- nous ramène aux grandes vérités établies. Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité ; et ce dernier privilège est si absolument nécessaire, qu’on est forcé de supposer l’infaillibilité, môme dans les souverainetés temporelles (où elle n’est pas), sous peine de voir l’association se dissoudre.
1. « Nous croyons qu'il est permis d’appeler du Pape au futur concile, non- « obstant les bulles de Pie II et de Jules II, qui l'ont défendu; mais ces appel- < lations doivent être très-rares et pour des causes trbs-gravbs. • (Fleury, Noue. Opusc., p. 52. Voilà d’abord uu Nous dont l’Eglise catholique doit trèspeu s’embarrasser; et d’ailleurs, qu'est-ce qu’une occasion très-grave? Quel tribunal en jugera? et, en attendant, que faudra-t-il faire pu croire? Les conciles devront être établis comme uu tribunal réglé et ordinaire, au-dessus du Pape, contre ce que dit le même Fleury, à la même page. C’est une chose bien étrange que de voir, sur un point de celte importance, Fleury réfuté par Mosheim ( sup p. 19); comme nous avons vu un Bossuet sur le puint d'être mis dans la droite route par les centuriateurs de Mag de bourg, (sup., p. 94). Voilà ou l’on est conduit par l’envie de dire Nous. Ce pronom est terrible en théologie.