LIVRB III, CHAPITRE III
Les critiques mêmes qu'on adresse aux prêtres catholiques prouvent leur supériorité. Voltaire Ta fort bien dit : « La vie séculière a toujours été plus vice cieuse que celle des prêtres , mais les désordres de « ceux-ci ont toujours été plus remarquables par « leur contraste avec la règle (1). » On ne leur pardonne rien parce qu'on en attend tout.
La même règle a lieu depuis le Souverain Pontife jusqu'au sacristain. Tout membre du clergé catholique est continuellement confronté à son caractère idéal, et par conséquent jugé sans miséricorde. Ses peccadilles mêmes sont des forfaits ; tandis que de l'autre c6té les crimes mêmes ne sont que des peccadilles, précisément comme parmi les gens du monde. Qu'est-ce qu'un ministre du culte qui se nomme réformé ? c'est un homme habillé de noir, qui monte tous les dimanches en chaire pour y tenir des propos honnêtes. A ce métier, tout honnête homme peut réussir, et il n'exclut aucune faiblesse de Vhonnéte homme. J'ai examiné de très-près cette classe d'hommes ; j'ai surtout interrogé sur ces ministres évangéliques l'opinion qui les environne, et cette opinion même s'accorde avec la nôtre, pour ne leur accorder aucune supériorité de caractère.
Ce qu'ils peuvent n*est rien ; véritablement hommes. Ils sont ce que nous sommes.
Et vivent comme nous.
On ne leur demande que la probité. Mais qu'est-ce donc que cette vertu humaine pour ce redoutable ministère qui exige la probité divinisée , c'est-à-dire la
(I) Volt., Essai sur les mœurs, etc. in-8o, lom. Ill, cii. CXll. Il valait donc autant que le père du peuple, qui eut avec lui de si grandes afTaires.
318 DU l»APE.
sainteté? Je pourrais m'autoriser d'exemples fameux et d'anecdotes piquantes; mais c'est encore un point sur lequel j'aime à passer comme sur des charbons ardents. Un grand fait me suffit^ parce qu'il est public et ne souffre pas de réplique ; c'est la chute universelle du ministère évangélique protestant « dans l'opinion publique. Le mal est ancien et remonte aux premiers temps de la réforme. Le célèbre Lesdiguières, qui résida longtemps sur les frontières du duché de Savoie, estimait beaucoup et voyait souvent saint François de Sales, alors évéque de Genève. Les ministres protestants, choqués d'une telle liaison, résolurent d'adresser une admonestation dans les formes au noble guerrier, alors encore chef de leur parti. SI l'on veut savoir ce qu'il en advint et ce qu'il fut dit ii cette occasion , on peut lire toute l'histoire dans un de nos livres ascétiques assez répandu (1). Pour moi , je ne copie point.
On cite l'Angleterre; maiscW en Angleterre^ surtout que la dégradation du ministère évangélique est le plus sensible. Les biens du clergé sont à peu près devenus le patrimoine des cadets de bonnes maisons, ' qui s amusent dans le monde comme des gens du monde, laissant du reste
A des chantres gagés le soin de louer Dieu.
Le banc des évéques, dans la chambre des pairs, est une espèce de hors-d'oeuvre qu'on pourrait enlever sans produire le moindre vide. A peine les prélats osent-ils prendre la parole, même dans les affaires de Religion. Le clergé du second ordre est exclu de la
{i) Esprit de Saint François de Sales, recueilli des écrits de H. Le raniiis, évéque de BellcyJn-8o, partie Ht, ch. XXHl.
LIVRK m y CIUPITHË III. 319
représentation nationale; et pour l'en tenir à jamais éloigné, on se sert d'une subtilité historique qu'un souffle de la législature aurait écarté depuis longtemps, si Topinion ne les repoussait pas, ce qui est visible. Non-seulement Tordre a baissé dans Festime publique, mais lui-même se défie de lui-même. Souvent on a vu Tccclésiastique anglais embarrassé de son état, effacer dans les écrits publics la lettre (1) fatale qui précède son nom et constate son caractère ; souvent encore on Ta vu, masqué sous un habit laïque, quelquefois même sous un habit militaire , amuser les salons étrangers avec sa burlesque épée.
A l'époque où l'on agita , en Angleterre , avec tant de fracas et de solennité, la question de Vémancipation des catholiques (en 1805), on parla des ecclésiastiques, dans le parlement, avec tant d'aigreur, avec tant do dureté, avec une défiance si prononcée, que les étrangers en furent sans comparaison plus surpris que les auditeurs (2).
Il faut dire aussi qu'il y a , dans le caractère même de cette milice évangélique , quelque chose qui défend la confiance et qui appelle la défaveur. Il n'y a point d'autorité, il n'y a point de règle, ni par conséquent de croyance commune dans leurs Églises. Eux-mêmes avouent, avec une candeur parfaite, «que l'ecclésiastique protestant n'est obligé « de souscrire une confession de foi quelconque, que « pour le repos et la tranquillité publique, sans autre
(1) R. iniliale de RivérMd.
(S) Un membre de la <^hambre des communes observa cependant qu'il y avait quelque chose d'étrange dans cette espèce de déchaînement général contre Tordre ecclésiastique. Si je ne me trompe , ce membre était M. Stéphent; mais comme je ne pris pas de note écrite sur ce point, je n'affirme rien, excepté que la remarque fut faite.
« butqne celui de maintenir, entre les membres d'une a même communion, l'union extérieure; maisque, « du reste, aucune de ces confessions ne saurait être « regardée comme une règle de foi proprement dite. i< Les protestants n'en connaissent pas d'autre que a l'Écriture-Sainte (1). »
Lors donc qu'un de ces prédicateurs prend la parole, quels moyens a-t-il de prouver qu'il croit ce qu'il dit? et quels moyens a-t-il encore de savoir qu'en bas on ne se moque pas de lui? Il me semble entendre chacun de ses auditeurs lui dire , avec un sourire sceptique : en vérité , je crois qu'il croit QUE je le crois (2) !
L'un des fanatiques les plus endurcis qui aient ja> mais existé, Warburton, fonda en mourant une chaire pour prouver que le Pape est ï Antéchrist (3). A la honte de notre malheureuse nature , cette chaire n'a pas encore vaqué; on a pu lire même, dans les papiers publics anglais de cette année (1817) , l'an-
(1) Considérations sur les études nécessaires à ceux qui aspirent au saint ministère, par Cl. Ces. Chavanne, min. du S. Ev. et prof, en ihéol. à l'acad. de Lausanne. Yverdun, 4771, in-8o, p. 405 et 406.
("2} r credo ch' ei eredelte ch* io eredeue. Dante, Infern. IX, XH.
(3) Ce nom de Warburton me fait souvenir qu'au nombre de ses Œuvres se trouve une édition de Sbakspeare avec une préface et un commentaire. Personne, sans doute, n'y verra rien de réprétiensible de la part d'un homme de lettres; maisque l'on se figure, si l'on peut, Christophe de Beaumont , par exemple, éditeur et commentateur de Corneille ou de Molière, jamais on n'y réussira. Pourquoi ? Parce que c'est un homme d'un autre ordre que Warburton. Tous les deux portent la mitre. Cependant l'un est pontife et l'autre n'est qu'un genlleman. Le premier peut être ridiculisé ou flétri par ce qui ne fait nul tort à l'autre.
On sait que lorsque Tclémaque parut, Bossue t ne trouva pas l'ouvrage assez sérieux pour un prêtre. Je me garde bien de dire qu'il eut raison, je dis seulement que Bossuel a dit cela.