DU PAI>B
tude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que Teffet de la cause supérieure que j'indique. • Cet équilibre miraculeux est tel, qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite , et au peuple toute la liberté qui n*exclut pas Tobéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordonné , et l'obéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain , n'infligeant aucune peine directement , n'est omenMe lui-même dans aucun cas , et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'importance (1).
On parle beaucoup du despotisme turc; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directement, c'est^-dire au pouvoir d'assaseiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien ; car il est bien important que nos princes soient persuadés d'une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable : c'est qu'ils sontincomparablement plus puissants que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des Mollas et des Ulhémas réunis (2). Il ne pourrait céder une province, une seule ville même, sans exposer sa tête; il ne peut se dispenser d'aller h la mos-
(1) Le droit de s'imposer, par exemple, dont on fait beaucoup de bruit, ne signifie pas grand'chose. Les nations qui sMmposent ellesmêmes sont toujours (les plus imposées. Il en est de même du droit colégislatif. Les lois seront pour le moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu*un législateur unique.
(2) Ces deux corps sont à peu prés ce que seraient parmi nous le clergé et la magistrature.
LIVUK m, CHAPITRE IV. 339
quée le vendredi ; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval, et tomber morts en s*y rendant; il ne peut conserver un enfant mâle naissant dans sa maison , hors de la ligne directe de la succession ; il ne peut casser la sentence d*un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux, ni au bien offert à une mosquée, etc.
Si Ton offrait à l*un de nos princes le droit sulflime défaire pendre, à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu'il acceptât ce parti; et cependant on lui offrirait ce que nous appelons la toute-puissance des sultans.
Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes, jugeant ces événements d*après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans, un seul a péri illégalement par une véritable insurrection; mais ce crime est considéré à Gonstantinople comme nous considérons l'assassinat de Charles P' ou celui de Louis XVL La compagnie ou la Hotrta des janissaires , qui s*en rendit coupable, fut supprimée, et cependant son nom Uit conservé et voué à une étemelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour, et , lorsque son nom est prononcé , un ofQcier public répond à haute voix : Elle n'existe plus! elle est maudite, etc., etc.
En général, ces exécutions, qui terminent une si grande quantité de règnes, sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l'aimable Selim , dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir, il voulut le céder
à son oncie, qui lui dit: « Prenez garde à yous; les c( factions vous fatiguent; mais lorsque vous serez « particulier, une autre faction pourra fort bien vous tt rappeler au trône , c'est-à-dire à la mort. » Selim persista , et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, un fetfa du divan le fit étrangler. Le décret adressé au souverain , dans ces sortes de cas , ressemble beaucoup à celui que le sénat romain adressait aux consuls dans les moments périlleux : Videant consules, etc.
Partout où le souverain exerce le droit de punir directement, il faut qu'il puisse être jugé , déposé et mis à mort ; et , s'il n'y a pas un droit fixe sur ce point, il faut que le meurtre d'un souverain n'efflraie ni ne révolte aucunement les imaginations; il faut même que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique, et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leurs pères. C'est ce qui a lieu, en effet; car tout ce qui est nécessaire existe.
L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main, dans certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.
Par une raison toute contraire , l'opinion , autant que la loi , doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. JLe nom même de régicide disparaît, étouffé sous le poids de l'infamie; ailleurs, la dignité de la victime semble quelquefois ennoblir le meurtre.