LIVRE III, CHAPITRE VI
péril de sa vie, et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J'appelle puissance de la Religion f celle qui change et exalte l'homme (1) , en le rendant susceptible d*un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables ; et toujours Faction intérieure du pouvoir légitime est manifestée extérieurement par la prolongation des règnes.
Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés faibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelques-uns même, tels que le docteur Clarke, en ont parlé avec une sévérité qui fait peur ; et Gibbon ne s'est pas fait difficulté de les appeler les plus ignorants et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque (2).
Cependant, ce peuple est éminemment brave, bienveillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur, parleur élégant, et possesseur d'une langue magnifique sans mélange d'aucun patois, même dans les dernières classes.
Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation, qui est
(4) Lex Domtnt tff^maeu/afa CONTERTBNS animas (Ps. XVIII, 8.) C'est une expression remarquable. Un rabbin de Manloue disait à un prêtre catholique de ma connaissance , dans l'intiniilé d'un tôte-àléte : « 11 raut l'ayouer, il y a réellement dans votre religion une
« FORCB CONVBIITISSANTB. »
Voltaire a dit au contraire :
Dieu visita le monde , et ne l'a pas changé.
{Dé$a$tre de Liêbonne.)
Le génie condamné à déraisonner pour crime d'infidélité à sa mission, a toujours été pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi trahissait-il son maître? pourquoi yiolail-il ses initruclions? Élait-il envoyé pour mentir?
(2) Hist. de la décad., etc., tom. XIII, ch. LXVll, p. 10.
3fiO DO PAPE.
fausse ; et non»seulemeiit elle est fausse parce qu'elle est humaine, mais parce que, pour comble de malheur, elle a coïncidé avec Tépoque de la plus grande corruption de Tesprit humain , et que les circonstances ont mis en contact, et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois et le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.
Toute civilisation commence par tes prêtres, par les cérémonies religieuses, par les miracles même, vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règle. Et les Russes aussi avaient commencé comme tous les autres; mais l'ouvrage, malheureusement brisé par les causes que j'ai indiquées, fut repris au commencement du dix-huitième siècle, sous tes plus tristes auspices.
C'est dans les boues de la régence que tes germes refroidis de la civilisation russe commencèrent à se réchauffer, et les premières leçons que ce grand peupte entendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne, furent des blasphèmes.
On peut remarquer aujourd'hui, je le sais, un mouvement contraire capable de consoler jusqu'à un certain point l'œil d'un observateur ami; mais comment effacer l'anathème primitif? Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite , dans son ignorance, au grand sceptre constituant, pour se jeter dans les bras de ces misérables Grecs du Bas -Empire; détestables sophistes, prodiges d'orgueil et de nullité, dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts, et qui a présenté enfin pendant mille ans le