CHAPITRE VI
Observations particulières sur la Russie.
Un beau phénomène est celui de la Russie. Placée entre TËurope et TAsie, elle tient de Tune et de Tautre. L'élément asiatique qu'elle possède et qui saute aux yeux, ne doit point l'humilier. On pourrait y voir plut6t un titre de supériorité; mais sous le rapport de la Religion , elle a de très-grands désavantages, tels même que Je ne sais pas trop si , aux yeux d'un véritable juge, elle est plus près de la vérité que les nations protestantes.
Le déplorable schisme des Grecs et l'invasion des ïartares empêchèrent les Russes de participer au
grand mouvement de la civilisation européenne et légitime, qui partait de Rome. Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, avaient reçu leurs pouvoirs du Saint-Siège, et même ils étaient allés à Rome pour y rendre compte de leur mission (1). Mais la chaîne, à peine établie , fut coupée par les mains de ce Photius de funeste et odieuse mémoire, à qui Thumanité en général n*a pas moins de reproches à faire que la Religion , envers laquelle il fut cependant si coupable.
La Russie ne reçut donc point Tinfluence générale, et ne put être pénétrée par Tesprit universel, puisqu'elle eut à peine le temps de sentir la main des Souverains Pontifes. De là vient que sa Religion est toute en dehors, et ne s'enfonce point dans les cœurs. Il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la Religion sur l'homme ^ avec l'attachement de l'homms à la Religion, deux choses qui n'ont rien de commun. Tel qui volera toute sa vie, sans concevoir seulement Tidée de la restitution , ou qui vivra dans l'union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au
(I) Cyrille et Méthode traduisirent la liturgie en slavon , et firent célébrer la messe dans la langue que parlaient les peuples qu'ils avaient convertis. Il y eut à cet égard, de la part des Papes, de grandes résistances et de grandes restrictions, qui, malheureusement, n'eurent point d'effet à l'égard des Russes. Nous avons une lettre du Pape Jean VIU ( c'est la CXCIV«), adressée au duc de Moravie, Sfentopulk, en l'année 859. l\ dit à ce prince : « Nous approuvons les « leitrcs slavonnes Inventées par le philosophe Constantin ( c'est ce « même Cyrille) , et nous ordonnons que l'on chante les louanges de « Dieu en langue slavon ne. »
( Voyez les Vies des Saints , trad. de l'angl, ; Vies de saint Cyrille et saint Méthode, 14 février, in-8o, tom. U, p. 265.) Ce livre précieux est une excellente miniature des BoUandistes.