‹ Du pape (volume 3)Chapitre 176 sur 208 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que toute Église schismatique est protestante. Affinité des deux syitémes. Témoignage de l'Église russe.

C'est une vérité fondamentale dans toutes les questions de religion, que toute Eglise qui n'est pas catholique est protestante. C'est en vain qu'on a voulu mettre une distinction entre les Eglises schismatiques et hérétiques. Je sais bien ce qu'on veut dire; mais, dans le fond, toute la différence ne tient qu'aux mots, et tout chrétien qui rejette la communion du Saint-Père est protestant ou le sera bientôt.

Qu'est-ce qu'un protestant? C'est un homme qui proteste: or , qu'importe qu'il proteste contre un ou plusieurs dogmes? contre celui-ci, ou contre celui-là? Il peut être plus ou moins pro^e* fan/ , mais toujours il proteste.

Quel observateur n'a pas été frappé de l'extrême faveur dont le protestantisme jouit parmi le clergé russe, quoique, si Ton s'en tenait aux dogmes écrits, il dût être haï sur la Neva comme sur le Tibre? C'est que toutes les sociétés séparées se réunissent dans la haine de l'unité qui les écrase. Chacune d'elles a donc écrit sur ses drapeaux :

Tout ennemi de Rome est mon ami.

Pierre P' ayant fait imprimer pour ses sujets, au commencement du siècle dernier, un catéchisme contenant tous les dogmes qu'il approuvait, cette

LIYRB IV, CHAPITRE I. 365

pièce fut traduite en anglais (1) en Tannée 1725, avec une préface qui mérite d'être citée :

a Ce catéchisme, dit le traducteur , respire le génie « du grand homme par les ordres duquel il fut cornc< posé (2). Ce prince a vaincu deux ennemis plus <( terribles que les Suédois et les Tartares; je veux c< dire la superstition et l'ignorance favorisées encore <( par l'habitude la plus obstinée et la plus insatia- « ble.... Je me flatte que cette traduction rendra plus (( facile le rapprochement des évoques anglais et rus- (( ses, afin que par leur réunion ils deviennent plus <c capables de renverser les desseins atroces et sangui-

a naires du clergé romain (3) Les Russes et les

« réformés s'accordent sur plusieurs articles de foi,

« autant qu'ils diffèrent de l'Église romaine (&•]

« Les premiers nient le purgatoire (5)....; et notre « compatriote Covely docteur de Cambridge, a prouvé « doctement, dans ses Mémoires sur l'Eglise grecque,

(1) The Ruitian eatechismy compoted and publithed by the orderof ihe CZAR ; to iohieh it annexed a thort aceount of the ehureh-govern" ment and eeremoniet ofthe Moseovilet. London. Meadotct, 1725, tn- 80 by Jenkin, Thom, Philippt, pages A et 66.

(2) Le traducteur parle ici d'un catéchisme comme il parlerait d'un ukase que Tempereur aurait publié sur le droit ou la police. Cette opinion, qui est juste, doit être remarquée.

(5) On pourrait 8*étonner qu'en 4725 on pût encore imprimer en Angleterre une extravagance de cette force. Je prendrais, néanmoins, l'engagement de montrer des passages encore plus merveilleux dans les ouvrages des premiers docteurs anglais de nos jours.

(4) Sur ce point le traducteur a tort et il a raison. Il a tort, si Ton s*en tient aux professions de foi écrites, qui sont les mêmes, à peu de chose prés, pour les Églises latine et russe, et différent également des confessions protestantes; mais, si l'on en vient à la pratique et à la croyance intérieure , le traducteur a raison. Chaque jour la foi dite grecque s'éloigne de Rome et s'approche de Wittemberg.

(5) Je n'en sais rien, et je crois en ma conscience que le clergé russe ne le sait pas mieux que moi.

« combien la transsubstantiation des Latins diffère de la a cène grecque (1). »

Quelle tendresse et quelle confiance I La fraternité est évidente. C'est ici que la puissance de la haine se fait sentir d'une manière véritablement efiGrayante. L'Église russe professe, comme la nôtre, la présence réelle, la nécessité de la confession et de l'absolution sacerdotale, le même nombre de sacrements, la réalité du sacrifice eucharistique , l'invocation des Saints, le culte des images, etc. ; le protestantisme, au contraire, fait profession de rejeter et même d'abhorrer ces dogmes et ces usages; néanmoins s'il les rencontre dans une Église séparée de Rome, il n'en est plus choqué. Ce culte des images surtout, si solennellement déclaré idolâtrique, perd tout son venin, quand il serait même exagéré au point d'être devenu à peu près toute la religion. Le Russe est séparé du Saint-Siège : c'en est assez pour le protestant; celui-ci ne voit plus en lui qu'un frère, qu'un autre protestant; tous les dogmes sont nuls, excepté la haine de Rome. Cette haine est le lien unique, mais universel, de toutes lesÉglises séparées.

Un archevêque de Twer, mort il y a seulement deux ou trois ans, publia en 1805 un ouvrage historique en latin , sur les quatre premiers siècles du christianisme, et dans ce livre que j'ai déjà cité sur le célibat, il avance sans détour quune grande partie du clergé russe est calviniste ( 2 ) Ce texte n'est pas équivoque.

(1) On entend ici des théologiens anglicans arfinner que déjà, au commencement du dernier siècle, la Toi de l'Église romaine et celle de rÉglise russe sur l'article de l'Eucharistie n'étaient plus les mêmes. On se plaindrait donc à tort des préjugés catholiques sur cet article.

(2) Ou , si l'on veut s'exprimer mot à mot, « qu'une grande partie « du clergé russe chérit et célèbre à l'excès le système calviniste. »—

LIVRK IV, CHAPITRE I. 567

Le clergé n'étudie dans tout le cours de son éducation ecclésiastique que des livres protestants; une habitude haineuse Técarte des livres catholiques, malgré Textréme affinité des dogmes. Bingham surtout est son oracle, et la chose est portée au point que le prélat que je viens de citer en appelle très-sérieusement à Binghamy pour établir que VEglise russe n enseigne que la pure foi des Apôtres (1).

C'est un spectacle bien extraordinaire et bien peu connu dans le reste de TEurope, que celui d*un évéque russe qui, pour établir la parfaite orthodoxie de son Église, en appelle au témoignage d'un docteur protestant.

Et lui-même , après avoir blâmé pour la forme ce penchant au calvinisme, ne laisse pas d'appeler Calvin UN GRAND HOMME (2); cxpressiou étrange dans la bouche d'un évéque parlant d'un hérésiarque , et qui ne lui est jamais échappée dans tout son livre, à l'égard d'un docteur catholique.

Ailleurs, il nous dit que , pendant quinze siècles, la doctrine de Calvin fut PRESQUE inconnue dans VÈgli-se (3). Cette modification paraîtra encore curieuse;

Uœc ianè est dûciplina illa (Calvini) quem plubimi de nostris {sic) iantoperè laudant deamantque. {Methodii arehiep. Ticer, Liber historicut de rébus in primilivd Eecl. christ, etc., tn-4o, Mosquœ^ 1805 Typis sanctissimœ synodi. Cap, VF, sect. 1, § 79, p. 168.) Tout homme qui a pu voir les choses de près ne doutera pas que par ces mots plu- RiMi DR MOSTRis, il ne faille entendre tout prêtre de cette Eglise qui sait le latin ou le français, à moins que, dans le fond de son cœur, il ne penche d'un côté tout opposé, ce qui n*est pas inouï parmi les gens instruits de cet ordre.

(1) Melhodius, ibid. sect. I, pag. 206, note 3.

(2) Magnum YiRUM, ibid. pag. 168.

(3) Doctrinam ÇaMni per M. et D. ann. in Eeclesid Christi pbnè inauditam. Ibid.

L'archevêque de Twcr a publié cet Quvragc en latin, sûr de n'être

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mais dans le reste du livre, il se gène encore moins; il attaque ouvertement la doctrine des sacrements, et se montre tout à fait calviniste.

L'ouvrage , comme je Tai déjà observé , étant sorti des presses mêmes du synode , avec son approbation expresse, nul doute qu'il ne représente la doctrine générale du clergé , sauf les exceptions que j'honore.

Je pourrais citer d'autres témoignages non moins décisifs; mais il faut se borner. Je n'affirme pas seulement que l'Église dont il s'agit est protestante; j'affirme de plus qu'elle l'est nécessairement, et que Dieu ne serait pas Dieu si elle ne l'était pas. Le lien de l'unité étant une fois rompu , il n'y a plus de tribunal commun, ni par conséquent de règle de foi invariable. Tout se réduit au jugement particulier et à la suprématie civile, qui constituent l'essence du protestantisme.

L'enseignement n'inspirant d'ailleurs aucune alarme en Russie, et le même empire renfermant près de trois millions de sujets protestants , les novateurs de tous les genres ont su profiter de cet avantage pour insinuer librement leurs opinions dans tous les ordres de l'état, et tous sont d'accord , même sans le savoir; car tous protestent contre le Saint-Siège, ce qui suffit à la fraternité commune.

critiqué ni par ses confrères, qni ne révéleraient jamais un secret de famille, ni par les gens du monde, qui ne rentendraienlpas, et qui, d'ailleurs, ne s'embarrasseraient pas plus des opinions du prélat que de sa personne. On ne peut se former une idée de Tindifférence russe pour ces sortes d'hommes et de choses, si Ton n'en a été témoin.

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