LIVRE IV, CHAPITRE XI
cher pendant Téternité, sans pouvoir jamais s'aimer. Entre elles point de traités, point d'accommodements, point de transactions possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre, et ce sentiment même qui rapproche tout, ne peut rien sur elles. De part et d'autre tes deux sexes n'osent se regarder, ou se regardent en tremblant comme des êtres d'une nature ennemie que le Créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On dirait que Mahomet 11 est entré hier dans la Grèce, et que le droit de conquête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Placé entre le cimeterre et le bâton du pacha , le Grec ose à peine respirer : il n'est sûr de rien , pas même de la femme qu'il vient d'épouser. Il cache son trésor, il cache ses enfants, il cache jusqu'à la façade de sa maison, si elle peut dire le secret de sa richesse. Il s'endurcit à l'insulte et aux tourments. 11 sait combien il peut supporter de coups sans déceler l'or qu'il a caché. Quel a dû être le résultat de ce traitement sur le caractère d'un peuple écrasé, chez qui l'enfant prononce a peine le nom de sa mère avant celui û'amnie? De véritables observateurs protestent que si le sceptre de fer qui lui commande venait à se retirer subitement , ce serait le plus grand malheur pour la Grèce, qui entrerait aussitôt dans un accès de convulsion universelle, sans qu'il fût possible d'y trouver un remède ni d'en prévoir la fin. Où serait pour ce peuple, supposé affranchi , le point de réunion et le centre de Tunité politique, qu'il ne concevrait pas mieux qu'il ne conçoit depuis huit siècles l'unité religieuse? Quelle province voudrait céder à l'autre? Quelle race les dominerait ? D'ailleurs rien ne présage cet affranchissement. Jadis notre faiblesse sauva
le sceptre des sultans ; aujourd'hui c'est notre force qui le protège. De grandes jalousies s'observent et se balancent. Si toutes les apparences ne nous trompent pas, elles soutiendront eocoreetpour longtemps peutêtre le trône ottoman , quoique miné de toutes parts. Et quand même ce trône tomberait I La Grèce changerait de maître; c'est tout ce qu'elle (^tiendrait. Il peut se faire sans doute qu'elle y gagnât, mais toujours elle serait dominée. L'Egypte est sans contredit, et sous tous les rapports, le pays de l'univers le plus fait pour ne dépendre que de lui-même. Ézéchiel cependant lui déclara, il y a plus de deux mille ans , que jamais l'Egypte n'obéirait à un sceptre égyptien (1); et depuis Cambyse jusqu'aux Mamelucks , la prophétie n'a cessé de s'accomplir. Misraim , sans doute, expie encore sous nos yeux les crimes qui sortirent jadis des temples de Memphis et de Tentyra, dont les profondes et mystérieuses retraites versèrent l'erreur sur le genre humain. Pour ce long forfait , rÉgypte est condamnée au dernier supplice des nations : l'ange de la souveraineté a quitté ces fameuses contrées, et peut-être pour n'y plus revenir. Qui sait si la Grèce n'est pas soumise au même anathème? Aucun prophète ne l'a maudite, du moins dans nos livres, mais on serait tenté de croire que l'identité de la peine suppose celle des transgressions. N'est-ce pas la Grèce qui fut V enchanteresse des nations ? N'est-ce pas elle qui se chargea de transmettre à l'Europe les superstitions de l'Egypte et de l'Orient? Par elle ne sommes-nous pas encore païens? Y a-t41 une fable, une folie, un vice qui n'ait un nom , un emblème, un
(<) Ézéchiel, XXIX, 45; XXX, <3.