DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Pendant cette espèce d'interstice qui, sous d'autres rapports, ne sera point perdu pour la religion, je ne vois pas pourquoi les gens du monde, que leur inclination a portés vers les études sérieuses , ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs de la plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu*à remplir les vides de l'armée du Seigneur, on ne pourrait au moins leur refuser équitablement le mérite de ces femmes courageuses qu'on a vues quelquefois monter sur les remparts d'une ville assiégée, pour effrayer au moins Tœil de Tennemi.
Toute science, d'ailleurs, doit toujours, mais surtout à cette époque, une espèce de dime à celui dont elle procède; car c'est lui qui est le Dieu des sciencei, et c'est lui qui prépare toutes nos pensées (1). Nous touchons à la plus grande des époques religieuses, où tout homme est tenu d'apporter, sll en a la force, une pierre pour l'édifice auguste, dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne; du moins elle ne m'a pas fait trembler. L'indigent , qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe, Vaneth et le ct»mtn(2), peut élever avec confiance la première tige vers le ciel, sûr d'être agréé autant que l'homme opulent qui , du milieu de ses vastes campagnes, verse à flots, dans les parvis du temple, la puissance du froment et le sang de la mî^ne (3).
Une autre considération encore n'a pas eu peu de force pour m'encourager. Le prêtre qui défend la religion fait son devoir, sans doute , et mérite toute notre estime; mais auprès d'une foule d'hommes légers ou préoccupés, il a l'air de défendre sa propre cause;
(f) Deuê teiéHHarum Dominus eit, et ip$i prmparântur cogitationei. (Reg. I, cap. Il, v. 3.) (3) Matth. XXIII, as.
(5) Robw panit ianguinem uvœ. (Ps. CIV, 16. IsaiV, Ul,l.)
IV DISCOURS PRÉUMlNAlli£.
et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le mécréant se déOe moins de Thomme du monde , et s'en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance : or, tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau sauvage et ombrageux, savent encore qu'il est incomparablement plus difficile de rapprocher que de le saisir.
Me sera-t-il encore permis de le dire? Si Thomme qui s'est occupé toute sa vie d'un sujet important , qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer, et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances ; si cet homme, dis-je, sent en lui je ne sais quelle force indéfinissable qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de l'amour-propre; cependant il a peut-être quelque droit de croire que cette espèce d'inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère.
Il y a longtemps que j'ai considéré la France (1), et SI je ne suis totalement aveuglé par Fhonorable ambition de lui être agréable, il me semble que mon travail ne lui a pas déplu. Puisqu'au milieu de ses épouvantables malheurs, elle entendit avec bienveillance la voix d'un ami qui lui appartenait par la religion, par la langue et par des espérances d'un ordre supérieur, qui vivent toujours , pourquoi ne consentiraitelle pas
A me prêter encore une oreille attentive,
aujourd'hui qu'elle a fait un si grand pas vers le bonheur, et qu'elle a recouvré au moins assez dexalme pour s'examiner elle-même et se juger sagement?
Il est vrai que les circonstances ont bien changé depuis l'année 1796. Alors chacun était libre d'atta-
(0 Coniidérationt $ur la France, in-8o. Bâte, (ienève, Pari», 1795, 1796. Lyon, 4850.
DISCOURS PRÊLUUNAIRS. V
quer les brigands à ses périls et risques : aujourd'hui que toutes les puissances sont à leur place , Terreur ayant divers points de contact avec la politique, il pourrait arriver à Técrivain qui ne veillerait pas continuellement sur lui-même, le malheur qui arriva à Diomède sous les murs de Troie, celui de blesser une divinité en poursuivant un ennemi.
Heureusement il n*y a rien de si évident pour la conscience que la conscience même. Si je ne me sentais pénétré d'une bienveillance universelle, absolument dégagée de tout esprit contentieux et de toute colère polémique , même à l'égard des hommes dont les systèmes me choquent le plus, Dieu m'est témoin que je jetterais la plume; et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu ne doutera pas de mes intentions. Mais ce sentiment n'exclut ni la profession solennelle de ma croyance , ni l'accent clair et élevé de la foi, ni le cri d'alarme en face de l'ennemi connu ou masqué, ni cet honnête prosélytisme, enfin , qui procède de la persuasion.
Après une déclaration , dont la sincérité sera , je l'espère, parfaitement justifiée partout mon ouvrage , quand même je me trouverais en opposition directe ayec d'autres croyances, je serais parfaitement tranquille. Je sais ce que Ton doit aux nations et à ceux qui les gouvernent; mais je ne crois point déroger à ce sentiment en leur disant la vérité avec les égards convenables. Les premières lignes de mon ouvrage le font connaître : celui qui pourrait craindre d'en être choqué est instamment prié de ne pas le lire. Il m'est prouvé, et je voudrais de tout mon cœur le prouver aux autres , que sans le Souverain Pontife il n'y a point de véritable christianisme, et que nul hon^ nête Atomme chrétien , séparé de lui , ne signera sur son honneur (sHl a quelque science) une profession de foi clairement circonscrite.