VI DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Toutes les nations qui se sont soustraites à l'autorité du Père commun, ont sans doute, prises en masse, le droit (les savants ne Tout pas) de crier au paradoxe; mais nulle n'a celui de crier à Tinsulte. Tout écrivain qui se tient dans le cercle de la sévère logique ne manque à personne. Il n'y a qu'une seule vengeance honorable à tirer de lui : c*est de raisonner contre lui, mieux que lui.
Quoique dans le cours entier de mon ouvrage je me sois attaché, autant qu'il m'a été possible, aux idées générales, néanmoins on s'apercevra aisément que je me suis particulièrement occupé de la France. Avant qu'elle ait bien connu ses erreurs , il n'y a pas de salut pour elle; mais si elle est encore aveugle sur ce point, l'Europe l'est peut-^étre davantage sur ce qu'elle doit attendre de la France.
Il y a des nations privilégiées qui ont une mission dans ce monde. J'ai tâché déjà d'expliquer celle de la France, qui me paraît aussi visible que le soleil. Il y a dans le gouvernement naturel , et dans les idées nationales du peuple français , je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n'est pas seulement afTaibii , il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernemeni des druides, qui pouvaient tout, a succédé celui dtô évéques, qui furent constamment, mais bien plus ikns l'antiquité que de nos jours, la conseitlers du roi $n tous seê conseil». Les évéques, c'est Gibbon qui l'observe, ont fait le royaume de France (1) ; rien n'est plus vrai. Les évéques ont construit cette monarchie, comme les abeilles construisent une-ruche.
(I) Gibbon, Uist. de la décad. tom. Vil, cli. XXXVllI. Paris, Maradan, 1812, in-8o.
DISCOURS PRÊ^LIMINAIRB. Vit
Les conciles , dans les premiers siècles de la monarchie, étaient de véritables conseils nationaux. Les druides chrétiens, si je puis m*exprimer ainsi, y jouaient le premier rôle. Les formes avaient changé, mais toujours on retrouve la même nation. Le sang teuton qui s'y mêla, par la conquête, assez pour donner un nom à la France, disparut presque entièrement à la bataille de Fontenai, et ne laissa que des Gaulois. La preuve s*en trouve dans la langue; car lorsqu'un peuple est un y la langue est une (1) ; et s'il est mêlé de quelque manière, mais surtout par la conquête, chaque nation constituante produit sa portion de la langue nationale, la syntaxe et ce qu'on appelle le génie de la langue appartenant toujours à la nation dominante ; et le nombre des mots donnés par chaque nation est toujours rigoureusement proportionné à la quantité de sang respectivement fourni par les diverses nations constituantes, et fondues dans l'unité nationale. Or, l'élément teutonique est à peine sensible dans la langue fï'ançaise; considérée en masse, elle est celtique et romaine. H n'y a rien de si grand dans le monde. Cicéron disait: a Flattonsu nous tant qu'il nous plaira , nous ne surpasserons u ni les Gaulois en valeur , ni les Espagnols en nom- « bre , ni les Grecs en talents , etc. , mais c'est par la « Religion et la crainte des Dieux que nous surpas- « sons toutes les nations de l'univers. »
(2) De là Tient que plus on s'élève dans Tantiquité, et plus les langues sont radicaUt, et, par conséquent, régulièret. En partani, par exemple , du mot maiton , pris comme racine , le Grec aurait dit mai- $fmm»têf maitowniery maitonneur, maùonnerie^ maiiotmer, emmai- Monnery démaisofmtry etc. Le Français, au contraire, est obligé de dire : maiton, domettique, économe, cataniery maçon, bdtir, habiter, démolir, etc. On reconnaît ici les poussières de différentes nations, mêlées et pétries par la main du temps. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir une seule langue qui ne possède quelque élément de celles qui l'ont précédée; mais il y a principalement de grandes masses constituantes, et qu'on peul, jwur ainsi dire, toucher.