‹ Du pape (volume 3)Chapitre 65 sur 208 · LIVRE I, CHAPITRIÎ XV. IH · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRIÎ XV. IH

de cœur vers cette croyance, au lieu de s'abaisser jusqu'aux ergoteries de collège pour l'ébranler. On dirait , en lisant certains écrivains de ce genre , qu'ils défendent un droit personnel contre un usurpateur étranger, tandis qu'il s'agit d'un privilège également plausible et favorable, inestimable don fait à la famille universelle autant qu'au père commun.

En traitant l'affaire d'Honorius, je n'ai pas touché du tout à la grande question de la falsification des actes du sixième concile , que des auteurs respectables ont cependant regardée comme prouvée. Après en avoir dit assez pour satisfaire tout esprit droit et équitable, je ne suis point obligé de dire tout ce qui peut être dit; j'ajouterai seulement, sur les écritures anciennes et modernes, quelques réflexions que je ne crois pas absolument inutiles.

Parmi les mystères de la parole , si nombreux et si profonds, on peut distinguer celui d'une correspondance inexplicable entre chaque langue et les caractères destinés à les représenter par l'écriture. Cette analogie est telle, que le moindre changement dans le style d'une langue est tout de suite annoncé par un <;hangement dans l'écriture, quoique la nécessité de ce changement ne se fasse nullement sentir à la raison. Examinons notre langue en particulier : l'écriture d'Amyot diffère de celle de .Fénelon autant que le style de ces deux écrivains. Chaque siècle est reconnaissable à son écriture , parce que les langues changeaient; mais quand elles deviennent stationnaires ^ l'écriture le devient aussi; celle du dix-septième siècle, par exemple, nous appartient encore, sauf quelques petites variations dont les causes du même genre ne sont pas toujours perceptibles. C'est ainsi que la

France, s'étant laissé pénétrer, dans le dernier siècle, par Tesprit anglais , tout de suite on put reconnaître, dans récriture des Français, plusieurs formes anglaises.

La correspondance mystérieuse entre les langues et les signes de récriture est telle , que si une langue balbutie, récriture balbutiera de même; que si la langue est vague, embarrassée et d*une syntaxe difflcile , récriture manquera de même , et proportionnellement , d'élégance et de clarté.

Ce que je dis ici ne doit cependant s'entendre que de récriture cursive, celle des inscriptions ayant toujours été soustraite à l'arbitraire et au changement; mais celle-ci , par cette raison même , n'a point de caractère relatif à la personne qui l'employa. Ce sont des figures de géométrie qu'on ne saurait contrefeire, puisqu'elles sont les mêmes pour tout le monde.

Les auteurs de la traduction du Nouveau-Testament, appelé de Mons, remarquent,, dans leur avertissement préliminaire. Que les langues modernes sont infiniment plus claires et plus déterminées qm les langues antiques (1). Rien n'est plus incontestable. Je ne parle pas des langues orientales, qui sont de véritables énigmes; mais le grec et le latin même justifient la vérité de cette observation.

Or, par une conséquence nécessaire,, l'écriture moderne est plus claire et plus déterminée que l'ancienne. Ce que nous appelons caractère dans l'écriture, ce je ne sais quoi qui distingue les écritures comme les physionomies , était bien moins distingué et moins fhippant dans l'antiquité que parmi nous. Un ancien qui

(1) Mons, chez Mignot. (Rouen, chez Virel.) i673, ïr-So. Averl. p. iij.

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receyait une lettre de son meilleur ami pouTait n'être pas bien sûr, à Tinspection seule de récriture, si la lettre était de cet ami. De là Timportance du sceau, qui l'emportait de beaucoup sur le chirographe ou Tapposition du nom (1). Le Latin qui disait j'at signé cette lettre voulait dire qu'il y avait apposé son sceau ; la même expression , parmi nous , signifie que nous y avons apposé notre nom, d'où résulte l'authenticité (2).

De cette supériorité du sigm sur la signature naquit Tusage, qui nous paraît aujourd'hui si extraordinaire, d'écrire des lettres au nom d'une personne ab^ sente qui l'ignorait. Il suffisait d'avoir le sceau de cette personne, que l'amitié confiait sans difficulté. Cicéron fournit une foule d'exemples de ce genre (3). Souvent aussi il ajoute dans ses lettres : Ceci est de nui main (&.), ce qui suppose que son meilleur ami pouvait en douter. Ailleurs il dit à ce même ami : a J'ai a cru reconnaître dans votre lettre la main d'A- « lexis (5) ; yr et Brutus écrivant de son camp de Yerceil à ce même Cicéron r lui dit : « Lisez d'abord la

(1) Noiee tignum^ Plaut.Bacch. IV, 6, 19; IV, 9, 62. Le personnage théâtral ne dit point : « Reconnaisse! la tignature^ mais reconnaisse! le tigne ou le teenu^ »

(2) La langue française, si remarquable par l'étonnante propriété des expressions, a fait le mot cachet , qu^elle a tiré de cacher , parce que le sceau, parmi nous, est destiné à cachery et point du tout à authentiquer récriture. C'était tout le contraire che! les anciens.

(3) Tu velim, et Basilio^ et quibui prmlerea tndebilur, etiam ServiKo comeribaSy ut tibi videbilur^ meo nomine. ( Ad. Att. XI, 5; Xll, f9.) Quod Ulteras quibus putas opue este eurardandas , facit commode. ( Ibid. XI ,7 ; item, XI, 8, 12, etc., etc.)

(4) Uoc manu med. ( XIII, 28, etc.)

(5) In luit quoque epitlolit Alexin videor cognotcere. (XVI, 15.) (Alexis était TalTranchi et le secrétaire de conOance d'Atticus; et Cicéron ne connaissait pas moins cette écriture que celle de son anii^

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il4 DU PAPE.

« dépêche ci-jointe que j'adresse au sénat, et faites- (( y les changements que vous jugerez convena- (( blés (1). » Ainsi, un générai qui fait la guerre charge son ami d'altérer ou de refaire une dépêche officielle qu'il adresse à son souverain. Ceci est plaisant dans nos idées ; mais ne voyons ici que la possibilité matérielle de la chose.

Gicéron ayant ouvert honnêtement une lettre de Quintus son frère, où il croyait trouver d'afîreux secrets, la fait tenir à son ami, et lui dit : « Envoyez-la « à son adresse , si vous le jugez à propos. Elle est « ouverte, mais il n'y a pas de mal; Pomponia votre c( sœur ( femme de Quintus) a bien sans doute le caa chet de son mari (2). »

Je n'ai rien à dire sur la morale de cette aimable famille; tenons-nous-^n au fait. Il ne s'agissait, comme on voit, ni de caractère, ni de signature; ce brigandage révoltant, qui ne faisait point de mal, s'exécutait sans la moindre difficulté, au moyen d'une simple empreinte.

Je ne dis pas cependant que chacun n'eût son caractère (3) ; mais il était beaucoup moins déterminé ,

{\) Ad ienatum quai lUUrcu miti velim priiu perlegas, et ii qua tibi viâebwnlur eommutet. ( Brulus Ciceroni fam. XI, 19.)

(2) Quat {litteras) ti pulabU illi ipti utile este reddi, reddee ; nil me lœdet : nam quod resignatœ tunt^ habet, opinor, ejut tignum Pomponia. { Ad. Alt. XI , 9.)

(Sj Signum requirent aut manutn; dieet iii me propter euttodias eat vitdsie. ( Ad. AU. XI, 2. ) — Le tigne, au reste , ou le caractère gravi y était d*une telle imporlance , que le Tabricateur d*un cachet faux était puni par la loi Cornélia , sur lo faux testamentaire, comme s'il avait contrerait une signature. {Leg. 30, dig, de lege Corn, de fait.) On voit que, par ce mot de cachet Taux (tignum aduUerinum), il faut entendre tout cachet fait pour celui qui n*avait pat droit de t'en tercir; de manière que le graveur était tenu à peu prés aux mêmes précautions imposées aux serruriers à qui un inconnu commande une

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moins exclusif que de nos jours; il se rapprochait davantage du caractère lapidaire, qui ne change point, et se prête par conséquent sans difficulté à toute espèce de falsification.

De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures , naissait une immense facilita, et, par conséquent, une immense tentation de falsifier les écritures.

Et cette facilité était portée au comble par le matériel même de récriture; car, si Ton écrivait sur des tablettes enduites de cire , il ne fallait que tourner le poinçon (1) pour effacer, changer, substituer impunément. Que si Ton écrivait sur la peau (inmemhranis), c'était pire encore , tant il était aisé de ratisser ou d'effacer. Qu'y a-t-il de plus connu des antiquaires que ces malheureux palimpsestes, qui nous attristent encore aujourd'hui en nous laissant apercevoir des chefs-d'œuvre de l'antiquité effacés ou détruits pour faire place à des légendes ou à des comptes de famille?

L'imprimerie a rendu absolument impossible , de nos jours , la falsification de ces actes importants qui intéressent les souverainetés et les nations; et, quant aux actes particuliers même, le chef-d'œuvre d'un faussaire se réduit à une ligne , et quelquefois à un mot altéré, supprimé, interposé, etc. La main à la fois la plus coupable et la plus habile se voit paralysée par le genre de notre écriture , et surtout encore

elef. Si l'on ne veut point l'enlendre ainsi , je ne comprends pas trop ce que c'est qu'un iceau contrefait. Peul-on le faire sans le contre^ faire?

(4) Sœpè tlyium vertai. ( Hor.)

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par notre admirable papier, don remarquable de la Providence, qui réunit, par une alliance extraordinaire, la durée à la fragilité, qui s*imbibe de la peusée humaine, ne permet point qu*on Faitère sans en laisser des preuves, et ne la laisse échapper qu'en périssant.

Un testament, un codicile, urr contrat quelconque forgé dans son entier, est aujourd'hui un phénomène qu'un vieux magistrat peut n'avoir jamais vu; chez les anciens, c'était un crime vulgaire, comme on peut le voir en parcourant seulentent le code Justinien au titre (/u /ati^ (1).

De ces causes réunies, il résulte que toutes les fois qu'un soupçon de faux charge quelque monument de l'antiquité, en tout ou en partie, il ne faut jamais né^ gliger cette présomption; mais que, si quelque passion violente de vengeance , de haine, d'orgueil national, etc., se trouve dûment atteinte et convaincue^ d'avoir eu intérêt à la falsificafeion , le soupçon se change en certitude.

Si quelque lecteur était curieux de peser les doutes^ élevés par quelques écrivains sur l'altération des actes du sixième concile général et des lettres d'Honorius^ il ne ferait pas mal, je pense, d'avoir toujours présentes les réflexions que je viens de mettre sous ses yeux. Quant à moi , je n'ai pas le temps de me livrer à l'examen de cette question superflue.

(1) De lege €orn. de Talsis. Cod. lib. IX, Ht. XXII.

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