CONTINUATION DU MÊME SUJET. RÉFLEXIONS SUR
CCS GUERRES.
On dëplairoit certainement aux Papes si Ton soutenoit que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité , et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l'égard des empereurs les bornes d'une modération parfaite, l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permit à leur égard. J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposoient les empereurs ? Il est aisé de répondre : Du droit sur lequel repose toute autorité légitime, POSSESSION d'un côté, assentiment de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile , il seroit permis au moins de rétorquer, et de demander de quel droit les empereurs se permettaient d emprisonner , d exiler , d outrager , de maltraiter^ de déposer enfin les Souverains Pontifes?
Je ferai observer de plus, que les Papes qui ont régné dans ces temps difficiles ; les Grégoire , les Adrien , les Innocent , les Gélestin , etc. ayant tous été des hommes éminens en doctrine et en vertus , au point d'arracher à leurs ennemis même le témoignage dû à leur caractère moral, il parott bien juste que si, dans ce long et noble combat qu'ils ont soutenu pour la religion et l'ordre social contre tous les vices couronnés , il se trouve quelques obscurités que l'histoire n'a pas parfaitement éclaircies , on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étoient là pour se défendre, ils seroient en état de nous donner d'excellentes raisons de leur conduite.
Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route toute opposée. Pour lui , les empereurs sont tout, et les Papes rien (i).
Comment auroit-il pu haïr la religion sans haïr son auguste Chef ? Plût à Dieu que les
(i) Je veux dire les empereurs des temps passes , les empereurs païens , les empereurs persécuteurs , les empereurs ennemis de rEglise,qui veulent la dominer, l'asservir et l'ëcraser,, etc. Cela s'entend. Quant aux empereurs et rois chrétiens j anciens et modernes, on* sait comment la philosophie les protège. Charlemagne même a très-peu Thonneur de lui plaire.
croyans fussent tx>us aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome : Que V Eglise et le Pape^ c'est tout un (i). Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés et n'ont cessé, en conséquence * de frapper sur cette base si embanrassante pour eux. Us ont été malheureusement puissamment favorbés en France , c'est*à-dkce en Europe , par les parlemens et par les jansénistes, deux partis qui ne différoient guère que de nom; ft à force d'attaques, de sophismes et de calomnies , tous les conjurés étoient parvenus^ à créer un préjugé fatal qui avoit déplacé le Pape dans l'opinion , du moins dans l'opinion d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés, et qui avoient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables.
Je ne lis pas sans une véritable firayeur le passage suivant des Lettres sur F histoire .•
« Louis- le -Déboi^nmre , détrôné par ses » enfans, est jugé, condamné , absous par une >r assemblée d'évêques. De la ce pouvoir «m- » politique qiw les évêques s'arrogent sur les » souverains ; DE LA ces excommunications » sacrilèges ou séditieuses ; de la ces crimes » DE LÈSE -MAJESTÉ fulmii}és à S. Pierre de
(i) Saint François de Sales , top. pag. 6a«
( 379 ) i> Rome, où le successefir de S. Pierre dâioit y> les peuples du serment de fidélitë , où le suc^ t> cesseur de celui qui «a dit que son royaume y> n'est pas de ce monde, distribuoit les sceptres » et les couromies , où les ministres d'un » Dieu de paix provoquoient au meurtre des p nations entières (i)-»
Pour trouver , même dans les ouvrages protestans , un morceau écrit avec autant de colèA, il faudroiC peut-être remonter juscpi'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi possible ; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi , qu'importe au lecteur imprudent ou inattentif qui avale le poison ? Le- terme de lèse^ majesté est étrange , appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape seroit par hasard au-dessous d'un autre souverain ? Coname prince temporel , il est régal de tous les. autres en ^dignité ; mais 6i Ton ajoute à ce titre celui de Chef suprême du christianisme (2), il n'a plus d'égal, et
(t) Lettres sur rhistaire , tom. Il , liv. XXXV , pag. 33o«
(2) C'est le titre remarquable que Tillustre Bnrke ^ona au Pape , dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlemvDtaire qui n'est plus sons ma main. H
Ilntérêt de FEurope , je ne dis rien de trop y exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu'un Pape ait excommunié quelque souverain , sans raison , il se sera rendu coupable à peu près comme Loi|b XIV le fut^ lorsque, contre toutes les lois de la justice, de la décence et de la religion , il fit insulter le Pape Innocent XII (i) au milieu de Rome.
On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu'on voudra , excepté ctLiû de lèse-majesté qui auroit pu convenir seulement au marquis de Lavardin , s'il avoit agi sans mandat (2).
Les excommunications sacrilèges ne sont
Touloit dire sans doute que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. G*est uoe grande vérité confessée par un grand personnage.
(1) Bonus et pacificuê Pontifex» ( Bossuet , GalL orthod. §6.)
(2) Il entra à Rome à la tète de 800 hommes , en conquérant , plutôt qu'en ambassadeur venant au noni de son maître réclamer, au pied de la lettre, le droit de protéger le crime. 11 eut pour sa cour l'attention délicate de communier publiquement dans sa chapelle, après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que M."*^ de Sévigné a fait le singulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 16 octobre 1675.
pas moins amusantes, et n'exigent , ce me semble , après tout ce qui a été dit , aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j'estime infiniment et qu'il ne pourra , j'espère , récuser tout-à-fait.
c( Dans le temps des croisades la puissance ]» des Papes étoit grande ; leurs anathèmes , » leurs interdits étoient respectés , étoient re- » doutés. Celui qui auroit été peut-^tre par » inclination disposé à troubler les états dun » soiwerain occupé dans une croisade^ saisit 9> qu'il s'exposoit à une excommunication qui » pouvoit lui foire perdre les siens. Cette » idée d'ailleurs étoit généralement répandue » et adoptée (i). »
. On pourroit , comme on voit , et je m'en chargerois volontiers, composer, sur ce texte seul , un livre très-sensé , intitulé : De Futilité des sacrilèges. Mais pourquoi donc borner cette utilité au temps des croisades ? tJne puissance réprimante n'est jamais jugée, si l'on ne fait entrer en considération tout le mal qu'elle empêche. C'est là le triomphe de l'autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés ,
(i) Lettres sur Tbist Uv. XLVH, pag. 494-
et qu'est-ce que ne lui doit pas le monde ?
Pour une lutte [dus ou moins heureuse qui se montre dans ^histoire , combien de posées fatales, combien de désirs terribles étouffés dans les cœurs des princes ! Combien de souverains auront dit dans le secret dé leurs consciences : Non , il ne faut pas s'exposer ! L'autorité des Pa^es fut pendant f^usîeurs siècles la véritable force constituante en Europe. C'est elle qui ajint la monarchie euro^ péenne^ merveille d'un ordre surnaturel qu'on admire froidement cenune le soleil, parce qu'on le voit tous les jours.
Je ne dis rien de la logique qui argum^ite de ces fameuses paroles , mon royaume n'est pas de ce monde^ pour établir que le Pape n'a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les SQUversiins. C'est un lieu comnàvai dont je trouverai peut-être l'occasion de parler ailleurs; mais ce qu'on ne sauroit lire sans un senliment profond de tristesse , c'est l'accusa^ tion intentée contre les Papes d'oi^air proçoçué les nations au MEUHT^E. Il fallait au moins dire à la guerre; car il n'y a rien de phu essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savois bien que le soldat tue^ mais j'ignorois qu'il fût meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu'elle est
nécessaire , et que c'est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette ques* tion , il suffit de répéter que les Papes , comme princes temporels , ont autant de droit que les autres de faire la guerre , et que s'ils Font faite (ce qui est incontestable) et plus rarement, et plus justement, et plus humaine* ment que les autres; c'est tout ce. qu'on a droit d'exiger d'eux. Loin d'avoir proçoqué q la guerre , ils l'ont au contraire empêchée de tout leur pouvoir; toujours ils se sont présentés coname médiateurs, lorsque les circonstances le permettoient ; et, plus d'une fois, ils ont exconununié des princes ou les en ont menacés pour éviter des guerres. Quant aux excommunications, il n'est pas aisé de prouver , comme nous l'avons vu , qu'elles aient réellement produit des guerres. D'ailleurs le droit étoit incontestable , et les abus purement humains ne doivent jamais être pris eu considération. Si les hommes se sont servis quelquefois des exconmiunications comme d'un motif pour faire la guerre , alors même ils se battoient malgré les Papes , qui jamais n'ont vouhi ni pu vouloir la guerre. Sans la puissance temporelle des Papes, le monde politique ne pouvoit aller; et plus cette puissance aura d'action , moins il y aura dé guerres ,
puisqu'elle est la seule dont l'intérêt visible ne demande que la paix.
Quant aux guerres justes , saintes même et nécessaires, telles que les croisades, si les Papes les oi:it provoquées et soutenues de tout leur pouvoir , ils ont bien fait , et nous leur en devons d'immortelles actions de grâces. — Mais je n'écris pas sur les croisades.
Et si les Souverains Pontifes avoient toujours agi comme médiateurs , croit-on qu'ils auroient eu au moins Textrême bonheur d'obtenir l'approbation de notre siècle ? Nullement* Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports, et nous pouvons encore entendre le même juge (i ) se plaindre de ce que les envoyés du Pape étaient appelés à ces grands
(i) « Pendant long-temps le centre poUtique de » l'Europe avoit été forcément établi à Rome. Il s^y I» ëtoit trouvé transporté par des circonstances, des » considérations plus religieuses que politiques ; et il » avoit dû commencer à s'en éloigner à mesure que » Ton avoit appris à séparer la politique de la religion n ( beau cbef-d'œuvre vraiment ! ; et à éviter les maux » que leur mélange avoit trop souvent produits. » ( Lettres sur Thist. tom. IV , liv. XCVI, pag. 470. )
Joserois croire, au contraire, que le titre de mi^ diateur-ni ( entre les princes chrétiens ) , accordé au Souverain Pontife | seroit de tous les titres le plus ua-
traites où Ton décidoit du sort des nations, et se féliciter de ce que cet abus n'auroit plus
lieu.
mméÊt
turel , le plus magnifique et le plus sacré. Je nlmagîne rien de plus beau que ses envoyés, au milieu de tous ces grands congrès « demandant la paix sans avoir fait la guerre ; n*ayant à prononcer ni le mot S acquisition ^ ni celui de rtstitution^ par rapport au Père commun ; et ne parlant que pour la justice ^ rhumamté et la reli* %X0U'FiatîJiail