DU CONCILE DE CONSTANCE
Que fant-il donc penser de cette fameuse session lY, où le concile (le conseil) de Constance se déclare supérieur au Pape? La réponse est aisée* Il faut dire que Vassemn liée déraisonna , comme ont déraisonné depuis le long parlement d'Angleterre., et rassemblée constituante , et l'assemblée législative ', et la convention nationale , et les cinq-cents, et les deux-cents, et les derniers certes d'Espagne ; en un mot , comme toutes les assemblées imaginables, nombreuses et non présidées.
Bossuet disait en 1681, prévoyant déjà le dangereux entraînement de l'année suivante : Fous savez ce que c*est jue les assemblées j et quel esprit y domine ordinairement*.
Et le cardinal de Retz , qui s'y entendait un peu , avait dit précédemment dans ses mémoires , d'une manière plus générale et plus frappante : Qui âssekble u PEUPLE l'émeut ; maxime générale que je n'applique au cas présent qu'avec les modifications qu'exigent la justice et même le respect ; maxime , du reste , dont l'esprit est incontestable.
Dans l'ordre moral et dans l'ordre physique , les lois de la fermentation sont les mêmes. Elle nait du contact , et se'proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez des bomities rendus spiritueux par une passion quelconque , vous ne tarderez pas de voir la chaleur , puis l'exaltation , et bientôt le délii'e ; précisément comme dans le cercle
(1) Boisnet, Lettre i Yahhé de Bancë. FoDiàincbléau^ iseptembre 1681. ^Hist. de Bossoet, lîr. YI, d. 3. tom. II. p. 94.
matériel , la fermentation turhulenie mène rapidement à Vacide et celle-ci kh, putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale , si le développement n'en est arrêté par le froid de l'autorité qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement. Qu'on se mette à la place des Evêque de Constance , agités par toutes les passions de l'Europe, divisés en nations , opposés d'intérêt , fatigués par le retard , impatientés par la contradiction , séparés des Cardinaux , dépourvus de centre , et , pour comble de malheur, influencés par des souverains discordants : est-il donc si merveilleux que , pressés d'ailleurs par l'immense désir de mettre fin au schisme le plus déplorable qui ait jamais affligé l'Eglise , et dans un siècle où le compas de5f sciences n'avait pas encore circonscrit les idées comme elles l'ont été de nos jours , ces Evoques se soient dit î eux-mêmes : Nous ne pouvons rendre la paix à TEglis et la réformer dans son chef et dans ses membres ^ qiCe\ commandant à ce chef même : déclarons donc qu^il est oblig* de nous obéir. De beaux génies des siècles suivants n'on pas mieux raisonné. L'assemblée se déclara donc en premier lieu, concile cscuménique* ; il le fallait bien pour en tirer ensuite la conséquence que toute personne de condition et dignité quelconque, même papale ^, était temu d*obéir au concile en ce qui regardait la foi et Vextirpa^ tion du schisme \ Mais ce qui suit est parfaitement plai^ saut :
» Notre seigneur le Pape JeanXXïlI ne transférera poîi « hors de la ville de Constance la cour de Rome ni ses o
(1) Comme certains êtaêê^génêratix se d^Iarèrent assbmblcb «iatu ifALB en ce qui regardait la eonKtUution et l'extirfatiou d^ê ahu Jamais il n*y eut de parité plus exacte.
(2) Ils n'osent pas dire rondement : Le Pape.
(3) Sess. IV«.
os;
t ficiers, et ne les contraindra ni directement ni indirecte^ « ment à le suivre , sans la délibération et le consente- « ment du concile , surtout à l'égard des offices et des ■ officiers dont l'absence pourrait être cause de la disso- • lulion du concile ou lui être préjudiciable *,»
Ainsi , les Pères avouent que , par le seul départ du Pape, le concile est dissous, et pour éviter ce malheur, ils lui défendent de partir ; c'est-à-dire , en d'autres termes , qu'ils se déclarent les supérieurs de celui qu'ils déclarent au-desm d'eux. Il n'y a rien de si joli.
La Y^ session ne fut qu'une répétition de la IV® ^.
Le monde catholique était alors divisé en trois parties ou obédiences , dont chacune reconnaissait un Pape différent. Deux de ces obédiences , celle de Grégoire XII et de Benoît XIII , ne reçurent jamais le décret de Constance prononcé dans la IV® session ; et depuis que les obédiences furent réunies , jamais le concile ne s'attribua , indépendamment du Pape , le droit de réformer V Eglise dans le chef et dans ses membres. Mais dans la session du 30 octobre 1417 , Martin V ayant été élu avec un concert dont il n'y avait pas d'exemple , le concile arrêta que le Pape réformerait lui-même V Eglise y tant dans le chef que dans ses membres , suivant Vérité et le bon gouvernement de r Eglise.
Le Pape, de son côté , dans la XLV® session du 22 avril 1418, approuva tout ce que le concile avait fait
(l)Fleury, Ht. CIL— N. 175.
(2] Il y aurait une inGnité de choses à dire sur ces deax sessions, sur les manuscrils de Scheelestrate, sur les objections d*Arnaud et de Bossuei, «nr lappai qii*onttirë ces manuscrits des précieuses de'couvertos faites dans: ht î>ibliolbèqnes d'AHeniagne, etc., etc.; mais si je m*enfonçais dans ces îé» (alla, il m'arriycraît un petit malheur que je voudrait cependant ëvitcr, t*i\ ; ^Uît possible, celui de n'être pas lu.
CoifCiLiAiREMENT ( ce qu'îl répèle deux fois) en matière
de foi.
Et quelques Jours auparavant, par une bulle du 10 mars, il avait défendu les appels des décrets du Saint- Siège , qu'il appela le souverain juge : voilà comment le Pape approuva le concile de Constanccm
Jamais il n'y eut rien de si radicalement nul et même de si évidemment ridicule , que la IV® session du conseil de Constance , que la Providence et le Pape changèrent depuis en concile.
Que si certaines gens s'obstinent à dire : Nocs admettons la IF^ session , oubliant tout à fait que ce mot nous, dans l'Eglise catholique, est un solécisme s^il ne se rapporte à tous , nous les laisserons dire ; et au lieu de rire seulement de la IV® session , nous rirons de la IV® session et de ceux qui refusent d'en rire.
En vertu de l'inévitable force des choses , toute as- • semblée qui n'a point de frein est effrénée. Il peut y avoir du plus ou du moins ; ce sera plus tôt ou plus tard ; mais la loi est infaillible* Rappelons-nous les extravagances de Bâle; on y vit sept ou huit personnes, tant Evêques qu'abbés , se déclarer au-dessus du Pape , le déposer même , pour couronner l'œuvre , et déclarer tous les contrevenants déchus de leurs dignités, fussent-4ls Evêques, Jrchevêques^ Patriarches, Cardinaux , rois ou eispereurs.
Ces tristes exemples nous montrent ce qui arrivera toujours dans Içs mêmes circonstances. Jamais la paix ne pourra régner ou s'établir dans l'Église par l'ijoifluence d'une assemblée non présidée. C'est toujours au Souverain Pontife , ou seul ou accompagné , qu'il en faudra venir , et toutes les expériences parlent pour cette autorité.
On peut observer que les docteurs français qui se sont
élis obligés de soutenir TinsoutenaUe session du concile de Constance, ne manquent jamais de se retrancher scru* puleosement dans l'assertion générale de la supériorité du condle universel sur le Pape , sans jamais expliquer ce qa% entendent par le concile universel; il n^en faudrait pas davantage pour montrer à quel point ils se sentent embarrassés. Fleury va parler pour tous.
«Le concile de Constance^ dit-il , établit la maxime de « tout temps enseignée en France^ , que tout Pape est « sonmis au jugement de tout concile universel , en ce qui c concerné la foi \ »
Pitoyable réticence , et bien indigne d'un homme tel que Fleury I II ne s'a^t point de savoir n le concile uni-tersél est au-dessus du Pape j mais de savoir sHlpeut y omr un concile universel sans Pape , ou indépendant du Paife. Voilà la question. Allez dire à Rome que le Souverain Pontife n'a pas droit d'abroger les canons du conçue de Trente , sûrement on ne vous fera pas brûler. La question dont il s'agit ici est complexe. On demande , 1^ jueUe est T essence d'un concile universel ^ et quels sont les earaetères dont la moindre altération anéantit son essence? On demande , 2^ si le concile ainsi constitué est au-dessus du Pape ? Traiter la deuxième question en laissant l'autre dans l'ombre ; faire sonner haut la supériorité du concile sur le Souverain Pontife , sans savoir , sans vouloir , sans oser dire ce que c'est qu'un concile œcuménique ; il faut le déclarer franchement , ce n'est pas seulement une erreur de simple dialectique , c'est un péché contre la probité.
(1) Après tout ce qu'on a In, et surtout apr4t la d^laratiin de 1626. foel nom donner à cette assertion?
(2} ilea||«^ BOUT* Opusc. p. 44i
DV PAPE. î
GBAPITRE
DES GAIfONS BN GÉlfiRAL, ET DE L^ APPEL A LZVfHmSidTi,
n ne s^ensuit pas , au reste, de ce que Tautorité du Pape est souveraine, qu'elle soit au-dessus des lois, et qu'elle puisse s'en jouer ; mais ces hommes qui ne cessent d'en appeler aux canons , ont un secret qu'ils ont soin de cacher, quoique sous des voiles assez transparents. Ce mot de canons doit s'entendre, suivant leur théorie, des canons qu'ils ont faits, ou de ceux qui leur plaisent. Ils n'osent pas dire tout à fait que si le Pape jugeait à pro« posde&ire de nouveaux canons, ils auraient, eux, le droit de les rejeter ; mais qu'on ne s'y trompe pas ,
Si ce ne sont leurs paroles expresses , C'en est le sens
Toute cette dispute sur l'observation des canons fait pitié. Demandez au Pape s'il entend gouverner sans règle et se jouer des canons; vous lui ferez horreur. Demandez à tous les Evéques du monde catholique s'ils entendent que des circonstances extraordinaires ne puissent légitimer des abrogations, des exceptions, des dérogations; et que la souveraineté, dans l'Eglise , soit devenue stérile comme une vieiUe femme, de manière qu'elle ait perdu le droit Inhérent à toute puissance, de produire de nouvelles lois à mesure que de nouveaux besoins les demandent P ils croiront que vous plaisantez.
Nul honune sensé ne pouvant donc contester à nulle souveraineté quelconque le pouvoir de faire des Ipis , de les faire exécuter, de les abroger, et d'en dispenser lorsque ks circonstances Vexigent ; et nulle souveraineté ne s'ar-
rogeant le droit d*user de ce pouvoir , hors de ces c«V* constances; le le demainde, sui* quoi dispute-t-pn? Que Teulent dire certains théologiens finançais avec leurs car wmsP Et que veut dire, en particulier, Bossuet avec S9 grande restriction qu'il nous déclare à demi-voix, comme un mystère délicat du gouvernement eoclésiçi^tique : La plénitude de la puissance appa/iftieni à la chaire de saint Pierre ; hais notts demandons que V exercice en soit réglé par les canons ?
Quand est-ce que les Papes ont prétendu le contraire? Lorsqu'on est arrivé, en fait de gouvernement, à ce point de perfection qui n'admet plus que les défauts inséparables de la nature humaine, il faut savoir s'arrêter et ne pas chercher dans de vaines suppositions des semences éternelles de défiance et de révolte. Mais, comme je l'ai dit , Bossuet voulait absolument contenter sa conscience et ses auditeurs ; et sous ce point de vue , le sermon sur IWté est un des plus grands tours de force dont on ait connaissance. Chaque ligne est un travail ; chaque mot est pesé; un article même , comme nous l'avons vu , peut être le résultat d'une profonde délibération. La gêne extrêmo où se trouvait l'illustre orateur , l'empêche souvent d'employer les termes avec cette rigueur qui nous aurait contentés, s'il n'avait pas craint d'en mécontenter d'autres. Lorsqu'il dit par exemple : Dans la chaire de saint Pierre réside la plénittide de la puissance apostolique; mais Fexerdce doit m être réglé par les canons , de peur JuCf s^éhvant au-dessus de tout, elle ne détruise eUe-même ses propres décrets : ainsi le hystere est entendue J'en
(f ) Un peu phu bas, il »*ëcrie : La e9mpr0neX''Wut maintenant u$(ê immortelle beauté de tBglite catholique? — '• Non. Monseigneur ; point do tout, à moins que tous ne daigniez ajouter quelques mots.
demande bien pardon encore à Fombre fameuse de ce grand homme ; mais pour moi le voile s'épaissit , et loin éCefnJUndre h mystère ^ je le comprends moins qu'auparavant. Nous ne demandons point une décision de morale ; nous savons déjà depuis quelque temps , qu'un souverain ne saurait mieiuc faire que de bien gouverner. Ce mystère n'est pas un grand mystère ; il s'agit de savoir si le Souverain Pontife , étant une puissance suprême * , est par là même législateur dans toute la force du terme ; si , dans la conscience de l'illustre Bossuet, cette puissance était capable de s^élever au-dessus de tout ; si le Pape n*a le droit 9 dans aucun cas, d'abroger ou de modifier un de ses décrets; s'il y a une puissance dans l'Eglise qui ait droit déjuger si le Pape a bien jugé , et quelle est cette puissance; enfin , si une Eglise particulière peut avoir , à son égard, d'autre droit que celui de la représentation.
Il est vrai que vingt pages plus bas , Bossuet cite , sans la désapprouver, cette parole de Qiarlémagne , que quand même r Eglise romaine imposerait un joug à peine supportable j U le faudrait souffrir plutôt que de rompre la communion avec éUe\ Mais Bossuet avait tant d'égards pour les princes , qu'on ne saurait rien conclure de l'espèce d'approbation tacite qu'il donne à ce passage.
Ce qui demeure incontestable , c'est que si les Evéques réunis sans U Pape peuvent s'appeler V Eglise , et s'attribuer une autre puissance que celle de certifier la personne du Pape , dans les moments infiniment rares ou elle pourrait être douteuse, il n'y a plus d'unité, et l'Eglise visible disparaît.
(1) £et fNitttatteet t}kprimBt (en parlant d« Pap«} wêuUfU Un inttruiks. (SerinoD sur l'unité, lUe point.}
(2) Ile iMiiBL
An reste , malgré les artifices infinis d'une savante el catholique condescendance^ remercions Bossuet d'avoir dit, dans ce fameux discours , que la puissance du Papi est une puissance suprême^ ; que V Eglise est fondée sur ion autorité^ ; que dans la chaire de saint Pierre réside hflénittide de la puissance apostolique^ ; que lorsque le Pape est attaqué ^ Vépiscopat tout entier (c'est-à-dire l'Eglise) est en péril ^ ; qtCil y a toujoubs quelque chose de fokmddans le Saint-Siège^ ; quHl peuttout, quoique tout ne soit pas convenable^ ; que dés V origine du christianisme, les Papes ont toujours fait profession , en faisant observer les lois, de les observer les premiers"^; qu'ils entretiennent V unité dans tout le corps, tantôt par d'inflexihks décrets, et tantôt par de sages tempéraments^ ; que h Evéques n^ont tous ensemble qu'une même chaire, par k rapport essentiel quHls ont tous avec la CHAïas unique , où scint Pierre et ses successeurs. sont assis; et qu'ils doivent^ en conséquence de cette doctrine, agir tous dans Vesprit de Vunité catholique^ en sorte que chaque Evêque ne dise rien, ne fasse rien , ne pense rien que V Eglise uni- ^erséUe ne puisse avouer^; que la puissance donnée à plusieurs ^,porte sa restriction dans son partage ; au lieu que la puksance donnée à un seul , et sur tous , et sans exception, emporte la pUnitude^^ ; que la chaire étemelle ne conMM point Vhérésie^^ ; que la foi romaine est toujours la foi de V Eglise; que T Eglise romaine est toujours vierge; ^tque toutes les hérésies ont reçu d'elle y ou le premier coup , ou le coup mortei^^; gue la marque la plus évidente
(1) Sermon sur l'anil^ de l'Eglise, GEayres de Bossnet, tom YII, p. 41 . — (2) ma. p. 31.— (3) Ibid. p. 14.— (4) Ihid. p. 25.— (5)/ftW. p. 41. — (6) Ibid. p. 31. — md. (7) pag. 32. — (8) Ihid, pag. 29. — (9) Ihid, pag. 16. — (10} ihid, pag. 14. — (11) Ihid, ^ •. — (12) Ihid,
de V assistance que te Saint-Esprit donne à cette mère des Eglises j c'est de la rendre si juste et si modérée^ que ja* mais elle riait mis les v^ugès parmi les dogmes^»
Remercions fiossuet de ce qu'il a dit , et tenons-lui compte surtout de ce quUl a empêché , mais sans oublier que tandis que nous ne parlerons pas plus clair qu'il ne s'est permis de le faire dans ce discours , Funité qu'il a si éloquemment recommandée et célébrée , se perd dans le vague et ne fixe plus la croyance.
Leibnitz, le plus grand des protestants, et peut-être le plus grand des hommes dans l'ordre des sciences, objectait à ce même Bossuet, en 1690, qu'&n ri avait pu convenir encore dans V Eglise romaine, du vrai sujet ou siège radical de V infaillibilité ; les uns la plaçant dans le Pape^ les autres dans le concile , quoique sans h Pape, etc. *.
Tel est lé résultat du système fatal adopté par quelques théologiens, au sujet des conciles, et fondé principalement sur un fait unique , mal entendu et mal expliqué, précisément parce qu'il est unique. Ils exposent le dogme capital de l'infaillibilité en cachant le foyer où il faut la chercher.
{i) Sermon sur runité, etc. Bossnet, tom, YII, p. 42. (2) Tojes sa correàpondance atee BossaeU