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CHAPITRE IL

LIBERTÉ CIVILE DBS HOKMES*

Nous avons vu que le Souverain Pontife est le chef naturel , le promoteur le plus puissant , le grand Démiurge de la civilisation universelle; ses forces sur ce point liront de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les Papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la servitude qu'ils ont combattue sans relâche , et qu'ils éteindront infailliblement sans secousses, sans déchirements et sans danger, partout où on les laissera faire.

Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d'après des règles abstraites , sans égard à l'expérience ; et ce ridicule est d'autant plus frappant , que ce même siècle ne cessa de hurler en même tmp contre tous les philosophes qui ont commencé par les l>rincipes abstraits, au lieu de les chercher dansTexpérience.

Rousseau est exquis lorsqu'il commence son Contrat

social par cette maxime retentissante : Vhomme est né libre y et partout il est dans les fers.

Que veut-il dire? Il n'entend point parler du fait apparemment, puisque dans la môme phrase il affirme que PARTOUT r homme est dans les fers *. Il s'agit donc du droit; mais c'est ce qu'il fallait prouver contre le fait.

Le contraire de cette folle assertion , Vhomme est né libre y est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les lieux, jusqu'à l'établissement du christianisme , et même jusqu'à ce que cette Religion eût pénétré suffisamment dans les cœurs , l'esclavage a toujours été considéré comme une pièce nécessaire du gouvernement et de l'état politique des nations , dans les républiques comme dans les monarchies , sans que jamais il soit tombé dans la tète d'aucun philosophe de condamner l'esclavage , ni dans celle d'aucun législateur de l'attaquer par des lois fondamentales ou de circonstances.

L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Àrisiote, est même allé, comme tout le monde sait, jusqu'à dire qu^il y avait des hommes qui naissaient esclaves , et rien n'est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour cetie assertion ; mais il eût mieux valu le œmprendre que de le critiquer. Sa proposition est fondée sur l'histoire entière qui est la politique expérimentale, et sur la nature même de l'homme qui a produit rhistoire.

Celui qui a suffisamment étudié cette triste nature, sait que rhomme en général, s'il est réduit à lui-même^ est trop méchant pour être libre.

Que chacun examine l'homme dans son propre cœur , et il sentira que partout où la liberté civile appartiendra

(1) Don» let fers ! Voyez le poëlc.

à tout le monde, il n'y aura plus moyen , sans qtuigm secours extraordinaires, de gouverner les honunes en corps de nation.

Dé là vient que Tesclavage a constamment été Fétat Da* turel d'une très-grande partie du genre humain , jusqa'à rétablissement du christianisme; et comme le bon sens universel sentait la nécessité de cet ordre de choses , jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisoimement.

Un grand poêle latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César :

LE GEIfKE HUMAm EST FAIT POUR QUELQUES HOMHES^.

Cette maxime se présente sans doute dans le sens que lui donne le poète , sous fin aspect machiavélique et clioquant; mais sous un autre point de vue, elle est trèsjuste. Partout le très-petit nombre a mené le grand ; car sans une aristocratie plus ou moins forte , la souveraineté ne Test plus assez.

Le nombre des hommes libres dans l'antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avait 40,000 esclaves et 20,000 citoyens^. A Rome, qui comptait vers la fin de la république environ 1,200,000 habitants, il y avait à peine 2,000 propriétaires^, ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service*. On en vit une fois exécuter 400 d'une seule maison , en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait ï

(i) Homanam paacis yiyit genns. Lucan. Pliars. [Y, 343. ]

(2) Laroher , sar Hérodote, liy. I , note 258.

(3) Tix esw duo millîa homiorim qui rem babeaat. ( Gk. de OffidU. Il , 21. )

(4) Javen. saU III , 140.

Rome que, lorsqu^un citoyen romain était tujciiez lui, tous les esclaves qui habitaient sous le même toit fussent misa mort^.

Etlorsqull fut question de donner aux esclaves un habit particulier, le sénat s^y refusa, de peur quCils ne mussent à se compter^.

D'autres nations fourniraient à peu près les mêmes exemples, mais il faut abréger. Il serait d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne , (jue Vunivers, jusqtià V époque du christianisme, a toujours été couvert d! esclaves , et que jamais les sages n*ont blâmé cet usage. Cette proposition est inébranlable.

Hais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'homme^ et le changea d'une manière fiaite pour exciter l'admiration éternelle de tout véritable observateur. Là Religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esdavage ; chose qu^aucune autre religion , aucun législateur, aucun philosophe n'avait jamais osé entreprendre ni même rêver. Le christianisme qui agissait divinement, agissait par la même raison lentement ; car toutes les opérations légitimes , de quelque genre qu'elles soient , se font toujours d'une manière insensible* Partout où se trouvent le bruit, le fracas, l'impétuosité, les destructions , etc., on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agissent.

La Religion livra donc un combat continuel à l'esclavage , agissant tantôt ici et tantôt là , d'une manière ou d'une autre , mais sans jamais se lasser ; et les souverains sentant, sans être encore en état de s'en rendre raison ,

(1) Taélt. Àim. XIY , 43. Les dîgconrs tenos sut ce sQJet dans la sënat sont exlrèmement curieux.

(2) Àdam'i roman Anliquities, ib-S, London, p. 35 et te<|f«

que le sacerdoce les soulageait d'une partie de leurs peinei et de leurs craintes , lui cédèrent insensiblement, et se prêtèrent à ses vues bienfaisantes.

a Enfin, en Tannée 1167, le Pape Alexandre III dé- « clara au nom du concile que tous les chrétiens devaient « être exempts de la servitude* Cette loi seule doit rendre « sa mémoire chère à tous les peuples, ainsi que ses ef- « forts pour soutenir la liberté de l'Italie, doivent ren- « dre son nom précieux aux Italiens. C'est en vertu de « cette loi qne longtemps après , Louis le Hutin déclara « que tous les serfe qui restaient encore en France de-

« valent être affirancbis Cependant les hommes ne

« rentrèrent que par degré et très-difiBcilement dans leur « droit naturel^. »

Sans doute que la mémoire du Pontife doit être chère à tous les peuples. C'était bien à sa sublime qualité qu'appartenait légitimement l'initiative d'une telle déclaration ; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au XIP siècle, et même il déclara plutôt le droit à la liberté que la liberté même. Il ne se peroiît ni violence, ni menaces ? rien de ce qui se fait bien M se fait vite*

Partout où règne une autre religion que la ndtre, l'esclavage est de droit, et partout où cette religion s'affaiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale.

Nous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondements, parce qu'il y avait trop de liberté en

(J) Yolteire , Essai sur les mœuw, etc. ch. LXXXIIÎ. — On f ail ici Yoltaire enticha des rôveries de son siècle , nous citer ici lé droit naturel de l*Komme à la liberté. Je serais ûuiieax de saToir (^ment il aurait ëtaMi Ifî droit contre les faits qui attestent inyinciblement ^ui Ve$elavage est Vétat naturel d*une grande partie du genre humain , iusqud Vaffranehittement surnatuubl.

Europe , et qu'il n'y avait plus assez de Religion. Il y aura encore d'autres commotions, et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque Fesclavage ou la Religion sera rétablie.

Lu gouvernement seuil ne peui gouverner. Cest une maxime qui paraîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage* Il a donc besoin , comme d'un ministre indispensable, ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'état , ou de la force divine qui , par une espèce de greffe spirituelle , détruit l'âpreté naturelle de ces volontés , et les met en état d'agir ensemble sans se nuire.

Le Nouveau-Monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n*ont pas &it les missionnaires catholiques , c'est-à-dire les envoyés du Pape , pour éteindre la servitude , pour consoler, pour rassainir, pour ennoblir Tespèce humaine dans ces vastes contrées?

Partout oi!i on laissera faire cette puissance , elle opérera les mêmes effets. Mais qne les nations qui la méconnaissent ne s'avisent pas , fussent-elles même chrétiennes , d'abolir la servitude , si elle subsiste encore chez elles : une grande calamité politicpe serait infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.

Mais que Ton ne s'imagine pas cpie l'Eglise, ou le Pape, c^est tout un^ , n'ait dans la guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement politique de lliomme. Pour cette puissance , il y a quelque chose de plus haut, c'est le perfectionnement de la morale dont le raffinement politicpie n'est qu'une simple dérivation* Partout oà règne la servitude, il ne saurait y avoir.de véritable morale, à cause de^l'empire désor-

:l) Sap. lif . I , p. 56.

donné de rhômme sur la femme. Kbittres^e de ses étoiti et de ses actions , elle n'est d^'à que trop Ëdble contre les séductions qui Tenvironnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre? L'idée même de la résistance s'évanouira ; le vice deviendra un devoir , et l'homme graduellement avili par ia facilité des plaisirs, ne saura plus s'élevAr au-dessus des mœurs de l'Asie.

M« Buchanan que je citais tout à l'heure et de qui f emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante , a fort bien remarqué que dans iom les pays où le christianisme ne irègne pas, on observe une certaine tendance à la dégradation des femmes*.

Rien n'est plus évidemment vrai : il est posâble même d'assigner la raison de cette dégradation qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout od notre sexe peut commander le vice, il ne saurait y avoif ni véritable morale , ni véritable dignité de mœurs. La femme, qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit, et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces.

Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme. C'est ce à quoi le cfaristianisnie seul travaille slans relâche avec un saoeè^ infaillible, susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des obstacles qui peor vent contrarier son action. Mais ce pouvoir immense et sacré du christianinne est nul, dès qu'il n*est pas eat

(1) CHirittiaii Researches in Asia , etc. by the R, Claudius Bodiao»^ DD. Londres , 1812 , p. 56.

centré dans une main unique qui Fexerce et le fait valoir. 11 en est du christianisme disséminé sur le globe , comme d'une nation qui n'a d'existence, d'action, de pouvoir, déconsidération et de nom méme^ qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personnalité morale parmi les peuples.

La femme est plus que l'homme redevable au chris* tianisme* C'est de lui qu^elle tient toute sa dignité. La femme chrétienne est vraiment un être surnaturel , puis* qu'elle est soulevée et maintenue par lui jusqu'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye celte espèce d'ennoblissement !

Ainsi le genre humain est natureUement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturdlement* Avec la servitude, point de morale proprement dite ; sans la christianisme, point de liberté générale ; et sans le Pape, point de véritable christianisme^ c'està^re point de christianisme opérateur, puissant, convertissant, régénérant, conquérant, perfectilisant. C'était donc au Souverain Pontife qu'il appartenait de proclamer la liberté universelle ; il l'a fait , et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de celte Religion seule capable d'assouplir les volontés , et qui ne pouvait déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd'hui il faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affaiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit pariiculi^ se multiplient d'une manière effrayante. H faut purifier les volontés ou les enchaîner ; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidents qui At la servitude chez eux , la conserveront ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l'unité

DU PAPiE. 20

Mais qui me répond que je vivrai demain ? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au sujet de resclavage , dussé-je même sortir de mon sujet ; ce qiie je ne crois pas cependant.

Qu'est-oe que Fétat religieux dans les contrées catholiques? C'est l'esclavage ennobli ^. A Tinstitution antique, utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme , le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui , il l'en affranchit. En le soumettant à une personne de choix , il le déclare libre envers les autres avec qui il n'aura plus rien à démêler.

Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix , en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes , de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que ceDe de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient , écrivent , font l'aumône , cultivent la terre , et ne demandent rien à l'autorité.

Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire.

Une jeunesse impétueuse , innombrable , libre pour son malheur , avide de distinctions et de richesses , se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez

(1) Un de ces YÎeiA jurisconsultes qu'on ne lil p^us, quoiqii*on leur doive beaucoup , a dit avec raison : Omnia jura ioqumUa de tervis hahent loeum eliam in monaehiê , in hit teiUeêt quœ postunt tnonacAo adaptari. ( Baldus , in leg. Seryus 4, Cod. comu. deiucccss. }

pas un bureau en Europe où le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires , et trop d'bommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes, et nécessitent la création de nouvelles places : il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés déchaînées dans le monde. A qtwi servent les Religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc ? Est-ce qu'on ne peut servir l'état sans être revêtu d'une charge ? et n'est-ce rien encore que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices ? Si Robespierre au lieu d'être avocat eût été capucin , on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu ! à qtioi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu , et qui certes n'était pas le moins important , cnmine maître et directeur d'une foule de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'état , et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien.

Aujourd'hui, grâce au système d'indépendance universelle, et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, é(Tire, administrer , gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires ; on gémit sous le poids accablant des écritures ; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir.

[H nous semble utile d'ajouter à ces réflexions de T auteur quelques nouvelles cmmdèraiions qui émanent dun habile orateur de la Compagnie de Jésus , le R. P. de

Ravignan. Foici comment il relève V obéissance daHs T/n* stitut des Jésuites. ]

« J'achèyerai Tanalyte des Con§titations en donnant l'idëo juste de )« grande loi de Tobëissance. Elle est , j*en conyiens , notre âme , noire TiC; notre force et notre gloire. C'est ici le point capital de Tlnstitat, et li point capital aussi des altaqaet. J'en parlerai avec lamdme ftimplicitë et It même précision que des choses qui précèdent.

« Yoici les paroles de saint Ignace. Je les traduis littéralement :

« Tout s'étudieront à obserrer principalement Tobéissance et i 5 a exceller..,. H faut avoir devant les yeux Dieu , notre Grëatenr et Seia gneur , i cause duquel on rend obéissance à l'homme. » C'est ce qui la justifie et Tennoblit. Il ne faut pas que les cœurs soient ploy^ soaa le joug de la crainte ; aussi le saint législateur ajoute : « Il faut apporter « tous les foins pour agir dans un esprit d'amour, et non avec le trooLle « de la crainte, ut in spiritu amorttet naneum perturbatione timorit ff procedatur,.. Dans toutes les choses auxquelles robélssance peut « s'étendre avec charité ( c'est-à-dire sans péché ) , soyons aussi prompts ff et aussi dociles que possible à la Yoix des supérieurs , comme si c'était « la Yoix même de Jésus-Christ Notre-Seigneur ; car c'est à lui que nom c( obéissons dans la personne de ceux qui tiennent pour cous sa place... f< Portons-nous donc avec grande promptitude, avec joie spiritaelle et c< persévérance à tout ce qui nous sera ordonné , renonçant , par une « sorte d'obéissance aveugle , à tout jugement contraire : et cela dans « toutes les choses réglées par le supérieur , et où- Une se trouw point « de péché» b

« Ici se rencontre le mot célèbre et si souvent commenté : « Que w chacun soit bien convaincu qu'en vivant sous la loi de l'obéissance » on a doit ftncèrement se laisser porter , régir , remuer , placer , déplacer « par la divine Providence , au moyen des supérieurs, comme si on était « un mort , perindè ae ti cadaver essent ; ou bien encore , comme le « bâton que tient à la main le vieillard et qui lui sert à son gré. » Ell« saint législateur , expliquant sa pensée , ajoute : « Ainsi le Religieux « obéissant accomplit avec joie ce dont il est chargé par le snpérienr pour (r le bien commun ; certain par là de correspondre véritablement à la « volonté divine , » bien mieux que si , sous l'inspiradon du jugemeo* propre , il faisait des entreprises au gré d'une liberté inconsidérée et quelquefois par le mouvement d'une volonté capricieuse (1).

'/) Const., part. TI, e. «, gl. - Institut. Soc. t. î, p. 4C7.

« Je Tondrais qu'on relût attentiyement ces paroles et qa*on lâchât df (es entendre. On en a fait tant de brnit, et cependant on n*en a pas mém9 tompris le sens , ou da moins on Ta étrangement altère.

« Je rendrai aux mots leur sens et à la bonne foi ses droits. « Et d'abord je rappellerai simplement que tons les Ordres religieux sont li^ par le même yœu d'obéissance , que tous expriment et entendent de même la vertu d'obéissance.

c Mais yeutp-on aller au fond même des choses? Yeut-on parler raison et principe ?

« Qu'on cherche dans ses souTenirs ce qu'il j a de beau , de grand et de mieux apprécié parmi les hommes.

« Seraient-ce les magnificences de l'ordre parfait? Eh bien t Tordre est tout entier dans la juste subordination. Graviter vers un centre commun est l'ocre même dans la nature : mais c'est l'obéissance.

ff L'ordre et l'harmonie du corps humain sont aussi admirables : mais la tête commande.

« La sagesse et la sàrelé des vues sont précieuses et bien rares danj la conduite des alTaires. Mais la sagesse de l'homme , dit quelque part F énelon , ne se trouve que dans la docilité. Le vrai sage est celui qui agrandît sa sagesse de tonte celle qu'il recueille en autrui. Gela est juste.

c Un homme est seul avec lui-même ; il se fie à ses propres idées et s'affranchit de tout conseil : il n'a plus ni sagesse ni prudence.

« Le Religieux est donc yraiment sage ; car pour lui le supérieur est par état le conseil, l'appui, U raison d'un père. Voyez encore une famille paisible et bien réglée ; Tàme de sa prospérité , n'estpce pas la subordination et l'obéissance ?

«t Mais je dois poser ici le grand principe ; il n'est point sans doute du domaine étroit de la philosophie humaine ; il appartient à la foi. Qu'on la suppose ici , du moins pour un moment , si on est assez malheureux pour ne la pas avoir.

« Quel est donc le sens de l'obéissance du Jésuite , et , pour parler plus juste f de tout Religieux , sans exception ? Le voici au point de vue de la foi , le seul pratique et vrai en cette matière :

« Dieu , dans sa providence surnaturelle et spéciale , a établi au seiot de l'Eglise un genre de vie et de perfection évangélique , dont le vœu d'obéissance est lé fondement etlecarastère essentiel.

« C'est à Dieu même que le Religieux voue son obéissance ; Dieu l'accepte , et s'oblige ainsi en quelque manière à diriger et à gouverner par une autorité toujours présente les actions de celui qvi ?#•! et qui ioit obéir.

c IKeu yil, Dieu a^it, et il préside duu l'Eglise aux dmcùorn de (eet le corps, etsaiiout aux fonctions delà hiérarchie. Cette hiérarchie, diviae «t non humaine, constitue, approure, inspire les règlements et les svfërieors des Ordres religieux ; en sorte que TohéissaBce de chacuude leun membres , par nue Yue de foi certaine et pure , doit remonter à l'autorité de Dieu même.

« J'obéis à Dieu , non à l'homme : je vois Dieu , j'entends Jésus- Christ lui-même dans mon supérieur : telle est ma foi pratique , tel est le sens de mon vœu d'obéissance et des règles qui l'expliquent. Lainex donc l'homme, sa sorritude ou sa tyrannie ; laissei-moi ; j'<4>éis à Dieo , non à l'homme. Et maintenant élevons-nous ; il y a là une théorie magnifique. Elle est surnaturelle et divine : mais cela ne nuit à rien. Le supérieur commande avec la conscience de rautorité qui lui vient de Dieu ; l'inférieur obéit ayec la conviction de robéiasance qu'il doit à Dieu. Le supérieur vit de la foi ; l'inférieur yit de le foi.

a II TOUS plaît , à vous, do retrancher la foi ; vous éteignes le flambeau d'où vient ici toute la lumière , et vous niws jugez en aveugles à travers les ténèbres qui sont yotre ouvrage.

« Non y il n'y a ici qu'un seul principe , principe absolu et souveraio qu'il faut envisager , et hors duquel on déraisonne nécessairement en matière d'obéissance religieuse : Dieu reconnu , Dieu respecté dans les supérieurs.

a £l après tout , qu'y a-t-il dsonc là de si étrange ?

« Saint Ignace a beaucoup insisté sans doute sur la rerta et la peifeotion de TobéiasaDce; mais il n'a rien dit de plus fort, ni mêlBe d'aussi fort que les autres fondateurs de société religieuses : et c'est ce qo'un examen sincère ne devait pas laisser ignorer à ceux qui nous ont attaqués.

« Saint Ignace nous permet d'adresser toujours aux supérieun nos humbles représentations , après avoir consulté Dieu dans la prière ; il nous permet de leur manifester avec respect nos sentiments contraires lux leurs ; et dans cette langue de modération et de prudence qu'il savait si bien psrler , il a cru devoir tempérer le conseil de l'obéissance aveugle ( cœcd quâdam obedientid ) , là où les autres, tous les autres , Tiflipo* sent avec une étendue qui ne connaît point de limites.

« Saint Benoît , ce patriarche de la vie religieuse en. Occident , loi dont les disciples ont défriché l'Europe , et à qui les leUres et les mai' ces doivent la conservation de leurs plus beaux trésors ; saint Benaî' , dont l'esprit plana longtemps sur d'innombrables générations pevles civiliser et les instruire ; saint Benoit , instituteur de la TÎe wonailîqoet ordonna textuellement à ses disciples d'obéir dans les choses atème impos-

libles : on comprend que c'est ici l'ëcho de la parole ëvangëlîque ; on peut le Yoir dans la préface de ses règles et dans les chapitres 5 et 68.

« Saint Ignace n'ignorait pas le mystère de cette sainte iéménté qui s'en remet à Dieu du soin de transporter les montagnes pour faire éclatef les triom^es de la foi : mais il n'en a point laisse la leçon par ëcrit,

« Saint Igoace exhorte à se laisser porter et régir par la divine Proienee (1) comme si on était un mort , perindè ae si eadater etsent. Celle image n'est pas de lui , il l'a prise évidemment du grand et admirable saint François d'Assise. Cet homme si extraordinaire , si paissant el si doux, auquel il fut donné de réaliser tant de merreilles, qui fini montrer à la terre l'Evangile rivant de la pauvreté et de la croix dans un ajKMtolat si beau et si vrai , .eaint François d'Assise ne regardait camcue réellement obéissant , au rapport de saint Bonaventure , auli-e lami^re éclatante du moyen Age, que celui qui se laissait loucher, remuer, placer, déplacer sans aucune résistance» comme un corps sans vie , » corpui exanimô (2). Il exprimait la même pensée à peu près encore dans les môme larmes, lorsqu'il disait son sentiment è{ses &eligieu;[ en les instruisant sur l'obéissance : « Ce sont des morts que Je veux pour disciples , non des Tirants , mortuot, non tivot ego meot voio (3) ; et Gassien, longtemps avant lui, s'était ^servi de çetto énergique image pour exprimer la perfection de robéissance(4).

« Enfin , pour omettre tous les autres , saint Basile , le législateur des moines d'Orient et l'une des plus m&les figures des aneiennea |)glises , comme l'une des plus belles gloires de l'épiscopat et de la science sacrée, saint Basile , au chapitre 22 de ses Conslilnlions monastiques (5) , veu.l que le Religieux obéissant soit comme l'outil dans la main de l'ouvrier , ou bien encore comme la cognée dans la main d'un bûcheron. Le bâton d'un rieillard , si singulièrement reproché à saint Ignace , est moins redoutable , on l'avouera.

« Biais quoi ! dira-t-on toujours , obéir en aveugle, soumettre Mt volonté , son jugement, est-ce là penser , vivre en homme ? Oui ; el c'est même avoir fait de glorieuses eonquétes dans la carrière de la dignité humaine ; et , dût l'horreur s'en accroître encore , j'exposerai cette affreuse doctrine.

(4) Loe.af.

(2) S. Bonav.; viiaS. FraneiBei, e. M.

(3) S, Traaeiscl Assis, opéra, coUoq. 40], in-fol. Lugdttn! , I6B5, p. Si).

(4) De Inst. nnant. 1. 42. o. &3.

(5) S. Basila opcra, edit. ^«nuJ., I. 2. p. 573.

« Mall.eur, dil rEcrilurey à celui qui marche dans sa Toîe, et qui « se rassasie du fruit de ses propres conseils I Malheur i celui qui se « croit libre quand il n*est point détermine par autrui , et qui ne sent pas « qu*il est entraîné au dedans par un orteil tyranniqne , par des pas- « sions insatiables , et même par une sagesse qui , sous une appareoco « trompeuse , est souyenl pire que les passions mêmes I » C'est Fénelos • qui parle ainsi (1) ; je dirai après lui :

c 0 mon Dieu I que je youdrais être mort à moi*méme , être anéanti comme l'entendaient saint Ignace et saint François ; mon ambition lool entière serait remplie en ce monde. Il est des âmes pieuses et recueillies qui accepteront et comprendront ce langage : et pour le faire entendre à tous , les beaux et puissants gënies qui ont fécondé l'Eglise et fttaé en abondance les fruits de TÎe au sein des nations , Tiendront à mon aide et diront mieux que moi comment il faut mourir à soi-même pour bien yiyie.

« J'entends saint Paul : « Vous êtes morts , et votre fie est tachée « en Diea aTec Jésus-Oirist.... Nous sonunes ensevelis avec lui dans « la mort.... Quant i moi , je meurs chaque jour.... Je suis mort et « crucifié pour le monde , et le monde est mort et crucifié pour moi.... « Aussi ma vie est Jésus-Christ seul.... Nous sommes comme des moa- « rants , et nous vivons cependant (2). »

« Si le langage do saint Ignace est étrange» an moins conviendn-t-on que saint Paul lui avait donné bon exemple. Saint Paul nous rérèle id Cous ses plus admirables secrets ; if nous découvre la source i Itqodle, parmi les longues luttes de son apostolat , il est allé puiser la force de la victoire. C'est donc en mourant ainsi au monde, à lui-même, âses désirs , à tout ce qui n'était pas Dieu , qu'il accomplit tant d'incroyables travaux , qu'il fournit une carrière si glorieuse , qu'il sauva tant d'âmes.

« Cette langue de saint Paul avait été parlée avant loi par une bouche divine. Et que signifie donc cette leçon : c Si quelqu'un veut venir après « moi , qu'il se renonce lui-même , qu'il porte sa croix et qu'il me « suive, » sinon encore cette abnégation intime qui est la mort ennoos

(1) Christianitoie présenté aax hommes iu monde , t. 6| p. 17.

(2) Morttti esUs, et vite Testra est abscoodita cam Christo in Deo. Golosi., e.III} ▼< 3- — CoasepnlU samas eum iUo in mortem. Rom., e. YI, r. 4. — QuoUdie morior. I- Cor-t «.IV, V. Bl.— nihinundas cracifixas est, et ego mundo. G&l., c. VI, v. 44. — Vin enimvivere Chrlstiu eti Philip, e. I, t. 9f.— «Quasi iBorientes,et ecce TÎTimai. U.^*^ •. Vl,v.9.

de la toloBf j et de la pensée propres , de cetie faasse énergie qui notof tue, tandis qu*en rabdiqoant nous yiyons de celle noble yie que le Seigneur enseigna?

« Que signifie cet autre enseignement du Sauveur : n II faut nailre « de nouTeau ? » Mais pour renaître , il faut bien qu'auparavant on soit mort : et mourir , c*est surtout obëir ; car c'est en obéissant surtout que rime se dépouille de cette vie factice et corrompue que Torgueil lui a faite, et qu'elle se régénère au sein de la vie nouvelle que l'humilité apporte avec la grùce.

« Mail il est une parole de Jésus-Christ que Thomme apostolique doit méditer profondément entre toutes les autres : a Le grain de froment , « s'il ne meurt pas , reste seul ; s'il meurt , il prodoit beaucoup. « Ainsi , celui qui aime son âme la perdra , et celui qui hait son âme en n ce monde la gardera pour la vie étemelle (1 ). » Eh bien I je le demande encore , qu'est-ce que cette haine de soi , cette mort volontaire et souverainement désirable pour vivre et fructifier? Qu'estrce? Blasphémerait-on contre la parole évangelique?

« Oui , nous dit la Sagesse incréée, il faut que vous mouriei» que vous soyei enseveli dans la terre , que vous disparaissiez dans l'abaissement de vous-même et dans l'abnégation ; et puis après vous revivrez. On TOUS reverra, tous reparaîtrez portant les fruits de vie. Par la mort, vous serez devenu le sel qui conserve , la lumière qui éclaire » la nourriture des imes et le froment de Jésus-Ghrbt.

« Et saint Paul a voulu énergiquement exprimer , dans la personne même du Sauveur , ce principe divin de gloire et de vie , quand il a dit : Il s'est anéanti : Eœinanivit ; il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, o&edient utque ad mortem. Saint Ignace , dans sa loi d'obéissance , n'a pas voulu exprimer d'autre mort que cette belle et féconde vie de l'apostolat défini par Jésus-Christ et par saint Paul.

<i O mon bienheureux Pèro I je n'avais pas besoin que l'autorité de vos préceptes fût devant moi justifiée. La parole par laquelle vous m'ordonnez de mourir en obéissant est le plus pur et le {>lns généreux esprit de l'Evangile* Je le crois de toutes les forces de mon âme , et je le proclame à la face de ce siècle , qui peut-être juaintenant comprendra mieux mon

(I ) Si qais Tait post me venire , #>nccet semetipsum, cl (ullat craeem satm, etjfqnator me« M atth.. cap, XVI , t* 24. — Oportet vos nasci dcnuô. Joao. , cap, III , t. 7. •^ Niai graaam fruiiMnti«„ mortaam faarit , ipsam solum manot} si aatem mortoom fberit, iBBitnin fnictam afiferL — Qai amat animam soam, perdot cam ) et qui odit animam saam il ^c maodo, in vitam «ternun cuatodit eam. Joan» cap. XII , t. 24, 25,

langage. Je B*fii trouve la paix et la yie qae dans la pensée de cette mort u moi-même.

« Qo'oD me cite un des grands Doma dont s'honore TEgUse ealboliqie. par <[ui cette sublime doctrine n'ait ët^ enseignée. Vous admirez Bossiel; prenez son discours sur la tie cachée ; c'est un magnifique oommentiin du texte de l'Eyangile , et en même temps de la célèbre parole de laiei Ignace (1 ). Ce discours est trop long pour que je le rapporte, trop beaa pour que je le déchire en citations. H faut le lire tout entier. Je ne rappel' lerai que ce seul [mot de Bossuet : « Tel qu'est un mort à l'^afd d'un « mort , tel est le monde pour moi et moi pour le monde ( 2). »

« Le génie si profond , si pieux de Fénelon n'avait garde d'oublier oe< état de mort spirituelle ; combien de fois il y revient ! « Que fiint^ donc! « écrivait-il. Il faut se renoncer, s'oublier, se perdre... d mooBieo! « n'avoir plus ni volonté ni gloire que la vdtre*.. Bien vent qne je reff garde ce moi comme je regarderais un étranger... que je le sacrifie « sans retour, et que je le rapporte tout entier et sans condilioo an Gréaa teur de qui je le tiem»... (3) » Et ce cri de saint Augustia qu'on a regardé comme un des élans les plus sublimes de sa grande âme pèserait donc qu'une folie 1 « O mourir à soi, ô aimer, ô aller i Dieul.»^ « perire sibi, û amare , ê ire ad Deum / » Et Fénelon encore , qœ voulait-il en s'écriant : « 0 Sauveur I je vous adore , je vous «me é»K « le tombeau , je m'y renferme avec vous... je ne suis plus an oombre m des vivants 1 0 monde , ô hommes 1 oubliez-moi , foulez-moi aox pie^> « je suis mort , et la vie qui m'est préparée sera caichée avec Jésoi^Chnst « en Dieu (4)1»

« Telle est donc la mort précieuse que réalise merveiUeusemeni Pobéissonce religieuse : holocauste vivant et véritable oili l'homme loot &t^f s'immole à Dieu , à ses frères, à toutes les œuvres grandes et glorieuses* « Tous ne le comprenez pas , esprits superbes de ce ten^ » instrmtoà vous complaire dans tous les rêves ambitieux de la raison humaine ^dios toutes les chimères d'ûidépendance; je le conçois : mais de grâce, giidei TOUS de blasphémer ce que Tons ignorez , ce que les Samts et ks{3<i^ beaux génies ont connu , ce qu'ils nous ont l^ué après esx dsBS ^^^ testaments religieux I

c Vous ne pouvez comprendre , et cependant quelquefois vous g^^

(1 ) OEavrei de Bosract; Yenaillss, 4816 , t. z, p. 319. (2)Ibid.,«.lX, p.823.

(5) OEavm de Féndon. — Nécessité d« woailln Dïm, «. tVHI, f,W^^ Faris, 4823.

(4) Xbid., Samedr-Sainf, p. I23«

m ; ik ! la terre tremble sons tos pas , et yoos posez des questions sa« Tantes pour définir quel fléan ravage rhnmanité. Chose étrange I on tous vok en même temps ivres d'un foi orgueil chanter sur un abtme ; et sans cesse ehancekmU dans la rie , toss célébrez le pouvoir effréné de tout penser, de tout dire , dont tous redoutez aussi les eicès. Vous triomphez de cette force qui renverse toujours sans édifier jamais : bien ; mais d'au, très ont jugé qu'ils reconquéraient la liberté , l'ordre et la paix de leurs âmes en soumettant leur volonté aux yolontés divines , en abjurant dans les mams de Dieu et d une autorité qu'il institua , cette puissance d'er* reor, de trouble et de crime que porte le cœur de l'homme. Se révolter contre Dieu, rejeter insolemment son joug, est aussi facile que di'sastreux. Dompter l'orgueil frémissant , la pensée inquiète , les passions aveugles et loQtcemoi déréglé dont l'indépendance nous avilit et nous tue , c'est s'affranchir et vivre. C'est rentrer dans un empire vraiment fort et pai' sible où Dieu règne , où l'homme obéissant règne aussi ; car il fait le plus noble usage de sa puissance et de sa liberté. Et s'il en coûte de mourir ainsi à cette fausse et fiineste vie ; s'il en coûtA de conformer l'intelligence et les désirs à la sage direction que la Religion donne et que Dieu lai-ffléme revêt de son autorité « il y a là aussi le plus courageux , le plus glorieux , le plus fécond des sacrifices , le sacrifice de soi-même , et b yieloire remportée sur les plus indomptables ennemis de l'homme , son esprit et son cœur.

« Qu'est-ce qui meurt donc ici? Ce qui n'est pas digne de vivre , ce qui donne la vie à l'âme quand il n'est plus : l'orgneil , la frivolité, la vanité, le caprice , la faiblesse , le vice et la passion.

« On ne fait pas mourir; au, contraire., on ranime, on fortifie ce qui est digne de la vie , c'est-è-dirc la force , l'oubli de soi , la vertu , le dévoue* luent , le vrai courage.

« Et c'est ainsi que l'homme obéissant devient maflre de lui-même, b'élève et grandit avec une simpKcité magnanime de toute la distance qui sépare la vraie servitude de la vraie liberté.

« 0 etelavage , que ^insolence humaine n'a pas honte de nommer Hhertê! disait encore Fénelon; et c'était le cri d'un grand cœur et d'un beau génie I

«r Ainsi le Religieux n'est plus esclave ; il ne sert plus rhuméur , le caprice, les sens, l'orgueil ni les passions; il a foulé aux pieds ses tyrans. 11 est libre dans les voies sûres ; la vérité, la p rudence règlent ses pas. I) est libre ; car il obéit k la sagesse de Dieu , et il obéit pou r se dévouer I toutes les œuvres utiles, à tous les sacrifices et i tous les travaux poui le bien éternel de rhumanilé.

« Soldat , tu iras te placer à la tète ie ce pont, ta y resteras ; tu monr- « ras , noas passerons. — Oui , mon gênerai. »

« Telle est Tobëissance guerrière , perindè ae cadaeer. Elfe sert , elle meort; et ypilà poQr({aoi la patrie n'a pas asseï de couronnes, napai asaei de voix pour célébrer son héroïsme et sa grandeur.

« Demain tous partirez pour la Chine ; la persécution vous y altend , Il peut^tre le martyre. — Oui, mon Père. » Perinâè ac eadaver; telli e§t l'obéissance religieuse. Elle fait Tapôtre , le martyr ; elle euToie ses nobles victimes mourir aux extrémité du monde pour le salut de frères inconnus. Et roilà pourquoi l'Eglise lui élève ses autels, lui décerne soo culte , ses pompes et ses chants glorieux.

« Telle est l'obéissance demandée au Jésuite. Vous avei cm pooToir la livrer à la dérision publique ; il vous a plu de la mépriser ; lafssez-moi penser que jusqu'à ce jour vous ne l'aviez pas comprise.» (De l'Sxistenc» et de l'Institut des Jésuites ; Paris, 1844 , t*fi-8. )

GBAPITRE m.

INSTITUTION DU SACERDOCE. CELIBAT DBS PRÊTÉES.

Traditions antiques.

II n'y a pas de dogme dans PEglise catholique, il n'j a pas même d'usage général appartenant à la haute discipline , qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature humaine , et par conséquent dans quelque opinion universelle plus ou mois altérée çà et là, mais commune cependant , dans son principe , à tous les peuples de tous les temps.

Le développement de cette proposition fournirait le sujet d'un ouvrage intéressant. Je ne m'écarterai pas sensiblement de mon sujet, en donnant un seul exemple de cet accord merveilleux ; je choisirai la confession , uniquement pour me faire mieux comprendre.

Qu'y a-t-il de plus naturel à Thomme que ce mouvemeni d'un cœur qui se penche vers un autre pour y verser un secret * ? Le malheureux , déchiré par le remords ou par le chagrin , a besoin d'un ami , d'un confident qui récoute, le console et quelquefois le dirige. L'estomac qui renferme un poison et qui entre de lui-même en convulsion pour le rejeter , est l'image naturelle d'un cœur où le crime a versé ses poisons. Il souffre , il s'agite , il se contracte jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'oreille de Tamitié, ou du moins celle de la bienveillance.

Mais lorsque de la confidence nous passons à la confession , et que l'aveu est fait à l'autorité , la conscience universelle reconnaît dans cette confession spontanée une force expiatrice et un mérite de grâce : il n'y a qu'un sentiment sur ce point depuis la mère qui interroge son enfant sur une Dorcelaine cassée , ou sur une sucrerie mangée contre l'ordre, jusqu'au juge qui interroge^du haut de son tribunal le voleur et l'assassin.

Souvent le coupable , pressé par sa conscience , refuse l'impunité que lui promettait] le silence. Je ne sais quel instinct mystérieux , plus fort même que celui de la consenation , lui fait chercher la peine qu'il pourrait éviter. Même dans les cas où il ne peut craindre ni les témoins ni la torture , il s'écrie : Oui , c'est moi ! Et l'on pourrait citer des législations miséricordieuses qui confient, dans ces sortes de cas , à de hauts magistrats le pouvoir de tempérer les châtiments , même sans recourir au souverain.

« On ne saurait se dispenser de reconnaître , dans le « simple aveu de nos fautes , indépendamment de tou^e « idée surnaturelle , quelque chose qui sert infiniment

(1) Expression admirable de Bossuet. (Oraison funèbre d'HenrieUe d An^'leterre. ) La llarpe l'a juslemeot vantée dans son Lycée.

« à établir dans rhomme la droiture de cœur et la sioi- « plicité de conduite ^. » De plus, comme tout crime est de sa nature une raison pour en conmiettre un autre, tout aveu spontané est au contraire une raison pour se corriger; il sauve également le coupable du désespoir etdeTendurcissement, le crime ne pouvant séjourner dans rhomme sans le conduire à Tun et à Tautre de ces deux abîmes.

« Savez-vous, disait Sénèque , pourquoi nous cachons « nos vices? C'est que nous y sommes plongés : dès que a nous les confesserons, nous guérirons ^. »

On croit entendre Salomon dire au coupable : « Celui « qui cache ses crimes, se perdra ; mais celui qui les cma fesse et s'en retire, obtiendra miséricorde'. »

Tous les législateurs du monde ont reconnu ces vérités et les ont tournées au profit de Thumanité.

Moïse est à la tête. II établit dans ses lois une confession expresse et même publique*.

L'antique législateur des Indes a dit : « Plus Thomme « qui a commis un pécbé s'en confesse véritablement et « volontairement, .et plus il se débarrasse de ce pédié, « comme un serpent de sa vieille peau*. »

Les mêmes idées ayant agi de tous côtés et dans tous

(() Berlhîer, sur les Psaumes, tom. I, Ps. XXXI.

( 2) Quarè sua vitia nemo confitetur? quia m illis etîamnum est : lilia sua confiteri sanîtatis indidum est. Sen. Epist. mor. LUI. -—Je ne crois pas que daos nos liyres de piét^ <mi trooTe , pour le choix d*QB directeur , de meilleun conseib que ceux qu'on peut lire dans TëpUre prëcëd«Dle de ce même Sénèque.

'(3)ProT. XXyïII,13.

(4) Levil. V , 5, 15 et 18 ; VI, 6; Num. V , 6 et 7.

( 5) U ajoute tout de suite : « Mais si le pêcheur yeut obtenir one « pleine rémission de son pëcSië, qu'il ivile surtout la rechute!!!» (Lois de Aienu , fils de Brahma , dans les OEuTret êm chenlicr W. iunes , în-4, loin. III, cbap. XI, n. 64 et 233.

les temps, oa a trouvé la confession chez tous les pbtiples qui avaient reçu les mystères éleusins. On Ta retrouvée au Pérou , chez les Brahmes , chez les TurCs , au ïhibet et au Japon*.

Sur ce point comme sur tous les autres , qu'a fait le christianisme? Il a révélé l'homme à l'homme; il s'est emparé de ses inclinations , de ses croyances éternelles et universelles; il a misa découvert ses fondements antiques; il les a débarrassés de toute souillure, de tout mé* lange étranger , il les a honorés de l'empreinte divine ; et sur ces bases naturelles il a établi sa théorie surnaturelle de la pénitence et de la confession sacramentelle.

Ce que je dis de la pénitence , je pourrais le dire do tous les autres dogmes du .christianisme catholique; mais c'est assez d'un exemple , et j'espère que , par cette espèce d'introduction , le lecteur se laissera conduire natigrellement à ce qui va suivre.

C'est une opinion commune aux hommes de tous les temps , de tous les lieux et de toutes les religions quHl y a dans la continence quelque chose de céleste qui exalte thomme et le rend agréable à la Divinité; que par une conséquence nécessaire j toute fonction sacerdotale^ tout acte religieux, toute cérémonie sainte j s^ accorde peu ou ne s^ accorde point avec le mariage.

Il n'y a point de législation dans le monde qui , sur ce point, n'ait gêné les prêtres de quelque manière, et qui même, à l'égard des autres hommes, n'ait accompagné les prières, les sacrifices, les cérémonies solennelles , de quelque abstinence de ce genre , et plus ou moins sévère.

(1) Carli, Leltere americane, lom. I, LeU. XIX.— Exlraît des voyages dEITiemoff, dans le journal du Nord. Sainl-Pélcrsbourg, mai iB07, n. 18, p. 335 Feller , Caléch. phîlosoph. tom. III, n. 501 ,

clc. , etc.

Le prêtre hébreu ne pouvait pas épouser une femme ré« pudiée , et le grand prêtre ne pouvait pas même épouser une veuve ^. Le Talmud ajoute qu'il ne pouvait épouser deux femmes, quoique la polygamie fut permise au reste de la nation ^ ; et tous devaient être purs pour entrer dans le sanctuaire.

Les prêtres égyptiens n'avaient de même qu'une femmel L'hiérophante, chez les Grecs, était obligé de garderie célibat et la plus rigoureuse continence*.

Origène nous apprend de quel moyen se servait rhiérophante pour se mettre en état de garder son vœu', par où l'antiquité confessait expressément et l'importance capitale de la continence dans les fonctions sacerdotales, et l'impuissance de la nature humaine rMuite à ses propres forces.

Les prêtres, en Ethiopie comme en Egypte, étaient rechis et gardaient le célibat®.

Et Virgile &it briller dans les champs Eiysées

Le prêtre qui toujours garda la chasletë?.

(1) LeTiLXXI, 7, 9, 13.

(2) Talm. in Massechta Joua.

(3) Phil. apad P. GunaBum de Rep. Hebr. Elzëyir, 16, p. 190.

(4) Pottei^s greek Anliquilies , tom. I, p. 183, 356. — Lettres sur l'histoire, tom. II , p. 571.

( 5 ) Xoivccaff^eU t& kp a&nxit fjiipn» Contrà Gelsam , Kb. TU , n* ^* Vid. Diosc. lib. IV, cap. 79; Plin. HisU nat. lib. XXXV. cap. i3.

(6) Bryant's Mythology explained. iii-4, tom. I , p. StSl , lom. ÏH . p. 240 , d'après Diodore de Sicile. Porphyr. de Abslin. lib. IV, p. 364.

(7} Qaiquc sacerdotes casti , dùm vita manebat.

(Virg. iEn.,VI.C61.)

Jleyne , qui sentait dans ce yers la oondamnation formelle d*Qn dogmt de Gottingue , l'accompagna d'une note charmante. « Gela s'entend , dit- « il , des prêtres qui se sont acquittes de leurs fonctions castb , wtk ic » vik (cest-À'dire scrupuleusement), pendant leur yie. Entendu d» « celle manière , Virgile nest poinl répréhensible, Ita nibii. ut

Les prétresses de Gérés , à Athènes , où les lois leui accordaient la plus haute importance, étaient choisies par le peuple, nourries aux dépens du public, consacrées pour toute la vie au culte de la déesse, et obligées de \iyve dans la plus austère continence ^.

Voilà ce qu'on pensait dans tout le monde connu. Les siècles s'écoulent, et nous retrouvons les mêmes idées au Pérou ^.

Quel prix , quels honneurs tous les peuples de l'univers n'oDt-ils pas accordés à la virginité P Quoique le mariage soit l'état naturel de l'homme en général , et même un état saint , suivant une opinion tout aussi générale ; cependant on voit constanmient percer de tous côtés un certain respect pour la vierge ; on la regarde comme un être supérieur ; et lorsqu'elle perd cette qualité , même légitimement, on dirait qu'elle se dégrade* Les femmes fiancées en Gr^ce devaient un sacrifice à Diane pour l'expiation de cette espèce de profanation '. La loi avait établi à Athènes des mystères particuliers relatifs à cette cérémonie religieuse ^. Les femmes y tenaient fortement, et craignaient la colère de la déesse si elles avaient n^ligé de s'y conformer'•

« QCOD REPRBHBMDAS. » (Lood. 1793 , in-8 , tom. II, p. 741.) Si donc on Tient à dire quttn tel cordonnier^ par exemple , ett chaste , cela signifie, selon Heyne, qu'il fait hien Ut souliers. Ce qui soit dit sans manquer de respect à la mëmoire de OPt homme illustre.

(1 ) Lettres sur l'histoire , à Tendroil cite , p. 577. .

(2)1 sacerdoti nella settimana del loro servizio §i astenevano dalle fflogli. (Garli , Lett. amer. tom. I , Ut. XIX. )

(3) E^nl àyo»c«M« xiis w«f)fl«»faç. V. le Seholiastede Thëocrite , sur leGôe yers de la lie idylle.

(4) Ta H /Awr^pM TauTi kO^vnvtv vohrtùwrau Ibid.

(5) Tout homme qui connaît les mœurs antique* ne se demandera pat Bans ëtonnement ce que c'était donc qua ce Hiotimeiit qui ayait établi de

Dt PAPE. 21

Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout et a toutes les époques du genre humain. Qu'y a-t-il au monde de plus célèbre que les vestales ? Jvec le culte de Festa briUa V empire romain, avec lui il totnba^.

Dans le temple de Minerve , à Athènes , le feu sacré. ^tait conservé , comme à Rome, par des vierges.

On a retrouvé ces mêmes vestales diez d'autres nations, nommément dans les Indes ^, et au Pérou, enfin, ou il est bien remarquable que la violation de son vœu était punie du même supplice qu'à Rome'. La virginité y était considérée comme un caractère sacré également agréaLIe à l'empereur et à la divinité *.

Dans l'Inde , la loi de Menu déclare que toutes les cérémonies prescrites pour les mariages ne concernent que la vierge ; celle qui ne l'est psus étant exclue de toute cérémonie légale '•

tels mystères , et qui aTaît eu la force d'en persuader l'importaDce. U fao^ bien qu'il ait une racine; mais où est-elle humainement?

(1) Ces paroles remarquables terminent le mémoire sur lesYotales , qu*on lit dans ceux de VAcad. des Inscriptions et Belles-Lettres, tom. V, in-12 ; par Tabbë Nadal.

[Le MBMOiRB de Tabbé Nadal, et non pas JVaudaf , comme portent toutes les éditions du Pape , a ëtë imprimé k part , sous le titre dOtistoire des Vestales, etc. Paris, 1725, în-8.]

(2) Yoy. rHérodote de Larcher, tom. YI, p. 133; Carli.Lett. amer. tom. I, Ictt. To, et tom. I, lett. XXYlo, p. 458 ; Mot. Procop. lib. n, de Bello Pers,

(3) Garli , ibid. tom. I , lett. YIII. —Le traducteur de Caili assure que la punition des Testâtes à Rome n'était que fictire , et que pas une ne demeurait dans le cayeau. (Tom. I, leU. IX, p. 114 , not. ) Mais il m cite aucune autorité. Je crois bien que certains Pontifes , beaux-esprits» auraient pris Tolontiers ce tour de passe-passe sur leur oonsdence.

(4) Carli, îbîd. tom. I , lir. IX.

(5 ) Lois de Menu , chap. YIII , n. 226; OEvTres du cbev. looes, lom. lîl.

Le voluptueux législateur de TÂsie a cq[)eiidant dit : « les disciples de Jésus gardant la virginité sans qu'elle « leur eût été commandée , à cause du désir quHh avaient « déplaire à Dieu^* La fiOe de Josaphat conserva sa vir- « ginité : Dieu inspira son esprit en elle : elle crut aux « paroles de son Seigneur et aux Ecritures. EUe était au « nomhre de celles qui obéissent^,»

D'où vient donc ce sentiment universel? Où Numa avait-il pris cpie, pour rendre ses vestales saintes et vénÂ'^ râbles, il fallait leur prescrire la virginité '"*?

Pourquoi Tacite , devançant le stylede nos théologiens , nous parle-t-il de cette vénérable Occia qui avait présidé le collège des vestales pendant cinquante-^ept ans , avec une émtnente sainteté^?

Et d*ou venait cette persuasion générale chez les Bomains , « que si une vestale usait de la permission que « lui donnait la loi de s^ marier après trente ans d'exer- « dce, ces sortes de mariage n'étaient jamais heureux^?

Si de Rome la pensée se transporte à la Chine , die y trouve des religieuses assujetties de même à la virginité. Leurs maisons sont ornées d'inscriptions qu'elles tiennent de l'empereur lui-même, lequel n'accorde œtte prérogative qu'à celles qui sont restées vierges depuis qua* ranteans®.

( 1 ) Alcoran , cha;». LVII.

(2) Ibid. chap. LVI.

(3) Virginitale aliisque cœremoniis TenerabUes ac sanctas feeit* Til. Liv. I, 29.)

(4) Occia qa« septem et quînquaginla per annossammà sanctimonU Testalibas sacris prœsederat. (Tac. Ânii 11 , S6. )

(5) Etsi antiouitùs observatam infaustas ferè et parùm laetabiles cas Loptliift fouse. {JusU Ltps. Syntagma 4e Vest. oap. VI. ) Il aat bon d*ob serTer que Juste Lipse raconte ici sans douter.

(6) M. de Guignes , Voyage à Pékin , etc. , in-S, lom. II , p. 279.

Il y a des religieux et des religieuses à la Chine , et il y en a chez les Mexicains*. Quel accord entre des nations si différentes de moeurs, de caractère, de langue, de religion et de climat ! Mais voici qui doit surprendre davantage.

C'était une croyance assez génârale dans l'antiquité » que la Divinité s'incarnait de temps en temps, et venait, sous une forme humaine, instruire ou consoler les hoin* mes. Ces sortes d'apparitions s'appelaient des théopkmies chez les Grecs, et dans les livres sacrés des BraAmes elles se nomment des avantaras. Or, ces mêmes livres déclarent que lorsqu'un Dieu daigne ainsi visiter le monde, il s'incarne dans k sein d'une viei^e , sans mâange de sexes ^.

Et les anciens Hébreux avaient la même idée sur leur Messie fîitur^.

Suivant les Japonais , leur grand dieu Xaca était né d'une reme qui n'avait eu de conunerce avec wn'm homme*.

Les Macéniques , peuples du Paraguay , habitant les bords du grand lac Zarayas^ racontaient aux missionnaires que jadis une femme de la plus rare heamUé mit au monde , de la même manière, un très-bel enfant cuit étant devenu homme, opéra d*insignes miracles dans k inonde , jusqu'à ce qiiunjour, en présence d^un très-grand nom-

( 1 ) M. de Guignes , Voy. à Pëkin , etc. in-S, tom. II , p. S67 «^ 368.— M. deHamboldt, Vue des Cordilières, etc. in-8, Paris, 1816, tom. I, p. 237 et 238.

(2) Supplément aux ÛËuyres du cheralier W. Jones » in-^, tom. Il • pag. 548.

(3) Berthier, sur Isaïe, in.8, toin. I, pag. 293.

(4) Vie de saint François Xavier, pat le P. Bouhours, Paris, 1781 lott. U, Ut. V, in-12 , pag. 5.

ire de ses discipkêj il s^ éleva dam Us airs et se transforma en ce soleil que noiM voyons^ •

Les Chinois généralisent cette doctrine. Suivant eux , ks saints, les sages , les libérateurs des peuples naissent Hune viergeK Cest ainsi que naquit Heoihtsi, chef de la dynastie des Tche&u. Kiang-Yuen^ sa mère, qui avait conçu PARL^oPEBATioN de Chang^y , enfanta sonpremier" iié sans douleur et sans souillure. Les poètes chinois s'écrient : « Prodige éclatant I miracle divin I mais « Ghang-ty n'a qu'à vouloir. O grandeur ! ô sainteté de « Kiang-Yuen! loin d'elle bi douleur et la souillure' 1 »

Âpres la virginité , c'est la viduité qui a joui partout du respect des hommes ; et ce qu'il y a de bien remarquable , c'est que , dans les noiobreux éloges accordés à cet état par toutes sortes d'écrivains, on ne trouve pas qu'il soit jamais question âe l'intérêt des enfants , qui est n^nmoins évident ; c'est la sainteté seule qui est vantée ; la politique est toujours oubliée.

On connaît le préjugé des Hébreux sur l'importance du mariage et l'ignominie attachée à la stérilité ; on sait que, dans leurs idées, la première bénédiction était celle de la perpétuation des familles. Pourquoi donc, par exemjde , ces grands éloges accordés à Judith, pour acoir joini la chasteté à la force, et passé cent cinq ans dans la maison de Manassé son époux, sans lui avoir donné de successeur? Tout le peuple qu^elle a sauvé lui chante ce

(1) Moratori , Grislianesimo felice, etc. Veoise » 1752, tom. I, chap. Y.

(2) Mémoires des missioiiiiaires , m-4, tom. IX , pag« 387. — Mémoire da P. Gibot.

(3) Ibid. Note. •— Je ne pr^nle aocun commentaire sur ces derniers textes. Gomme ce n*est pas ici le lieu de disserter , chacun en pen^ fera ce qu'il youdra.

diœur : « Vous êtes la joie et l'honneur de notre peuple ; « car vous avez agi avec un courage mâle , et votre cœur « s'e3t alfermi , parce que vous avez aimé la chasteté, et « qu'après avoir perdu votre mari , vous n'avez point « voulu en i^user un $iutre^ »

Quoi donc! la f&ame qui se remarie pèche-t-elle conlre la (AastetéP Non, sans doute; mais elle semble renoncer à la saùUetë; et si cette dernière gloire la toudie , elle ^ fiiera louée à tous les moments de la durée et sur tous les points du globe , m dépit d$ tous les |Nréjugés contraires.

Dans le F^da , il n'est jmak fait mention du mariage d'une veuve ; et la loi dans Flnde eidtut de la soccessioa de ses coUat^ux le fils issu d'un tel mariage ^

Menu cm à ses disciples : « Vikjez le fils d'une femme « qui a été inariée deux fois^ 1 »

Et pendant que je médite sur les textes de la Téoérabde Asie, Kolbe m'apprend qm chex l€$ SoUegdois, k femme qui se remarie eêt obligée 4e $e ampeiç un doifi^»

Chez les Romains , même honneur à la vîduité, ménie défaveur sur les seomdes noces, après même que, sur le déclin de l^mpire, les anciennes mœurs avaient pces" que entièrement disparu. Nous voyons la veuve d'ua empereur , recherchée par un autre , déclarer qo't7 seraii sAiis BXEKPi^ ET SANS EXCUSE qtfunc femme de «on noiA et de son rang essayai d^un second mariage^.

En général, l'opinion chez les Romains récompensait,

(i ) Judith, XV, 10 el 11; XVI, 26.

(2) Lois de Menu , dans les OEuvres de Jones , tom. III, ehap. IX, n. 57 et 160.

(3) Ibid. chap. I1I,B. 155.

(4) Kolbe, Description du Gap de Bonne-E8p<<rance. Amst. 17U, 3 vol. in-8.

( j} Il s'agît ici de VaWrîe , veuve de Maximien, que Dlaiimin vo«-

par une grande eslime, les veuves qui se refusaient à un nouvel engagement. La langue leur avait même consacré une épithète particulière ; elle les nommait univiras ou univirias {femmes d'un seul homm^) , et ce titre se montre encore sur le marbre des épitaphes , où il est biec remarquable qu'on le jugeait digne de paraître parmi les titres honorifiques ^ • «

Mais personne m'a mieux exprimé Topinion romaine sur ce point , que Properce dans sa dernière élégie , mor ceau plein de grâce , d'intérêt et de sensibilité.

Une dame romaine de la {dus haute distinction venait de mourir. Cornéîie en son nom , et Paule par son mari , elle joignait à ces dons de la fortune le mérite d'une iiTéprochable sagesse. B parait que sa mort prématurée avait £adt une grande sensation. Lé poète qui voulut célébrer les vertus de Pàule, imagina de donner à son élégie une forme dramatique. C'est Paule qui parait , c'est Paule qui prend la parole et qui l'adresse à son époux. Le poëte se cache entièrement derrière cette ombre aimable.

La malheureuse épouse voit tout à la fois ce flambeau qu'on éleva le jour de ses noces , et cet 'autre flambeau qui précéda son convoi. Elle jure par ses ancêtres, par tout ce qu'il y a de plus sacré pom' elle, qu'entre ces deux termes, sa concience ne lui reproche pas la moindre faiblesse :

lait épouser. Elle répondit entre antres choses : Postrem^ ncfas esse illius nominis ac loci feminam sine morb , ernn exemplo, mariluin alterum experiri. ( Lact.' de morte persec cap. XXXIX. }

Il serait fort mutile de dire : C'était une excuseî,^ puisque Texcitse même e&t ëtë prise dans les mœurs el dans Topinion. Or, il s'agit prccifement des mœurx et de V opinion,

(1 ) Morcelli , ie slylo inscripi. lih. II , part. I , cap, 3. Romœ , iu-î, 1780, pag. 328.

Je lieus sans reproche entre les deox flambeauif.

Toute sa gloire est dans oe mariage , dans cet amour unique, dans cette foi jurée à son dier Paul une fois pour toujours :

Je ne quittai ton lit qne pour le lit funèbre.

Qn'On graTe sur ma tombe : Blh n'eut qu'un ipouA

Bile se tourne ensuite yers sa fille pour lui dire ;

Ma fille , imite-moi I qn'nn seul homme ait ta nuiin '.

Je doute qu'on ait jamais exprimé plus vivement le senaiment du devoir , et le respect pour une grande opinion.

Mais cette même universalité qne nous admirions tout à l'heure se retrouve encore ici , et la Chine pense comme Rome. Oii y vénère Thonorable viduité, au point qu'on y rencontre une foule d'arcs de triomphe élevés pour conserver la mémoire des femmes qui étaient restées veuves» .

L'estimable voyageur, héritier légitime d'un nom illustre dans les lettrés , qui nous instruit de ces usages, se r^nd ensuite en réflexions philosophiques sur ce qui lui paraît une grande contradiction de l'esprit hnmain. « Comment se fait-il (ce sont ses mots) que les Chinois, « qui regardent connue un malheur de mourir sans pos- « térité, h(morent en même temps; le célibat (les filles? « Comment concUier des idées aussi incompatibles? Mais « tels sont les hommes, etc'« »

(1 ) Neo mutata mea eat œtas ; sine crimine tota eit*

yiiimiis insignes inter ulramqùe facem.

(Sexl. ÂJÈXtX. Prop. Eleg. it, 12, t. 44,».)

(2) Jungor, Paule, tnosic disoessura cubili;

lo lapide hoc , uni joncta fuisse legar*

(Ibîd. 35,36.)

( 3) Fac teaeas unum , nos imitata , Tiram.

(Ibid. 68.)

( i) M. de Guignfff , Voy. à Pékin . etc. lom. H , pag. 183. (5) Ibid.

Hélas l il nous récite les litanies du XVIII® siècle ; difficilement on échappe à cette sorte de séduction. Montesquieu , par complaisance pour les erreurs qui Penvironnaient, nVt-ilpas eu la* faiblesse d^avancer « que « le christianisme gène la population en exaltant la vir* « ginité, en honorant Tétat de veuve, en favorisant les « peines contre les secondes noces ^ ? »

Hais dans le même livre du même ouvrage, Ubre , je ne sais comment, de cette malheureuse influence , et ne parlant que d'après lui-même, il articule clairement ce grand oràde de la morale et de la politique : « Que la « continence publique est naturellement jointe à la proc pagation de l'espèce^. »

Rien n'est plus incontestable. Ainsi il n'est pas du tout question d'expliquer ici des c&rUradictionB humaines^ car il n'y en a point du tout. Les nations qui favorisent la population , et qiii honorent la continence, sont parfaitement d'accord avec elles-mêmes et avec le bon sens.

Biais en faisant abstraction du problème de la population, qui a cessé d'être un problème, je reviens au dogme étemel du genre humain : Que rien tCest plus agréable d la Divinité que la continence ; et que non-seulemeni toute fonction sacerdotale , comme nous venons de le voir , mats tout sacrifice, toute prière^ tout acte religieux^ exigeait des préparations plus ou moins conformes d cette vertu*

On sait quelle condition était imposée au prêtre hébreu qui devait entrer dans le sanctuaire^ . Les simples initiés étaient traités aussi sévèrement ciicz

( 1 ) Esprit des lois . lîr. TXïII , chap. XXI. (•2) ïbid. liv. XXm . cî^àp. II.

(3) Vidcsiiprà pag. 320.

les nations païennes. Pour être admis aui^ mystères , ih devaient garder la continence, et les droits même de Tépoux étaient suspendus^ •

Les Romains qui devaient sacrifier étaient soumis à la même préparation^; c^était la loi de Jérusalem : et d'où venait cet accord?

Tout le monde connaît Fesprit général de rislamisme. Cependant Mahomet ordonne à ses sectateurs de se séparer de leurs femmes les jours de fêtes, et même pendant tout le pëlei*inage^ •

II leur crie : 0 vous qui croyez en IHeu^ si vous avez approché vos femmes, purifiez-^ous avant de prier ^.

UIndou qui veut observer la fête du Nerpoutironnal^ ( en rhonneur du feu) doit jeûner et se priver de sa îemme*.

Tout le monde connaît Tespèce de Carême prescrit dans le culte de Gérés , de Bacchus et d'Isis , et toutes les mémoires classiques ont retenu les querelles que les poètes erotiques ont adressées à ces divinités exigeantes. Ovide se plaint sérieusement que les maîtresses de TibuUe n'aient pu lui prolonger la vie en se privant qudguefois de lui^; il est tenté de douter de Texistence de ces Dieux çui

( i ) Antiquité iéyollée par ses usages , Hy. III , cb. 1.

(2) Sacris operaluri Romani uxoribos abstinebant, ut erodit^os^^' dit Brissonius in opère de Formulis; abslincbantet Judsi. (HueUDém. ëvang. in-4, tom. J , Prop. 4, cap. II , n. 4. )

(3) Alcoran» cbap. I.

(4) Hid. chap. Y.

(5 ) Sonnerai , Voyageanx Indes, pag. 2Î8.

( G ) Quid y/» saora juTant? quid nunc iEgyplia prosnisl ^flraT quid in racuo secubuissc toro?

(Ovid.Am.m, IX,33-34,)

laissent mourir les hommes de bien*; il s' emporte jusqu*4 dire : Vivez pijbu^, vouf* iiour^ez wiaix^.

Ailleurs, il rappelle la privation gépérale qui signalait le retour annuel des féte$ de Cérès^ ; il oublie tout le reste, qu'il regarde comme w simple accessoire.

Baccbus, divinité si joyeuse , estcepaidant sur ce point principal tout ai^ççi j^pijLopble que Gérés. La veille des mystères bachiques , Herci^le et Omphale se soumettent à la loi rigoureviçe ; carleUndemain, aulever de F aurore. Us doit>ent être purs pour sacrifier *; et ce conte poétique est fondé sur la tradition universelle et sur les lois sacrées des nations les plus civilisées. Les dames athéniennes, admises ^ célébrer ces mystères, jurent solennellement d'abord gif elles wdJt la foi, ensuite qui! elles fCo/nJt rien à se re-

(i) Quiîm rapiant mala fata bonos (ignoscîte fasso)» Sollicitor nuUos esse putare Deos*

(Ofid. Am. III, IX ,35 — 36.)

(2) Vive Plus, moribrs pius ; cole sacra, colentem

Mon gravis à templis in caya basta (rahet,

(Ibid. 37—38.)

En sorte que les dieux liaient inexcusables délaisser mourir des saints (els qae Tibulle. On ne raisonnerait pas mieux h Paris. Voyez cepcDdant les dogmes éternels qui surnagent «ru milieu de ces extrayagances. 1. abs* Hwnee , prÎTaiioDS , sacrifices, pour lb salut d^dn autre; 2» piété, mèrt(e dant Vahitinenee,

(3) Annna yenerant Cerealis tempera festi ,

Secubat in yacuo sola pnella toro.

(Ain.TIÏ,X,ï, 2. )

(4) Sic epulis functi , sic dant sua corpora somno ,

Et positis joxta secubuere toris.

Catisa , reperlori yitis quia sacra parabant , Quie facerent pure, cùm foret or(a dioi.

(Fast. ïl, 325 ciseq.)

procher, el qiieUes sont dans Péiat prescrU parlaW, Dcmosthëne nous a conservé la formule de ce serment.

Les philosophes parlent comme les poètes : Dùnnonh nom bien garde ^ nous dit le sage Plutarque, Centrer U matin au temple, et de mettre la main aux sacrifices aprèi avoir tout fraUAement usé de nos droits; car il e^ kmnête dUnterposer la nuit et le sommeil entre deux, eiijf mettre un intervalle suffisant. Nous nous t paisERTEBONS

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