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INSTITUTION DE LA MONARCHIE EUROPÉENNE

L'homme ne sait point admirer ce qu'il voit tous les jours. Au lieu de célébrer, notre monarchie qui est un miracle , nous l'appelons despotisme , et nous en parlons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière.

Les anciens opposaient le règne des lois à celui des rois , conune ils auraient opposé la république au despo* tisme. « Quelques nations, dit Tacite, ennuyées de leurs « rois, préférèrent les lois ^. « Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette opposition qui est cependant trèsréelle et le sera toujours hors du christianisme.

Jamais les nations antiques n'ont douté , pas plus que les nations infidèles n'en doutent aujourd'hui , que le droit de vie et de mort n'appartmt directement aux souverains. Il est inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent pas même les hommes sur ce point , puisqu'en suivant la doctrine de saint Augustin lui-même , le soldat qui ne tue pas, quand le prince légitime le lui ordonne , n'est pas moins coupable que celui qui tue sans ordre ^; par où

(1) Qaidam regum pertaesi leges inaluerunt. ( Tacit. )

(2) Sanct. August. De civil. Dei , i , 29. —Ailleurs , il dit encore : Reara regem facit iniquitat imperandi , innocentem aotem militem osteu* dît ordo serviendi. ( Idem , contrh Fauslum. }

Ton voit que ce grand et bel esprit ne se format pas encore l'idée d'un nouTeau droit public qui ôterait ata rois le pouvoir de juger.

Mais le christianisme , pour ainsi dire disséminé sur la terre , ne pouvait (pie préparer les coeurs , et ses grands effets politiques ne pouvaient avoir lieu que lorsque Tautorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions , la puissance de cette Religion se trouverait concentrée dans la main d'un seul homme , condition inséparable de l'exercice de cette puissance. H fallait d'ailleurs que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres , il n'étajt plus dfigne de recevoir la greffe divine. Mais le robus^ sauvageon du nord s'avançait, et tandis qu'il foulerait aux pieds l'ancienne domination,les Papes devaient s'emparer de lui , et sans jamais cesser de 'e caresser ou de le combattre , en faire à la fin ce qu'on n'avait jamais vu dans l'univers*

Du moment où les nouvelles souverainetés commençarent à s'établir , l'Eglise , par la bouche des Papes , ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Ecriture : Cest par moi que les rois régnent *; et aux rois : Ne jugez pas, afin que vous ne soye% pas jugés * , pour établir à la fois et l'origine divine de h souveraineté , et le droit divin des peuples.

a L'Eglise , dit très- bien Pascal , défend à ses enu fants , encore plus fortement que les lois ciyiies , de se « faire justice eux-mêmes; et c'est p£»r son esprit que les tf rois chrétiens ne se la font pas dans les crimes même « de lèse-majesté au premier chef, et qu'ils remettent les

(1) [ Per me reges regnont , et legum conditores jusU dMerwoit ProY. VIII, 15. ]

(2) [MtUh. VI i, 1.]

t criminels entre les mains des juges, pour les fiiire pimif « selon les lois et dans les formes de la justice *• »

Ce n'est pas que l'Eglise ait jamais rien ordonné sur ce point ; je ne sais même si elle Faurait pu : car il est des choses qu'il faut laisser dans me certaine cd)scurité respectable , sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses. Les rois sans doute ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines ; mais toujours l'esprit de l'Eglise s'avançait sourdement , attirant à lui les opinions , et flétrissant ces actes de la souveraineté , comme des assasaboats solennels , plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.

Mais comment l'Eglise aurait-elle pu faire plier la monarchie i si la monardiie elle-même n'avait été préparée ^ assouplie , je suis prêt à dire édvicorée par lès Papes ? Que pouvait chaque Prélat , que pouvait même chaque E^ise particulière contre son maître ? Rien. II fallait , pour opérer ce grand prodige » une puissance non point humaine, physique , matérielle (car dans ce cas elle aurait pu abuser temporellement ) , mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion : telle fut la puissance des Papes. Nul esprit droit et pur ne refusa*a cte reconnaître l'action de la Providence danscette opinion universelle qui envahit l'Europe et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de^ la souveraineté européenne , parce que la même autorité agissant partout , effaçait les différences nationales aul;ant que la chose était possible , et que rien n'identifie les hoDomes comme l'unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l'éducation de la souveraineté eu^péenne. Mais comment éU^w sans punir ? De là t&ai de

(i) Dans les Leitres proyineiftles.

diocs, tant d^attaques quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces. Mais le principe divin n'était pas moins toujours présent , toujours agissant et toujours réconnaissable : il Tétait surtout par ce merveilleux caractère que j*ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarque , savoir : qm toute action des Papes contre ks souterains tournait au profit delà souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins , même en luttant contre les monarques , ils ne cessaient d'avertir le sujet qu'il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain , ils combattaient tout à la fois ei pour le caractère divin de la souveraineté , et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple , parfaitement étranger à toute espèce de résistance , ne pouvait s^enorgueilir ni s'émanciper , et les souverains ne pliant que sons un pouvoir divin conservaient toute leur dignité. Frédéric , sous le pied du Pontife , pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris; pas plus que David prosterné devant l'ange qui lui apportait les fléaux du Seigneur.

Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie europénne. Us l'ont faite , au pied de la lettre , comme Fénelon fit le duc de Bourgogne. Il s'agissait de part et d'autre d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. II ne peut obéir sans se perfectionner ; et par cela seul qu'il se surmonte , il est meilleur. Tel homme pounni triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. 11 est arrivé à la monarchie ce qui amve à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Eglise dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra ja-

ruais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement , sans menaces , sans lois , sans combats , suiu violence et sans résistance , la grande charte européenne fut proclamée , non sur le vil papier, non par la voix d^ çrieurs publics , mais dans tous les cœurs européens^ alors tous catholiques.

Les rois abdiquent le pouvoir déjuger par eux-mêmes^ et les peuples en retour déclarent les rois infaillibles et

INYIOLABLES.

Telle est la loi fondamentale de la monarchie européenne , et c'est l'ouvrage des Papes : merveille inouïe , contraire à la nature de l'homme naturel , conti'aire à tous les faits historiques , dont nul homme dans les temps antiques n'avait rêvé la possibilité , et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenue vulgaire.

Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife n'auront jamais cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire ; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies ; ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple , il faut faire un peuple pour les lois. Tous leurs efforts seront non-seulement vains , mais funestes ; nouveaux Ixions , ils irriteront Dieu, et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen , pour être rendus dignes de ce sceptre admirable qui n'a Jamais suffi qu'aux nations préparées, pour arriver enfin à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante , toutes les routes sont fausses , excepté celle qui nous a conduits.

Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife, assez pour recevoir l'impression sainte , mais qui l'ont malheureusement abandonnée , elles s<;rviront encore de preuve à la grande vérité que j'ex-

pose; mais cette preuve sera d'un genre opposé. CSiez les premières, le peuple n'obtiendra jamab ses droits; die£ les secondes^ le souverain perdra les siens, et de là naîtra le retour.

Les rois favorisèrent , il y a trois siècles , la grande révolte, pour voler l'Eglise*. On les verra ramener les peapies à l'unité , pour affermir leurs trônes mis en l'air par les nouvelles doctrines.

L'union , à différents degrés et sous différentes formes de l'empire et du sacerdoce , fot toujours trop gâiérale dans le monde pour n'être pas divine. Il y a entre ces deuK dioses une affinité namrelle. H faut qu'elles s'unissent ou qu'elles se soutiennent. Si l'une se retire ^ l'autre souffre ,

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Altéra poacit opem res, et conjurât amicè ^.

Toute nation européenne soustraite à l'influence du Saint-Siège , sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie eurqpéenne ne peut être l'effet que de la cause supérieure que j'indique.

Cet équilibre miraculeux est tel qu'il donne au prince toute la puissance qui pe suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas lobéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans

(1) Hume qui , ne croyant rien, ne le gênais pour rien , t¥MeiBRS compliment « que le Tërilable fondement de It reforme fut l'entie de « TOLBK Targenterie et tous les ornements des autels, m^^ A^ffeience for roaking spoil of the plate , veslures and rich ornamenu telonging to the •llars. ( Hnme*s hist. of Eng. Elisabelh , cb. XL, ann. i568. )

(2) [liorat. ad Pisones ,410.]

être désordonné, et Tobéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux ; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain n'infligeant aucune peine directement, n^est amenahle lui-même dans aucmn cas et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'impor^ tancée

On parle beaucoup du despotisme turc; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directement, c'est-à-dire au pouvoir d^msasHner, le seul dont Topinion universelle prive le roi chrétien : car il est Imcu importsmt que nos princes soient persuadés d'une véritédont ils se doutent peu , et qui est cependant incontestable ; c'est qu'ils sont incomparablement plus puissants que les princes asiatiques* Lie sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des MoUas et des Ulhé^ mas réunis^. Une pourrait céder une province, une seuU viHe même, sans exposer sa tête; il ne peut se dispense^ d'aller à la mosquée le vendredi ; on a vu des sultans malades Mre un demiar eflfort pour monter & cheval , et tomber morts en s'y rendant ; il ne petft conserver un enfant mâle naissant dans sa maison , hors de la ligne directe de la succession; il ne peut casser la sentence d'un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux , ni au bien offert à une mosquée , etc.

(1) Le droit de s'imposer , par exemple , dont on fait beaucoup ée brait y ne signifie pas grand'chose. Les natioDs qui «HnYposent elles-mêmes sont toujours les plus imposées. Il en est de même du droit coli^gislatif. Les lois seront pour le moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu*un législateur unique.

(2) Ces deux corps sont à peu près ce qne seraient parmi nous \« dergé et la magistrature.

Si Ton offrait à Tua de nos princes le droit subltmede faire pendre , à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort , je doute quMl acceptât ce parti ; et cependant on lui ofrirait ce que nous appelons la totUe-puissance des sultans.

Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes , jugeant ces événements d'après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans , un seul a péri illégalement par une véritable insurrection ; mais ce crime est considéré à Constantinople comme nous considérons l'assassinat de Qiarles P^ ou celui de Louis XVI. La compagnie ou la Hcrta des janissaires , qui s'en rendit coupable, fut supprimée; et cependant son nom fut conservé et voué à une étemelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour , et lorsque son nom est prononcé , un officier public répond à haute voix : Elle fC existe plus î elle est maudite , etc. de»

En général , ces exécutions qui terminent une si grande quantité de règnes, sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l'aimable Selim , dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir, il voulut le céder à son oncle qui lui dit : « Prenez garde à vous : les factions vous fatiguent; mais « lorsque vous serez particulier , une autre faction pourra « fort bien vous rappeler au trône, c'est-à-dire à la « mort. » Selim persista , et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, un fetfa du divan le fit étrangler. Le défcret adressé au souverain , dans ces sortes de cas , ressemble beaucoup à celui que le sénat romain adressait aux consuls dans les moments périlleux : Fideantcmsuhs ,d(i'

Partout où le souverain exerce le droit de punir direc" temerUj il faut qu'il puisse être jugé, déposé et mis à mort ; et s'il n'y a paâ un droit fixe sur ce point , il faut que le meurtre d'un souverain n'effraie ni ne révolte aucunement les imaginations ; il faut même que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique , et que des fils organisés tout exprès consentent à porteries noms de leurs pères. C'est ce qui a lieu en effet; car tout ce qui est nécessaire existe.

L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main , dans certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.

Par une raison toute contraire , l'opinion autant que la loi 9 doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régtcide disparaît, étouffé sous le poids de l'infamie; ailleurs, la dignité de la victime semble quelquefois ennoblir le meurtre.

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