‹ Du PapeChapitre 52 sur 61 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DE L\ GKÈGE ET DE SON CARACTÈRE. ARTS^ SCIENCES ET PUISSANCE KILITAIRE»

Je croîs qu'on peut dire de la Grèce en général, ce que Tun des plus graves historiens de l'antiquité a dit d'Athènes en particulier , « que sa gloire est grande a à la vérité, mais cependant inférieure à ce que la « renommée nous en raconte^. »

Un autre historien , et si je ne me trompe , le premier

(1) Deus qui dignilatem hamanî generîs mirahUiter consltloîsti e( mirabiliàs reformasti. (Liturgie de la messe.) — Deus qui mirnhWter creasli horainem cl miràbiliùi rodemisU (Liturgie du samedi saint, atanl la mesae. )

(â) Atheniensium res gest« , sieul ego exislumo , satH amplae magnifi* coiquc fuèrc ; Terùm aliquaat6 minores quàm famâ fem^^tur. Sallusl. Cal. VIlï.

de tous, a dit ce mot en parlant des Thermopyles % a Lieu célèbre par la mort plutôt que par la résistance « des Lacédémoniens^. » Ce mot extrêmement fin se rapporte à Tobservation générale que j'ai faîte.

La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens des peuples d'Asie, que les premiers ont déprimés dans les écrits qu'ils nous otit laissés, au point de se déprimer eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs, on se rappelle involontairement cette fameuse exclamation de César sur le cham^. de bataille où le fils de Mithridate venait de succomber : — « 0 heureux Pompée I quels ennemis tu as eu à com- « battre! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome , elle se mit à genoux pour ne plus se relever.

Les Grecs d^ailleurs célébraient les Grecs : aucune nation contemporaine n'eut l'occasion, les moyens, ni la volonté de les contredire ; mais lorsque les Romains prirent la plume, ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs osèrent dans l'his- « toire*. »

Les Macédoniens seuls , parmi les Ëunilles grecques, parent s'honorer par une courte résistance à l'ascendant de Rome. C'était un peuple à part, un peuple monarchique ayant un dialecte à lui (que nulle . muse n'a parlé) , étranger à l'élégance, aux arts , au génie poétique des Grecs proprement dits, et qui finit par les soumettre, parce qu'il était fait autrement qu'eux. Ce peuple cepen-

(1) Lacedaunonioruni morte magU memorabOis qnàm pv$nê, Lir.

(2) • Et qaîquid Gr«cia mendax

Audet in historià. (Ju?en. )

OU VkJfKm 23

iant céda comme les autres. Jamais il ne fut avantageux aux Grecs, en général, de se mesurer militairement avec les nations occidentales. Dans un moment où l'empire grec jeta un certain éclat et possédait au moins un grand homme , il en coûta cher cependant à l'empereur Justinien pour avoir pris la liberté de s'intituler Fram" que. Les Français, sous la conduite de Théoddbert, vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence ; et si la mort ne Peut heureusement débarrassé de Théodebert, le véritable Franc serait probablement rentré en France avec le surnom légitime de Byzantin,

Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrate, Chabrias et Timothée ferment la liste de leurs grands capitaines , ouverte par itftbiode^ De la bataille de Marathon à celle de Leucade, on ne compte que cent quatorze ans» Qu'est-ce qu'une telle nation comparée à ces Romains qui ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui possédèrent le monde connu? Qu'est-elle même, si on la compare aux nations modernes qui ont gagné les batailles de Soissons et de Fonlenoi, de Gréci et de Waterloo , etc. , et qui sont encore en posr session de leurs noms et de leurs territoires primitiÊ, saas avoir jamais cessé de grandir en forces, en fausières eten renonunée?

Les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce. Dans l'un et l'autre genre , elle a découvert le beau ; elle en a fixé les caractères : elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter : il Ëiut toujours faire comme elle sous peine de mal faire.

(i) Neqne post illorum obilnra quisquam dax io illà nrbe foil flignus memoriâ. ( Corn. Nep. in Timolh. IV, ) Le reaUî de la Grèce n* ivuiQÎl pas de diH<5reoces.

Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d'asseï grands lalents; cependant ce ne sont plus les mômes hom« mes , et il n^est plus permis de les louer sans mesm*e. Leur véritable mérite dans ce genre est d'avoir été » s'il est pei'mis de s'exprimer ainsi , les courtiers de la science entre TÂsie et l'Europe. Je ne dis pas que ce mérite ne soit grand; mais il n'a rien de commun avec le génie de l'invention , qui manqua totalement aux Grecs. Os furent incontestablement le dernier peuple instruit ; et comme Ta très-bien dit Clément d'Alexandrie , a la philosophie « ne parvint aux Grecs qu'après avoir fait le tour de « l'univers ^ » JamsJs ils n'ont su que ce qu'ils tenaien! de leurs devanciers; mais avec leur style, leur grâce et Fart de se faire valoir, ils ont occupé nos oreilles, pour employer un latinisme fort à propos.

Le docteur Long a remarqué «que l'astronomie ne doit « rien aux académiciens et aux péripatéticiens^.» C'est que ces deux sectes étaient exclusivement grecques , ou plutôt (Utiques; en sorte qu'elles ne s'étaient nullement approchées des sources orientales où Ton savait sans disputer sur rien , au lieu de disputer sans rien savoir, comme en Grèce.

La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs , qui n'était au fond qu'une dispute éternelle. La Grèce était la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passait le temps à produire de faux raisonnements , tout en montrant comment il fallait raisonner.

Le même Père grec que Je viens de citer , n dit encore avec beaucoup de vérité et de sagesse : «Le caractère des « premiers philosophes n'était pas d'ergoter on de doaUif

(1) Strom. I.

(â) Maurice's thehiilory oflndeitan. iB-4, tom. I, p. 169.

à comme ces philosophes grecs qui ne cessent d'ar* « gumenter et de disputer par une vanité vaine et « stérile, qui ne s'occupent enfin que d'inutiles fait daises^. »

Cest précisément ce que disait longtemps auparavant lin philosophe indien : « Mous ne ressemblons point du « tout auK philosophes grecs qui débitent de grands dis- « cours sur les petites choses ; notre coutume à nous est « d'annoncer les grandes choses en peu de mots, afin que « tout le monde s'en souvienne^. »

C'est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l'argumentation. Tatien , dans son Êimeux discours aux Grecs y^ leur disait déjà , avec un certain mouvement d'impatienee : a Finissez donc de nous don- « ner des imitations pour des inventions^.

Lanzi , en Italie , et Gibbon , de l'autre côté des Âlpes, ont répété l'un et l'autre la même observation sur le génie grec dont ils ont reconnu tout à la fois l'élégance et la stérilité^.

Si quelque chose parait appartenir en propre à la Gréée , c'est la musique ; cependant tout dans ce gaire lui venait d'Orient. Strabon remarque que la ciûuare avait été nommée Vasiatique, et que tous les instnunents de

(1) Clem. Alex. Strom. YIII.

(2) Galamus. Gymnosoph. apad Alhsn. Utpl firix«.innfniTnv. E^ Thevcn. P 2,

(3) UaÛGKOvi ràç ftifirtvttç iyptattç kn^xoXowrtÇm Tat. orat. ad Grec. EdiU Paris , 1015 , m-12 , Ten. ii^it.

(4) I Graei sempre più felict in perfeiionare arti cbe in inTeotarie. ( Saggio di letteratara etnisca, elc. , lom. II , p. 189. — L'espril dei Grecs, tont romanesque qn*0 était, a moins inTentë qu^il n'a embeUî* <, Gibbon, Mémoires, tom. II, p. 207, trad. franc. )

musique portaient en Grèce des Domsélrangers , telsque U nablie, la sambuque, le harhiUm, la magade, etc.*.

Les boues ^'Alexandrie même se montrèrent plus favorables à la science que les terres classiques de Tempe* et de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de cette grande ville égyptienne, il n'est au^ cun des astronomes grées qui n'y soit né ou qui n'y ait acquis ses Connaissances et sa réputation. Tels sont Ti mocharis, Denys l'astronome, Eratosthène, le Ëimeux Hipparque, Possidonius, Sçsigène, Ptolémée enGn, le dernier et le plus grand de tous^.

La même observation a lieu à l'yard des mathématiciens. Euclide , Pappus, Diophante étaient d'Alexandrie; et celui qui parait les avoir tous surpassés , Archimède , fut Italien.

Lisez Platon ; vous ferez à chaque page une distinction bien frappante. Toutes les fois qu'il est Grec il ennuie , et souvent il impatiente* Il n'est grand, sublime , pénétrant que lorsqu'il est théologien ; c'e3t-à-dire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éterneb séparés de toute chicane , et qui portent si clairement le cachet oriental , que pour le méconnaître^ il faut n'avoir jamais enti*evu l'Asie. Platon avait beaucoup lu et beaucoup voyagé : il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avait en lui un sophiste et un théologien, ou^ si l'on veut, un Grec et un

(1) HueU Demonsir. evang. Prop. IV, cap. IV, N. 2. — ''m appelle encore aujonrd'hai cKhi-iar ( kitar ) une viole à six cordes fc en'asag« dans tout llndotistan. ( Rech. asiat. tom. YU, in-4, p. 171.) On retrouve dans ce mot la ctfAara des Grecs el dos Latinf^ et notre quitare,

(2) Observation de l'abbë Terrasson. Sëthos. Lir. U.

Cbaldéen. On «^entend pas ce philosophe, si on ne le fit pas avec cette idée toujours présente à Tesprit.

Sénèque, dans sa CXHF épitre , nous a donné un singalier échantillon de la philosophie grecque ; mais personne à mosL avi^ ne Pa caractérisée avec tant de vérité et d'ori* ginalîté que le philosophe chéri da XVIIP siècte. « Avant « les Grecs , dit-il , il y avait des hommes bien phis sa- « vants qu^eux, mais qui ^eunVenl en siknce, et qui « sont demeurés inconnus, parce qu'ils n'ont jamais été

« cornés et trompetés par les Grecs^ Les hommes de

« cette nation réunissent invariablement la précipitation « du jugement à la rage d'endoctriner : double dc&ut tt mortellement ennemi de h science et de la sagesse. Le « prêtre égyptien eut grande raison de leur dire : Fous a auinss Grecs j v(ms n^êies que des enfants. En effet, ils « ignoraient et F antiquité de ta science^ et ta science de « V antiquité; et leur philosophie porte les deux carao* « tères essentiels de ren&nce : éUejasie beaucoup ,et n^entt gendrepoint\ » II serait dilBci)e dQ mieux dire/

Si Pon excepte Lacédémone qui fut un trës^beaii point dans un point du globe , on trouve les Grecs dans la politique, tels qu^ils étaient dan^ la philoisophie» lamais d'accord avec les autres , ni avQC eux-mêmes. Atliêiie^ qui était pour ainsi dire le cœur de la Grèce , et qui exerçait sur elle uqo véritable magistrature, donne dans ce genre un spectacle unique. On ne conçoit rien à ces Athéniens légers conune des enfants, et féroces comme des hommes

(i) Sed taraen majores cam sîlentio 0onieraiit, antequam in Gr»coru m tuboê ac fktiulat adïmc mcidissent. Bacon , No?, org. IV , CXXII*

(2) Nam Terbosa tidelar sapientU eonim et operan- sterilis. Ideo. Impetus phUosophid. 0pp. in-8 , tom. XI , p. 278U — Not. org. I . tXXI.

espèces de moutons enragés, toujours menés par la na^ ture , et toujours par Bature dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement suppose des abus ; que dans les démocraties surtout , et surtout dans les démocraties antiques , il faut s'attendre à quelque excès de la démence populaire : mais qu'une république n'ait pu pardonner à un seul de ses grands hommes ; qu'ils aient été conduits à force d'injustices , de persécutions, d'assassi-^ nats juridiques^ à ne se croire en sûreté fu*à mesure qu'ih étaient éloignés de ses mws ^ ; qu'elle ait pu emprisonner , amender , accuser , dépouiller , bannir , mettre ou con* damner à mixiMiUiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Ttmotkée, Pfumon et Socraie : c'est ce qu'on n'a jamais pu voir qu'à Athènes.

Voltaire a beau s'écrier « que les Athéuîens étaient un « peuple aimable ; » Bacou ne inanqaerait pa& de dire encore, « comme un enfant. 9 Biais qu'y «urait-il donc de plus terrible qu'un enf(mt robuste, {ut^U ç^émç trèsaimable P

On a tant parlé des cnrateurs d'Athènes , qu'il est deve-. nu presque ridicule d'en parler encore. La tribune d'Athènes eût été la honte de l'espèce humaine , si Phocion et ses pareils > en y montant quelquefois avant de boire la çigoêott de partir pour l'exil , n'avai^t pas fait un peu d'éqmlibre à tant de loquacité^ d'extravagaft^e et de cmaiité.

(1) Gorn. Nep. icOa^r. ilL

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