‹ Du pape (volume 5)Chapitre 19 sur 41 · INSTITUTION DE LA MONARCHIE EUROPÉENNE · texte numérisé non relu

INSTITUTION DE LA MONARCHIE EUROPÉENNE

xj'homme ne sait point adnmirer ce qu'il voit tous les jours, au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle, nous l'appelons despotisme , et nous en parlons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière.

Les anciens opposoient le règne des lois à celui des rois , comme ils auroient opposé la république au despotisme. « Quelques nations, » dit Tacite , ennuyées de leurs rois , préfé- » rèrent les lois (i). » Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette oposition qui est cependant très-réelle et le sera toujours hors du christianisme.

Jamais \q.s nations antiques n'ont douté, pas plus que les nations infidèles n'en doutent aujourd'hui , que le droit de vie et de mort n'appartînt directement aux souverains. Il est

(i) Quidam regumpertœsi leges maluerunt. ( Tacit.)

( i83) inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent pas même les hommes sur ce point , puisqu'en suivant la doctrine de S. Augustin lui-même, le soldat qui ne tue pas quand le prince légitime le lui ordonne , n'est pas moins coupable que celui qui tue sans ordre (i); par oii l'on voit que ce grand et bel esprit ne se formoit pas encore l'idée d'un nouveau droit public qui ôteroit aux rois le pouvoir de juger.

Mais le christianisme, pour ainsi dire disséminé sur la terre, ne pouvoit que préparer les cœurs , et ses grands effets politiques ne pouvoient avoir lieu que lorsque l'autorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions, la puissance de cette religion se trouveroit concentrée dans la main d'un seul homme, condition inséparable à fexercice de cette puissance. Il falloit d'ailleurs que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres , il n'étoit plus digne de recevoir

(j) St. August. De civit. Dei , i , 29. — Ailleurs , il dit encore : Reum regemfacit iniquitas imperandi , innocentem autem militem osiendit ordo seri>iendi. ( Idem , contra Faustum. )

( i84 ) la ^refte divine. Mais le robuste sam^ageon du nord s'avançoit , et tandis qu'il fouleroit aux pieds l'ancienne domination , les Papes dévoient s'emparer de lui , et sans jamais cesser de le caresser ou de le combattre , en faire à la fin ce qu'on n'avoit jamais vu dans l'univers.

Du moment oii les nouvelles souverainetés commencèrent à s'établir , l'Eglise , par la bouche des Papes , ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Ecriture : Cest par moi que les rois régirent ; et aux rois : Ne jugez pas , afin que vous ne soyez pas jugés , pour établir à la fois et l'origine divine de la souveraineté , et le droit divin des peuples.

« L'Eglise , dit très-bien Pascal , défend à » ses enfans , encore plus fortement que les » \iÀ^ civiles, de se faire justice eux-mêmes ; » et c'est par son esprit que les rois chrétiens » ne se la font pas dans les crimes même de » lèse-majesté au premier chef, et qu'ils re- » mettent les criminels entre les mains des » juges 5 pour les faire punir selon les lois et » dans les formes de la justice (i). »

Ce n'est pas que l'Eglise ait jamais rien

(i) Dans les Lettres provinc.

( i85) ordonné sur ce point ; je ne sais même si elle l'auroit pu : car il est des choses qu'il faut laisser dans une certaine obscurité respectable , sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses Les rois sans doute ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines ; mais toujours l'esprit de l'Eglise s'avançoit sourdement , attirant à lui les opinions, et flétrissant ces actes de la souveraineté, comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.

Mais comment l'Eglise auroit-elle pu faire plier la monarchie, si la monarchie elle-même n'avoit été préparée , assouphe , je suis prêt à dire édulcorée par les Papes ? Que pouvoit chaque prélat , que pouvoit même chaque Eglise particulière contre son maître ? Rien, Il falloit , pour opérer ce grand prodige , une puissance non point humaine, physique, matérielle ( car dans ce cas elle auroit pu abuser temporellement ) , mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion : telle fut la puissance des Papes. Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnoître l'action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l'Europe et montra à tous ses habitans le Souverain Pontife comme

la source de la souveraineté européenne, parce que la mt'me aulorilé agissant partout , e(VaçoiL les dilléreiices nationales autant que la chose étoit possible, et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avoit confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne. Mais comment éUi^er sans punir? De là tant de chocs, tant d'attaques quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces; mais le principe divin n'étoit pas moins toujours présent , toujours agissant et toujours reconnoissable : il l'étoit surtout par ce merveilleux caractère que j'ai déjà indiqué, mais qui ne sauroit être trop remarqué , savoir : que toute action des Papes contre les souverains tournoit au profit de la souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques , ils ne cessoient d'avertir le sujet qu'il ne pouvoit rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain , ils combattoient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toute espèce de résistance , ne pouvoit s'enorgueillir ni s'émanciper , et les souverains ne pliant que sous un pouvoir divin conservoient toute leur dignité. Fré-

déric , sous le pied du PonUfe , pouvoil être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris; pas plus que David prosterné devant l'ange qui lui apportoit les lléaux du Seigneur.

Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne. Ils Vont Jaite^ au pied de la lettre , comme Fénélon Jit le duc de Bourgogne. Il s'agissoit de part et d'autre d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui auroit tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner; et par cela seul qu'il se surmonte , il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appHs à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Eglise dirigé par le Souverain Pontife , en a fait ce qu'on n'avoit jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout oii cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces , sans lois, sans combats, sans violence et sans résistance , la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics , mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.

JjCs rois abdiquent le pouvoir de juger par eux-inêryies , et les peuples en retour déclarent les rois INFAILLIBLES ET INVIOLABLES.

Telle est la loi fondamentale de la nnonarcliie européenne, et c'est l'ouvrage des Papes: merveille inouïe , contraire à la nature de l'homme naturel , contraire à tous les faits historiques, dont nul homme dans les temps antiques n'avoit rêvé la possibilité , et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenue vulgaire.

Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife , n'auront jamais cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire ; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies ; ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple , il faut faire un peuple pour les lois. Tous leurs efforts seront non-seulement vains, mais funestes; nouveaux Ixions , ils irriteront Dieu et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen , pour être rendus dignes de ce sceptre admirable qui n'a jamais suffi qu'aux nations préparées, pour arriver enfin à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante , toutes les routes sont fausses , excepté celle qui nous a conduits.

Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife , assez pour recevoir l'impression sainte , mais qui l'ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j'expose ; mais cette preuve sera d'un genre opposé. Chez les premières, le peuple n'obtiendra jamais ses droits ; chez les secondes , le souverain perdra les siens , et de là naîtra le retour.

Les rois favorisèrent , il y a trois siècles , la grande révolte pour voler l'Eglise (i). On les verra ramener les peuples à l'unité , pour affermir leurs trônes mis en l'air par les nouvelles doctrines.

L'union , à différens degrés et sous différentes formes de l'empire et du sacerdoce, fut toujours trop générale dans le monde pour n'être pas divine. Il y a entre ces deux choses une affinité naturelle. Il faut qu'elles s'unis-

(i) Hume qui , ne croyant rien, ne se gênoit pour rien, avoue sans compliment « que le véritable fondement de » la réforme fut l'envie de voler l'argenterie et tous » les oruemeus des autels. » — A prrfence for making spoil of the plate ^vestures and rich ornamentshelonging to the altars. ( Humes , hist. of Eug. Elisabeth, ch. XL, ann. i568. )

( '0^ ) sent ou qu'elles se souliennenl. Si l'une se retire, l'autre soulî're.

■ . Aherius sic

Altéra poscil opern res et conjurât ainîcè.

Toute nation européenne soustraite à l'influence du Saint Siège , sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que l'etî'et de la cause supérieure que j'indique.

Cet équilibre miraculeux est tel qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas l'obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordoiHié , et l'obéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux ; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain n'infligeant aucune peine directement , n'est amenoble lui-même dans aucun cas et ne répond à personne , il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'importance (i).

(i) Le droit de s'imposer , par exemple , dont ou fait beaucoup de bruit, ne signifie pas grand'cbose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les

( '9' ) On parle beaucou]) du despotisme turc; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir dii-ectement , c'est-à-dire au pouvoir d'assassiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien ; car il est bien important que nos princes soient persuadés d'une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable; c'est qu'ils sont incomparablement plus puissans que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des MoUas et des Ulhémas réunis (t). Il ne pourroit céder une province , une seule ville même, sans exposer sa tête; il ne peut se dispenser d'aller à la mosquée le vendredi ; on a vu des sultans malades faire un dernier etfort pour monter à cheval , et tomber morts en s'y rendant ; il ne peut conserver un enfant mâle naissant dans sa maison , hors de la ligne directe de la succession ; il ne peut casser la sentence d'un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux , ni au bien otfert à une mosquée , etc.

plus imposées. II en est de même du droit cole'gislatif. Les lois seiont pour le moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu'uu législateur unique.

(i) Ces deux corps sont à peu près ce que scroient parmi nous le clergé et la magistrature.

Si l'on offroit à l'un de nos princes le droit sublime de faire pendre, à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu'il acceptât ce parti ; et cependant on lui offriroit ce que nous appelons la toute-puissance des sultans.

Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes , jugeant ces évènemens d'après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans, un seul a péri illégalement par une véritable insurrection ; mais ce crime est considéré à Constantinople comme nous considérons l'assassinat de Charles I.^^ ou celui de Louis XVL La compagnie ou la Horta des janissaires, qui s'en rendit coupable, fut supprimée ; et cependant son nom fut conservé et voué à une éternelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour , et lorsque son nom est prononcé , un officier public répond à haute voix : Elle n'existe plus ! elle est maudite, etc. , etc.

En général , ces exécutions qui terminent une si grande quantité de règnes , sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l'aimable SeHm, der-

( >93) nière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir , il voulut le céder à son oncle qui lui dit : « Prenez garde à vous : les factions » vous fatiguent ; mais lorsque vous serez » particulier, une autre faction pourra fort » bien vous rappeler au trône , c'est-à-dire » à la mort. » Selim persista, et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, wwfetfa du divan le fit étrangler. Le décret adressé au souverain, dans ces sortes de cas, ressemble beaucoup à celui que le sénat romain adressoit aux consuls dans les momens périlleux : Videant consules , etc.

Partout où le souverain exerce le droit de punir directement , il faut qu'il puisse être jugé , déposé et mis à mort ; et s'il n'y a pas un droit fixe sur ce point , il faut que le meurtre d'un souverain n'effraie ni ne révolte aucunement les imaginations ; il faut même que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique , et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leurs pères. C'est ce qui a lieu en effet ; car tout ce qui est nécessaire existe.

L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main ,

TOAI. I, 1 3

( »94 ) ilaiis certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.

Par une raison toute contraire , l'opinion autant que la loi, doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régicide disparoît,étouflé sous le poids de l'infamie; ailleurs, la dignité de la v ictim^ semble quelquefois ennoblir le meurtre.

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