‹ Du pape (volume 5)Chapitre 21 sur 41 · OBSERVATIONS PARTICULIÈRES SUR LA RUSSIE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PARTICULIÈRES SUR LA RUSSIE

Un beau phénomène est celui de la Russie. Placée entre l'Europe et l'Asie, elle lient de l'une et de l'autre. L'élément asiatique qu'elle possède et qui saute aux yeux, ne doit point l'humilier. On pourroit y voir plutôt un titre de supériorité ; mais sous le rapport de la religion, elle a de très-grands désavantages, tels même que je ne sais pas trop si, aux yeux d'un véritable juge, elle est plus près de la vérité que les nations protestantes.

Le déplorable schisme des Grecs et l'invasion des Tartares empêchèrent les Russes de participer au grand mouvement de la civilisation européenne et légitime, qui partoit de Rome. Cyrille et Métliode, apôtres des Slaves avoient reçu leurs pouvoirs du Saint Siège, et même ils étoient allés à Rome pour y rendre compte de leur mission (i). Mais la chaîne,

(i) Cyrille et Mélhode traduisirent la liturgie en «lavon, et firent célébi'er la messe dans la langue que

à peine établie, fut coupée par les mains de ce Pliolius de funeste et odieuse mémoire, à qui riiumanité en général n'a pas moins de reproches à faire que la religion envers laquelle il fut cependant si coupable.

La Russie ne reçut donc point l'influence générale, et ne put être pénétrée par l'esprit unwersel^ puisqu'elle eut à peine le temps de sentir la main des Souverains Pontifes. De là vient que sa religion est toute en dehors, et ne s'enfonce point dans les coeurs, il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la religion , sur Vhomme avec V attachement de Vhomme à la religion, deux choses qui n'ont

parloieiit les peuples qu'ils avoient convertis. Il y eut à cet égard, de la pari des Papes , de grandes résistances et de grandes restrictions qui malheureusement n'eurent point d'effet à l'égard des Russes. JNous avuns une lettre du pape Jean VIII (c'est la CXCIV.") , adressée au duc de Moravie, Sfentopulk ^ en Tannée 859- Il dit à ce prince : « Nous approuvons les lettres slavonnes » inventées par le philosophe Constantin ( c'est ce » même Cyrille) et nous ordonnons que l'on chante les » louanges de Dieu en langue slavonue. »

(Voyez les Vies des Saints, trad. de l'angl. 5 Vie de S. Cyrille et St. Méthode, 14 février, in 8.°, lom. II, pag. 266). Ce livre précieux, est une excellente miniature des Bollandistes.

( 207 ) rien de commun. Tel qui volera toute sa vie, sans concevoir seulement l'idée de la restitution, ou qui vivra dans l'union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions , pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie, et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J'appelle puissance de la religion , celle qui change et exalte l'homme (i), en le rendant susceptible d'un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables : et toujours l'action intérieure du pouvoir légitime est manifestée extérieurement par la prolongation des règnes.

(i) LiCx Dominiimmaculata CONVERTENS animas ( Ps. XVIII, 8. ) C'est une expression remarquable. Un rabbin de Mantoue disoit à un prêtre catholique de ma connoissauce , dans l'intimité d'un tête-à-tête : « 11 » faut l'avouer, il y a réellement dans votre religion

1» UNE FORCE CONVERTISSANTE. »

Voltaire a dit au contraire :

Dieu visita le monde et ne l'a pas changé.

( Désastre de Lisbonne. )

Le génie condamné à déraisonner pour crime d'infidélité à sa mission, a toujours été pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi tiahissoit-il son maître ? pourquoi violoit-il ses ins^ iructions ? Etoit-il envoyé pour mentir ?

Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés foibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelques-uns même, tel que le docleur Clarke, eu oui parlé avec une sévérité qui fait peur; el Gibbon ne s'est pas fait difficulté de les appeler les plus ignorans , et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque (().

Cependant , ce peuple est éminemment brave , bienveillant , spirituel , hospitalier , entreprenant , heureux imitateur , parleur élégant , et possesseur d'une langue magnifique sans mélange d'aucun patois , même dans les dernières classes.

Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation qui est fausse; et non -seulement elle est fausse parce qu'elle est humaine, mais parce que , pour comble de malheur , elle a coïncidé avec l'époque de la plus grande corruption de l'esprit humain; et que les circonstances ont mis en contact , et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois el le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption,

(0 Hist. de la décad. , etc. , tom. Xîll, cha. LXVII, page lo.

( 209 ) Toute civilisation commence par les prêtres , par les cérémonies religieuses, par les miracles même, vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règ;le. Et les Russes aussi avoient commencé comme tous les autres; mais l'ouvrage, malheureusement brisé par les causes que j'ai indiquées, fut repris au commencement du XVIII. ^ siècle, sous les plus tristes auspices.

C'est dans les boues de la régence que les germes refroidis de la civilisation russe commencèrent à se réchautfer, et les premières leçons que ce grand peuple entendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne, furent des blasphèmes.

On peut remarquer aujourd'hui, je le sais, un mouvement contraire capable de consoler jusqu'à un certain point l'œil d'un observateur ami; mais comment effacer l'anathème primitif? Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite, dans son ignorance au grand sceptre constituant, pour se jeter dans les bras de ces misérables Grecs du Bas-Empire ; détestables sophistes , prodiges d'orgueil et de nullité , dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts, et qui a pré-

TOM. II. l4

( ^'o ) senlé enfin pendant mille ans le spectacle hideux d'une monarchie chrétienne avilie jusqu'à des règnes de onze ans.

Il ne faut pas avoir vécu long-temps en Russie pour s'apercev^oir de ce qui manque à ses habitans. C'est quelque chose de profond qu'on sent profondément , et que le Russe peut contempler lui-mi-me dans le règne commun de ses maîtres , qui n'excède pas treize ans; tandis que le règne chrétien touche au double de ce nombre , et l'atteindra bientôt ou le surpassera même partout où l'on sera sage. En vain le sang étranger, porté sur le trône de Russie , pourroit se croire en droit de concevoir des espérances plus élevées ; en vain les plus douces vertus viendroient contraster sur ce trône avec l'âpreté antique, les règnes ne sont point accourcis par les fautes des souverains , ce qui seroit visiblement injuste, mais par celles du peuple (i). En vain les souverains feront les plus nobles efforts, secondés par ceux d'un peuple généreux qui ne compte jamais avec ses maîtres ; tous ces prodiges de l'orgueil national le plus légitime seront nuls s'ils ne sont pas funestes. Les siècles passés ne sont plus au pouvoir du Russe. Le

(i) Sup. pag. 2.01.

sceptre créateur, le sceptre divin n'a pas assez reposé sur sa tète, et dans son profond aveuglement , ce grand peuple s'en glorifie ! Cependant la loi qui le rabaisse vient de trop haut pour qu'il soit possible de la détourner autrement qu'en lui rendant hommage. Pour s'élever au niveau de la civilisation et de la science européenne, il n'y a qu'une voie pour lui, celle dont il est sorti.

Souvent le Russe entendit la voix de la calomnie, et trop souvent encore celle de l'ingratitude. Il eut droit sans doute de se révolter contre des écrivains sans délicatesse , qui payoient par des insultes la plus généreuse hospitalité; mais qu'il ne refuse point sa confiance à des sentimens directement opposés. Le respect, l'attachement, la reconnoi.^aance n'ont sûrement pas envie de le tromper.

V«/V -^^V^ V%^ >VV% 'V^A 'V'V% VVX %/VX 'V%^ VVV VV^%/VV VVV'VV^'VVX V%/V 'VV\ VVV

Page 1