AUTRES CONSIDÉRATIONS PARTICULIÈRES SUR L'EMPIRK
d'orient.
Lje Pape est revêtu de cinq caractères bien distincts ; car il est évêque de Rome , Métropolitain des Eglises suburbicaires, Primat d'Italie, Patriarche d'Occident, et enfin Souverain Pontife. Le Pape n'a jamais exercé sur les autres patriarcats que les pouvoirs résultans de ce dernier ; de sorte qu'à moins de quelque affaire d'une haute importance, de quelque abus frappant, ou de quelque appel dans les causes majeures, les souverains Pontifes se mêloient peu de l'administration ecclésiastique dans les Eglises orientales; et ce fut un grand malheur non-seulement pour elles, mais pour les états oii elles étoient établies. On peut dire que l'Eglise grecque , dès son origine, a porté dans son sein un germe de division qui ne s'est complètement développé qu'au bout de douze siècles , mais qui a toujours existé sous des formes moins tran-
( ^'3 ) , chantes, moins décisives, et par conséquent supportables (i).
Cette division religieuse s'enracinoit encore dans l'opposition politique créée par l'empereur Constantin; fortifiées l'une par l'autre, elles ne cessèrent de repousser l'union qui eût été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s'avançoient de l'Orient et du Nord. Ecoutons encore sur ce point le respectable auteur des Lettres sur Vhistoire.
«Il est sur, dit-il, que si les deux empe- » reurs d'Orient et d'Occident eussent réuni )) leurs efforts , ils auroient inévitablement » renvoyé dans les sables de l'Afrique, ces » peuples (les Sarrasins) qu'ils dévoient crain- » dre de voir établir au milieu d'eux; mais il « y avoit entre les deux empires une jalousie >i que rien ne put détruire , et qui se mani- » festa bien plus pendant les croisades. Le
(i) S. Basile même parle quelque part de V orgueil occidental qu'il nomme 03)PTN AYTIKHN. ( Si je ne nie trompe, c'est dans l'ouvrage qu'il a écrit: Sur le parti qu'on peut tirer des lectures profanes pour le bien de la religion.) Rieu , et pas même la saiutete', ne pouvoit éteindre tout-à-fait l'état naturel de guerre qui divisoit les deux, états elles deux Eglises, état qui dérivoit de la politique et qui remontoit à Constantin.
( ^^4 ) » schisme des Grecs leur donnoit contre Rome fl une antipathie religieuse, et celle-là se sou- »> tint toujours, même contre leur propre »> intérêt (i). »
Ce morceau est d'une vérité frappante. Si les Papes avoient eu sur l'empire d'Orient la môme autorité qu'ils avoient sur l'autre, nonseulement ils auroient chassé les Sarrasins , mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous ont faits n'auroient pas eu lieu. Les Mahomet, les Soliman, les Amurat, etc., seroient des noms inconnus pour nous. Français , qui vous laissez égarer par de vains sophismes, vous régneriez à Constantinople et dans la Cité Sainte. Les assises de Jérusalem , qui ne sont plus qu'un monument historique, seroient citées et observées au lieu oii elles furent écrites, on parleroit français en Palestine. Les sciences, les arts, la civiHsation illustreroient ces fameuses contrées de l'Asie, jadis le jardin de l'univers , aujourd'hui dépeuplées, livrées à l'ignorance , au despotisme, à la peste, à tous les genres d'abrutissement.
Si l'aveugle orgueil de ces contrées n'avoit pas résisté constamment aux Souverains Pon-
(i) Lettres sur l'histoire, toiu. II, lettre XLV.
( ^-S) tifes; s'ils avoient pu dominer les vils empereurs de Byzance , ou du moins les tenir en respect, ils auroient sauvé l'Asie comme ils ont sauvé l'Europe, qui leur doit tout, quoiqu'elle semble l'oublier.
Long-temps déchirée par les Barbares du Nord, l'Europe se voyoit menacée des plus grands maux. Les redoutables Sarrasins fondoient sur elle , et déjà ses plus belles provinces étoient attaquées, conquises ou entamées. Déjà maîtres de la Syrie, de l'Egypte, de la Tingitane, de la Numidie , ils avoient ajouté à leurs conquêtes d'Asie et d'Afrique une partie considérable de la Grèce, l'Espagne, la Sardaigne, la Corse, la Fouille, la Caîabre et la Sicile en partie. Ils avoient fait le siège de Rome , et brûlé ses faubourgs. Enfin ils s'étoient jetés sur la FrancÈ , et dès le Vin.« siècle, c'en étoit fait déjà de l'Europe, c'est-à-dire du christianisme , des sciences et de la civilisation , sans le génie de Charles- Martel et de Charlemagne qui arrêtèrent le torrent. Le nouvel ennemi ne ressembloit point aux autres : les nobles enfans du Nord pouvoient s'accoutumer à nous , apprendre nos langues, et s'unir à nous enfin par le triple lien des lois , des mariages et de la religion. Mais le disciple de Mahomet ne nous appar-
tient d'aucune manière : il est étrang;er, innssociable , immiscihle à nous. Voyez les Turcs ! spectateurs dédaigneux et tiautains de notre civilisation, de nos arts, de nos sciences; ennennis niortels de notre culle, ils sont aujourd'hui ce qu'ils étoient en i454> un camp de Tartares , assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle , et la |iaix forcée. Dès que le chrétien et le musulman viennent à se toucher , l'un des deux doit servir ou périr.
Entre ces ennemis, il n'est point de traité.
Heureusement la tiare nous a sauvés du croissant. Elle n'a cessé de lui résister, de le combattre, de lui chercher des ennemis, de les réunir, de les animer, de les soudoyer et de les diriger. Si nous sommes libres , savans et chrétiens , c'est à elle que nous le devons.
Parmi les moyens employés par les Papes pour repousser le mahométisme , il faut distinguer celui de donner les terres usurpées par les Sarrasins au premier qui pourroit les en chasser. Eh ! que pouvoit-on faire de mieux dès que le maître ne se montroit pas ? Y avoit-il un meilleur moyen de légitimer la naissance d'une souveraineté? Et croit-on que cette institution ne valût pas un peu mieux
( 217 ) que la volonté du peuple , c'est-à-dire d'une poignée de factieux dominés par un seul ? Mais lorsqu'il s'agit de terres données par les Papes , nos raisonnemens modernes ne manquent jamais de transporter tout le droit public de l'Europe moderne au milieu des déserts , de l'anarchie , des invasions et des souverainetés flottantes du moyen âge; ce qui nécessairement ne peut produire que d'étranges paralogismes.
Qu'on lise l'histoire avec des yeux purs , et l'on verra que les Papes ont fait tout ce qu'ils ont pu dans ces temps malheureux. On verra surtout qu'ils se sont surpassés dans la guerre qu'ils ont faite au mahométisme.
« Déjà dans le IX.^ siècle , lorsque l'armée » formidable des Sarrasins sembloit devoir » détruire J'Italie et faire une bourgade ma- » hométane de la capitale du christianisme , » le pape Léon lY , prenant dans ce danger » une autorité que les généraux de l'empe- » reur Lothaire sembloient abandonner , se » montra digne , en défendant Rome , d'y » commander en souverain. Il fortifia Rome, j> il arma les milices ; il visita lui-même tous » les postes.... Il étoit né Romain. Le courage » des premiers âges de la répubhque revivoit )> en lui dans un âge de lâcheté et de cor-
.) rnption ; tel qu'un beau monument de » l'iiiicienne Rome qu'on trouve quelquefois » tians les ruines de la nouvelle (i). n
Mais à la fin , toute résistance eut été vaine , et l'ascendant de l'islamisme l'eût infailliblement emporté , si nous n'avions été de nouveau sauvés par les Papes et par les croisades dont ils furent les auteurs , les promoteurs et les directeurs , hélas ! autant que le permirent l'ignorance et les passions des hommes. Les Papes découvrirent, avec des yeux d'Annibal , que pour repousser ou briser sans retour une puissance formidable etextravasée, il ne sufïit pas du tout de se défendre chez soi, mais qu'il faut l'attaquer chez elle. Les croisés, lancés par eux sur l'Asie; donnèrent bien aux soudans d'autres idées que celle d'envahir ou seulement d'insulter l'Europe.
Ceux qui disent que les croisades ne furent pour les Papes que des guerres de dévotion, n'ont pas lu apparemment le discours d'Urbain Il au concile de Clermont. Jamais les Papes n'ont fermé les yeux sur le mahométisme, jusqu'à ce qu'il se soit endormi lui-même de ce sommeil léthargique qui nous a tran-
(0 Voltaire , Essai sur les mœurs , etc. tom. Il,
chap. xxvni.
( ^'9 ) quillisés pour toujours. Mais il est bien remarquable que le dernier coup , le coup décisif lui fut porté par la main d'un Pape. Le 7 octobre 107 I , fut enfin livré ce combat à jamais célèbre ; « le plus furieux combat de mer qui se soit jamais livré. Cette journée glorieuse pour les chrétiens fut l'époque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus que des hommes et des vaisseaux dont on répare la perte ; car ils y perdirent cette puissance d'opinion qui fait la principale puissance des peuples conquérans ; puissance qu'on acquiert une fois et qu'on ne recouvre jamais (i). Cette immortelle journée brisa l'orgueil ottoman, et détrompa l'univers qui croyoit les flottes turques invincibles (2). »
(i) M. de Bonald. Législation primitive , toin, III , pag. 288. Disc, politiq. sur l'élat de l'Europe , § VIII,
(2) Ces dernières expressions appartiennent au célèbre Cervantes qui assista à la bataille de Lépante , et qui eut même l'honneur d'y être blessé. ( Don Quisole , part. I , ch. XXXIX. Madrid. 1799, in-i6 , tom. IV , pag. 4o. ) Dans l'avant-propos de la 11.^ part. , Cervantes revient encore à cette fameuse bataille qu'il appelle la mas aîta occasion que vieron los siglos pasaâos , los présentes , ni esperan ver los venidores. ( Ibid, toni. V , pag. VIII , édition de don Pelicer. )
Celui qui voudra assister à cette bataille peut en lire
Mais celte bataille tle Lépante , l'honneur éternel de l'Europe, époijue de la décadence du (Croissant, et (jiie l'ennemi mortel de la dignité humaine a pu seul tenter de ravaler (i), à qui la chrétienté en i'ul-elle redevable ? Au Saint Siège. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d'Autriclie que ce Pie V dont Bacon a dit : « Je m'étonne que l'Eglise ro- » maine n'ait pas encore canonisé ce grand w homme (2). » Lié avec le roi d'Espagne et la république de Venise , il attaqua les Ottomans; il fut l'auteur et l'ame de cette glorieuse entreprise qu'il aida de ses conseils , de son influence , de ses trésors , et de ses armes même qui se montrèrent à Lépante d'une manière tout-à-fait digne d'un Souverain Pontife,
la description dans l'ouv. de Gratiani , De bello Cyprio. Rome, 1G64, in-4.°
(0 « Quel fut le fruit de la bataille de Lépante ?
» Il sembloit que les Turcs l'eussent gagnée. » ( Volt. Essai sur les mœurs , etc. tom. V , c GLXI. ) Comme il est ridicule 1
(2) Dans le dialogue De bello sacra.