CHAPITRE VIII
CONTINUATION DU MÊME SUJET. CARACTÈRE MORAL DES GRECS. HAINE CONTRE LES OCCIDENTAUX.
Oi l'on en v ient ensuite à l'examen des qualités morales, les Grecs se présentent sous un aspect encore moins favorable. C'est une chose bien remarquable, que Rome, qui ne refusoit point de rendre hommage à leur supériorité dans les arts et les sciences , ne cessa néanmoins de les mépriser. Elle inventa le mot de Grœculus qui figure chez tous ses écrivains , et dont les Grecs ne purent jamais tirer vengeance ; car il n'y avoit pas moyen de resserrer le nom Romain sous la forme rétrécie d'un diminutif. A celui qui l'eut osé , on eût dit : Que voulez-vous dire ? Le Romain demandoit à la Grèce des médecins, des architectes , des peintres , des musiciens , etc. Il les payoit et se moquoit d'eux. Les Gaulois , les Germains , les Espagnols , etc. , éloient bien sujets comme les Grecs, mais nullement méprisés : Rome se servoit de leur épée et la
( ^^^7 ) respectoit. Je ne connois pas une plaisanterie romaine faite sur ces vigoureuses nations.
Le Tasse en disant : La fede greca a chi non è palese ? exprime malheureusement une opinion ancienne et nouvelle. Les hommes de tous les temps ont constamment été persuadés que du côté de la bonne foi et de la religion pratique qui en est la source, ils laissoient beaucoup à désirer. Gicéron est curieux à entendre sur ce point ; c'est un élégant témoin de l'opinion romaine (i).
« Vous avez entendu des témoins contre » lui , disoit-il aux juges de l'un de ses cliens; >i mais quels témoins ? D'abord ce sont des » Grecs , et c'est une objection admise par » l'opinion générale. Ce n'est pas que je veuille » plus qu'un autre blesser l'honneur de cette » nation ; car si quelque Romain en a ja- » mais été l'ami et le partisan , je pense que » c'est moi ; et je Tétois encore plus lorsque
v> j'avois plus de loisir (i) Mais enfin,
» voici ce que je dois dire des Grecs en gé- » néral. Je ne leur dispute ni les lettres , ni les
(i) Orat.pro Flacco. Cap. IV et seq.
(2) Etmagis etiam tum quiim plus eratotii. ibid. IV. C'est-à-dire : Ltorsque fayais le temps iVaimtr la Grecs. Singulière expression !
ii arls , ni Télégance du langage , ni la finesse
i> de l'esprit, ni réUxjuence ; et s'ils ont en-
>ï core d'autres prétentions, je ne m'y oppose
» point ; mais quant à la bonne foi et à la
» re/tgion du sermcîit , jamais celte nation
» ny a rien compris ; jamais elle n'a senti la
»> force, l'autorité, le poids de ces choses
» saintes. D'où vient ce mot si connu : Jure
» dans ma cause , je jurerai dans la tierme ?
» Donne-t-on cette phrase aux Gaulois et aux
y> Espagnols ? Non , elle n'appartient qu'aux
» Grecs ; et si bien aux Grecs , que ceux
j> même qui ne savent pas le grec , savent la
j> répéter en grec (i). Contemplez un témoin
» de cette nation : en voyant seulement son
» attitude, vous jugerez de sa religion et de
» la conscience qui préside à son témoi-
» gnage 11 ne pense qu'à la manière dont
ï> il s'exprimera, jamais à la vérité de ce qu'il
» dit Vous venez d'enlendie un Romain
>» grièvement oilensé par l'accusé. Il pouvoit
« se venger; mais la religion l'arrêtoit ; il n'a
>» pas dit un mot offensant ; et ce qu'il devoit
>> dire même , avec quelle réserve il l'a dit !
» il trembloit , il pâiissoit en parlant
(i) Aânia-iv fiot /Ltuprupiciiv. Oliv. ad locum pro Flacco IV. ( es. Lambiiio).
( ^89 ) Voyez nos Romains lorsqu'ils rendent un témoignage en jugement : comme ils se retiennent, comme ils pèsent tous leurs mots! comme ils craignent d'accorder quelque chose à la passion , de dire plus ou moins qu'il n'est rigoureusement nécessaire ! Comparerez-vous de tels hommes à ceux pour qui le serment n'est qu'un jeu? Je récuse en général tous les témoins produits dans cette cause ; je les récuse parce qu'ils sont Grecs et qu'ils appartiennent ainsi à la plus légère des nations , etc. »
Cicéron accorde cependant des éloges mérités à deux villes fameuses , Athènes et Lacédémone. « Mais, dit-il, tous ceux qui ne sont » pas entièrement dépourvus de connoissan- » ces dans ce genre, savent que les véritables » Grecs se réduisent à trois familles , l'athé- » nienne, qui est une branche de l'ionienne, » l'éolienne et la dorienne ; et cette Grèce » iféritable n'est qu'un point en Europe (i). »
(i) Quis ignorât , qui modh unquam mediocriter res istas scire curavit , quin tria Grœcorum gênera sint VERt : quorum uni sunt Athenienses ^ qu ce gens lonuni habebatur : JEoles alttri : Dores tertii nominabantur ? Atquehœccuncta Grcecia^, quœ famd ^ quœ glorid , quce doctrind , quce pluribus drtibus , quce ttiam imperio et. ÏOM. II, 19
Mais quant aux Grecs orientaux, bien plus
nombreux que les autres , Cicéron est sévère
sans adoucissement. « Je ne veux point, leur
» dit-il , citer les étrangers sur votre compte;
» je m'en tiens à votre propre jugement
» L'Asie- Mineure , si je ne me trompe , se « compose de la Phrygie , de la Mysie , de la » Carie , de la Lydie. Est-ce nous ou vous qui » avez inventé l'ancien proverbe: On ne fait » rien d'un Phrygien que par le fouet. Que » dirai-je de la Carie en général ? N'esl-ce pas » vous encore qui avez dit : Ai^ez-i^ous envie » de courir quelque danger P allez en Carie» « Qu'y a-t-il de plus trivial dans la langue » grecque , que cette plirase dont on se sert » pour vouer un homme à l'excès du mépris : » // est, dit-on , le dernier des My siens. Et » quant à la Carie , je vous demande s'il y a « une seule comédie grecque oii le valet ne i> soit pas un Carien (i). Quel tort vous fai- » sons-nous donc en nous bornant à soutenir
hellicd laudeJloTuil , parvum quemdam locum , iitscitis , Europœ tenet , semperque tenuit. ( Cicero. ibid. pro Flacco , XXVII.
(i) Passage remarquable où l'on voit ce qu'étoit la coiuédie , et comnient elle étoit jugée par l'opinion romaine.
( 29^ ) y> que sur vous on doit s'en rapporter à » vous (i). »
Je ne prétends point commenter ce long passage d'une manière défavorable aux Grecs modernes. Veut-on y voir de l'exagération? J'y consens. Veut-on que ce portrait n'ait rien de commun avec les Grecs d'aujourd'hui ? J'y consens encore, et même je le désire de tout mon cœur. Mais il n'en demeurera pas moins vrai que si l'on excepte peut-être une courte époque , jamais la Grèce en général n'eut de réputation morale dans les temps antiques , et que par le caractère autant que par les armes, les nations occidentales l'ont toujours surpassée sans mesure.
(i) Cicer. pro Flacco , XXVI II.