‹ Du pape (volume 5)Chapitre 6 sur 41 · CONTINUATION DU MÊME SUJET. RÉFLEXIONS SUR CES GUERRES · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MÊME SUJET. RÉFLEXIONS SUR CES GUERRES

\Jn déplairoit certainement aux Papes si l'on soutenoit que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité, et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l'égard des empereurs les bornes d'une modération parfaite , l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permit à leur égard. J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposoient les empereurs ? Il est aisé de répondre : Du droit sur lequel repose toute autorité légitime , possession d'un côté , assentiment de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile, il seroit permis au moins de rétorquer , et de demander de quel droit les empereurs se permettoient d'emprisonner , d! exiler , d outrager , de maltraiter, de déposer enfin les Souverains Pontifes ?

Je ferai observer de plus, que les Papes qui ont régtié clans ces temps difliciles , les Grégoire , les AtlrJen, les Innocent, les Célestin , etc., ayant tous été des hommes éminens en doctrine et en vertu, au point d'arracher à leurs ennemis même le témoignage du à leur caractère moral , il paroît bien juste que si , dans ce long et noble combat qu'ils ont soutenu pour la religion et Tordre social contre tous les vices couronnés , il se trouve quelques obscurités que l'histoire n'a pas parfaitement éclaircies , on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étoient là pour se défendre , ils seroient en état de nous donner d'excellentes raisons de leur conduite.

Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route toute opposée. Pour lui , les empereurs sont tout, et les Papes rien (i). Comment auroit-il pu haïr la religion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les

(0 Je veux dire les empereurs des temps passés , les empereurs païens , les empereurs persécuteux's , les empereurs ennemis de l'Eglise , qui veulent la dominer , l'asservir et l'écraser , etc. Cela s'entend. Quant aux empereurs et rois chrétiens , anciens et modernes , on sait comment la philosopliie les protège. Charlemague même a très-peu l'honneur de lui plaire.

( 7- ) croyans fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome : Que ï Eglise et le Pape , cest tout un (i). Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés et n'ont cessé, en conséquence, de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Ils ont été malheureusement puissamment favorisés en France , c'est-à-dire en Europe, parlesparlemensetparles jansénistes, deux partis qui ne diftéroient guère que de nom , et à force d'attaques , de sophismes et de calomnies , tous les conjurés étoient parvenus à créer un préjugé fatal qui avoit déplacé le Pape dans l'opinion , du moins dans l'opinion d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés , et qui avoient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables. Je ne lis pas sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur r histoire :

« Louis-le-Débonnaire , détrôné par ses » enfans, est jugé, condamné, absous par une » assemblée d'évêques. De la ce pouvoir im- » politique que les évoques s'arrogent sur les » souverains ; DE LA ces excommunications » sacrilèges ou séditieuses j de la ces crimes » DE lèse-majesté fulminés à S. Pierf^e de

(i) Saint François de Sales , sup. pag. 62.

( 7^ ) » Rome, où le successeur de S. Pierre délioit » les peuples du serment de fidélité, où le suc- >^ cesseur de celui qui a dit que son royaume )i 11 est pas de ce monde j distribuoit les sceptres » et les couronnes , où les ministres d'un » Dieu de paix provoquoient au meurtre des » nations entières (i), «

Pour trouver , même dans les ouvrages protestans , un morceau écrit avec autant de colère , il faudroit peut-être remonter jusqu'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi possible ; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi, qu'importe au lecteur imprudent ou inattentif qui avale le poison ? Le terme de lèsemajesté est étrange, appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape seroit par hasard au dessous d'un autre souverain ? Comme prince temporel , il est l'égal de tous les autres en dignité ; mais si l'on ajoute à ce titre celui de Che^ suprême du christianisme (2) , il n'a plus d'égal , et

(i) Lettres sur l'histoire, tom. II, liv. XXXV, pag. :"6o.

(2) C'est le titre remarquable que l'illustre Burke doxina au Pape, dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n'est plus sous ma main. Il

(73) l'intérêt de l'Europe , je ne dis rien de trop , exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu'un Pape ait excommunié quelque souverain , sans raison , il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut, lorsque, contre toutes les lois de la justice, de la décence et de la religion , il lit insulter le Pape Innocent XII (i) au milieu de Rome. On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu'on voudra , excepté celui de lèse-majesté qui auroit pu convenir seulement au marquis de Lavardin , s'il avoit agi sans mandat (2).

Les excommunications sacrilèges ne sont

vouloit dire sans doute que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. C'est uue grande Térité confessée par un grand personnage.

(i) Bonus et pacîjicus Pontifex. ( Bossuet , Gall. orthod. § G. )

(2) Il entra à Rome à la tête de 800 hommes , eu conquérant , plutôt qu'eu ambas-sadeur venant au nom de son maître réclamer , au pied de la lettie , le droit de protéger le crime. Il eut pour sa cour l'attention délicate de communier publiquement dans su chapelle , après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que M.™*^ de Sévigné a fait le singulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 16 octobre iGyS.

( 74) pas moins amusantes, et n'exigent, ce me semble , après tout ce qui a été dit , aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j'estime infiniment et qu'il ne pourra, j'espère, récuser tout-à-fait.

c< Dans le temps des croisades la puissance » des Papes étoit grande ; leurs anathèmes , » leurs interdits étoient respectés, étoientre- « doutés. Celui qui aurait été peut-être par » inclination disposé à troubler les états d'un » soui^erain occupé dans une croisade , savoit » quil s exposait à une excommunication qui » pouvait lui faire perdre les siens. Cette idée » d'ailleurs étoit généralement répandue et » adoptée (i). »

On pourroit, comme on voit, et je m'en chargerois volontiers, composer, sur ce texte seul, un livre très-sensé , intitulé: de l'utilité des sacrilèges. Mais pourquoi donc borner cette utilité au temps des croisades ? Une puissance réprimanten'est jamais jugée, si l'on ne fait entrer en considération tout le mal qu'elle empêche. C'est là le triomplie de l'autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés ,

(0 Lettres sur l'iilst. liv. XLVII , pag. 494-

( 75) et qu'est-ce que ne lui doit pas le monde ? Pour une lutte plus ou moins heureuse qui se montre dans l'histoire, combien de pensées fatales , combien de désirs terribles étouffés dans les cœurs des princes ! Combien de souverains auront dit dans le secret de leurs consciences : Non , il ne faut pas s'exposer ! L'autorité des Papes fut pendant plusieurs siècles la véritable force constituante en Europe. C'est elle qui a fait la monarchie européenne, merveille d'un ordre surnaturel qu'on admire froidement co-mme le soleil , parce qu'on le voit tous les jours.

Je ne dis rien de la logique qui argumente de ces fameuses paroles , mon royaume nest pas de ce monde , pour établir que le Pape n'a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les souverains. C'est un lieu commun dont je trouverai peut-être l'occasion de parler ailleurs ; mais ce qu'on ne sauroit lire sans un sentiment profond de tristesse , c'est l'accusation intentée contre les Papes Savoir provoqué les nations au MEURTRE. Jl falloit au moins dire à la guerre; car il n'y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savois bien que le soldat tue , mais j'ignorois qu'il fût meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu'elle est

( 76) nécessaire, et que c'est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette question, il suffit de répéter que les Papes, comme princes temporels , ont autant de droit que les autres de faire la f^uerre , et que s'ils l'ont faite ( ce qui est incontestable ) et plus rarement, et plus justement, et plus humainement que les autres; c'est tout ce qu'on a droit d'exiger d'eux. Loin d'avoir provoqué a la guerre , ils l'ont au contraire empêchée de tout leur pouvoir ; toujours ils se sont prés€Lntés comme médiateurs , lorsque les circonstances le permettoient ; et , plus d'une fois, ils ont excommunié des princes ou les en ont menacés pour éviter des guerres. Quant aux excommunications, il n'est pas aisé de prouver , comme nous l'avons vu , qu'elles aient réellement produit des guerres. D'ailleurs le droit étoit incontestable, et les abus purement humains ne doivent jamais être pris en considération. Si les hommes se sont servis quelquefois des excommunications comme d'un motif pour faire la guerre , alors même ils se battoient malgré les Papes , qui jamais n'ont voulu ni pu vouloir la guerre. Sans Igi puissance temporelle des Papes , le monde politique ne pouvoit aller ; et plus cette puissance aura d'action , moins il y aura de guerres ,

^ 77 ) puisqu'elle est la seule dont Tintérêt visible ne demande que la paix.

Quant aux guerres justes , saintes même et nécessaires , telles que les croisades , si les Papes les ont provoquées et soutenues de tout leur pouvoir, ils ont bien fait, et nous leur en devons d'immortelles actions de grâces. — Mais je n'écris pas sur les croisades.

Et si les Souverains Pontifes avoient toujours agi comme médiateurs , croit-on qu'ils auroient eu au moins l'extrême bonheur d'obtenir l'approbation de notre siècle ? Nullement. Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports 5 et nous pouvons encore entendre le même juge (ij se plaindre de ce que les envoyés du Pape étoient appelés à ces grands

(i) « Pendant long-tenops le centre politique de » l'Europe avoit été forcément établi à Rome. Il s'y » étoit trouvé transporté par des circonstances , des « considérations plus religieuses que politiques ; et il M avoit dû commencer à s'en éloigner à mesure que M l'on avoit appris à séparer la politique de la religion w ( beau chef-d'œuvre vraiment! ) et à éviter les maux •> que leur naélange avoit trop souvent produits. » ( Lettres sur l'hist. tom. IV, liv. XGVI , pag. 470. )

J'oserois croire , au contraii-e , que le titre de médiateur-né ( entre les princes chrétiens ) , accordé au Souveraiu Pontife , seroit de tous les titres le plus ua-

( 78) traités où l'on décidoit du sort des nations , et se féliciter de ce que cet abus n'auroit plus lieu.

turel, le plus magnifique et le plus sacré. Je n'imagine rien de plus beau que ses envoyés , au milieu de tous ces grands congi es , demandant la paix sans avoir fait la guerre ; n'ayant à prononcer ni le mot Ôl acquisition , ni celui de restitution , par rapport au Père commun; et ne parlant que pour la justice, l'humanité et la religion. Fiat ! Jîat !

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