DE LA BULLE D'ALEXANDBE VI , INTER COETERA
Un siècle avant celui qui vit le fameux traité de Westphalie, un Pape , qui forme une triste exception à cette longue suite de vertus qui ont honoré le Saint Sicge , publia cette bulle célèbre qui partageoit entre les Espagnols et les Portugais les terres que le génie aventureux des découvertes avoit données ou pouvoit donner aux deux nations , dans les Indes et dans l'Amérique. Le doigt du Pontife traçoit une ligne sur le globe , et les deux nations consentoient à la prendre pour une limite sacrée que l'ambition respecteroit de part et d'autre.
C'étoit sans doute un spectacle magnifique que celui des deux nations consentant à soumettre leurs dissensions actuelles , et même leurs dissensions possibles au jugement désintéressé du père commun de tous les fidèles , à mettre pour toujours l'arbitrage le plus imposant à la place des guerres interminables.
C'éloit un grand J3onheuT pour l'humanité que la puissance pontificale eut encore assez de force pour obtenir ce grand consentement, et le noble arbitrage étoit si digne d'un véritable successeur de S. Pierre , que la bulle lîiter cœtera devroit appartenir à un autre Pontife,
Ici du moins il semble que notre siècle même devroit applaudir; mais point du tout. Marmontel a décidé en propres termes, que de tous les crimes de Boi'gia, cette huile fut le plus grand (i). Cet inconcevable jugement ne doit pas surprendre de la part d'un élève de Voltaire; mais nous allons voir qu'un sénateur français ne s'est montré ni plus raisonnable , ni plus indulgent. Je rapporterai tout au long son jugement très-remarquable, surtout sous le point de vue astronomique.
« Rome, dit -il, qui, depuis plusieurs » siècles , avoit prétendu donner des sceptres » et des royaumes sur son continent, ne vou- » lut plus donner à son pouvoir d'autres li- » mites que celles du monde. Véquateur » mêmeJÏLt soumis à la chimérique puissance « de ses concessions (2). »
(1) Voyez leslncas, tom. I,pag. 12.
(2) Lettres sur l'hist. tom. III , lelt. LVII, pag. 167.
(8i ) La ligne pacifique , tracée sur le globe par le Pontife romain, étant un méridien (i), et ces sortes de cercles ayant , comme tout le monde sait, la prétention invariable de courir d'un pôle à l'autre sans s'arrêter nulle part ; s'ils viennent à rencontrer l'équateur sur leur route , ce qui peut arriver aisément, ils le couperont certainement à angles droits , mais sans le moindre inconvénient ni pour l'Eglise , ni pour l'état. Il ne faut pas croire au reste qu'Alexandre VI se soit arrêté à l'équateur ou qu'il l'ait pris pour la limite du monde» Ce Pape , qui étoit bien ce qu'on appelle un m,auvais sujet , mais qui avoit beaucoup d'esprit et qui avoit lu son Sacro Bosco , n'étoit pas homme à s'y tromper. J'avoue encore ne pas comprendre pourquoi on Taccuseroit justement d'avoir attenté sur l'équateur même , pour s'être jeté comme arbitre entre deux princes dont les possessions étoient ou dévoient être coupées par ce grand cercle mêm.e.
(0 Fabricando et construendo lineam à polo arctico ad polum antarcticum. ( Bulle Inter caetera d'Alexandre VI, 1493.)