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CHAPITRE XI

Continuation du même sujet.

Après la chute de l'empire romain, l'Europe civilisée changea de face. Il s'y constitua de nouvelles nations, qui étaient déjà dans la vigueur de leur croissance à l'époque où le mahométisme pétrifiait l'Orient par une

# doctrine très analogue au déisme moderne, doctrine qui, en niant tout ensemble et les propriétés divines et leur mode d'existence personnelle, oppose un obstacle invincible au développement de la personnalité humaine, et détruit le germe même de la science.

Dans les contrées occidentales, l'Eglise convertit à la foi chrétienne les peuples conquérants, mais elle ne put ni leur donner un droit politique, un droit social qu'elle ne possédait pas, ni substituer à l'organisation du travail fondé sur l'esclavage une autre organisation. Ses tentatives en ce genre aboutirent constamment à la communauté, au régime monastique, qui impliquait le célibat et l'abdication de la liberté individuelle ; régime favorable à la production aussi longtemps que durait la pauvreté primitive, mais qui, la richesse une fois produite, engendrait immédiatement la corruption, et, par la corruption, la ruine de l'institution même.

Les sociétés, qui s'établirent après l'invasion du monde romain reposèrent sur le droit de conquête ou sur le droit de la force, et ce droit régla la hiérarchie des conditions et des fonctions. L'égalité, telle qu'elle existait parmi les conquérants, était une égalité de race. Ils n^en connurent point d'autre originairement, et ce principe, sous des noms et des formes diverses, subsiste encore, même aujourd'hui, dans presque toute l'Europe. De l'égalité ainsi conçue sortait la liberté, qui eut, comme partout, comme toujours, la propriété pour expression et pour garantie. A peu d'exceptions près, la population conquise, en dehors de ce droit de race, en dehors de l'égalité, de la liberté, de la propriété, par cela même fut réduite

à l'état d'esclavage. Voyons comment le Christianisme le modifia progressivement.

D'abord, en imprimant au front de Tesclave, égal de l'homme libre devant Dieu, le sceau de l'humanité, il fit de lui une personne. La personnalité eut pour conséquence le mariage, la famille. Et c'est ici qu'on découvre clairement l'importance du caractère d'unité et de sainteté que le maria^ge acquiert, à mesure que la société avance dans les voies de son perfectionnement. Non seulement la femme doit à ce caractère son affranchissement et sa dignité, tout ce qui fait d'elle la compagne de l'homme, l'épouse véritable, mais il est la sauvegarde de la famille entière, devenue un tout indivisible ; il crée un lien qui n'existe pas là où règne, à un degré quelconque, la polygamie simultanée ou successive, et enveloppant en quelque façon la mère et les enfants dans la personnalité du père, il la rend plus inviolable en y attachant, avec une consécration nouvelle, l'idée et le sentiment d'une perpétuité indéfinie.

Le Christianisme couvrit encore les faibles, les opprimés, de la protection d'un droit moral émané du dogme de la fraternité humaine, droit qui réagissait, lentement il est vrai, mais continuellement contre le droit de la force. A Tesclavage succéda le servage, et le serf différa de l'esclave en ce qu'il ne put être arraché du sol, transporté d'un Heu en un autre lieu, ni séparé de sa famille, qu'un nœud sacré unissait à lui, qui était lui-même. S'il dut encore son travail au maître, il se fit entre eux un partage de ce travail même ; une partie appartint au serf ; il lui fut permis de cultiver une certaine portion de terre et

U Avenir du Teti^le. 4

d'en recueillir les produits ; quelques jours de la semaine lui furent concédés à cet efïet; les autres jours, employés au profit du maître, étaient une sorte de redevance, de loyer de la terre laissée à sa disposition. Il y avait, dans cet état du serf, un commencement de propriété et conséquemment de liberté.

L'artisan s'affranchit plus vite parce qu'il parvint plus vite à se créer une propriété. Il racheta complètement sa personne, son droit personnel, et la classe libre s'augmenta encore par les affranchissements gratuits que multipliaient l'influence du principe religieux et celle de l'Église.

Le travail de l'homme affranchi lui appartenant désormais, il put le vendre, l'échanger en vertu de conventions mutuellement volontaires et libres à ce point de vue. Ainsi naquit le salaire, qui, peu à peu substitué au servage, devint la base d'une constitution nouvelle du travail. C'était là, certes, un grand progrès, mais qui devait un jour en amener d'autres plus grands encore, car l'humanité ne s'arrête jamais.

La condition morale de la liberté, la condition de droit, existait pour le salarié ; mais dépendant immédiatement de son travail pour vivre, et son salaire dépendant de ceux qui achetaient son travail, et, par une conséquence de leur position plus avantageuse, en fixaient le prix presque à leur gré, la condition de fait ou matérielle de cette même liberté lui manquait, c'est-àdire un fonds qui lui fût individuellement acquis, la propriété.

Quelques-uns, par leur industrie et .d'heureuses circonstances, parvinrent à se créer ce fonds au moyen de répargne, et bientôt ils formèrent une classe séparée. Mais ceux-ci, à leur tour, s'aperçurent promptement que leur propre liberté, incomplète encore, n'avait dans l'institution politique et civile aucune garantie. Cette garantie indispensable à leur sécurité, ils avaient le droit de l'exiger, et ils la réclamèrent en effet, mais il fallut la conquérir. De là tout ensemble et l'établissement des Communes et la naissance de la classe intermédiaire appelée bourgeoisie.

La Commune correspond, dans le moyen âge, à ce qu'était, dans le monde antique, la cité. Elle se constitua au profit de l'aristocratie bourgeoise, c'est-à-dire de ceux qui, parmi les affranchis, réunissaient les deux conditions de la liberté, le droit personnel ou la condition morale, la propriété ou la condition matérielle. Les autres restèrent en dehors de la cité nouvelle, ne jouirent point des prérogatives réservées aux seuls bourgeois ; ils furent dans là Commune ce qu'étaient les plébéiens à Rome, non des esclaves, mais des prolétaires, le peuple, la plèbe.

Quelque imparfaite que fût l'institution des Communes, elle servit néanmoins la cause de la civilisation générale, elle marqua une des phases du développement de la liberté chez les nations chrétiennes. Par elle un élément nouveau, qui devint le Tiers Etat, fut introduit dans l'ordre politique. Elle contribua à ébranler le système féodal, qui n'était guère que l'organisation de la conquête au "profit exclusif des conquérants. Les mœurs s'adoucirent,

Tarbitraire rencontra un obstacle déjà puissant dans la conscience publique que pénétrait de plus en plus le principe chrétien ; la justice, moins partiale, prit une forme plus régulière ; la faiblesse fut mieux protégée ; le servage diminua graduellement ; la richesse s'accrut par l'effet même de l'affranchissement du travail et par l'extension de la propriété. Le nombre de ceux qui acquirent ce complément de leur droit augmentant chaque jour, chaque jour aussi une sève plus abondante de liberté circula dans le corps social.

Ici s'ouvre une ère dont il importe de bien saisir l'esprit et le caractère.

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