CHAPITRE X
Société chrétienne.
Pendant les siècles qui précédèrent immédiatement l'ère chrétienne, il s'était fait dans les esprits, en Grèce surtout, un travail obscur, mais profond, une sorte de révolution vague encore, qui se propagea jusqu'à Rome même, vers la fin de la république. Le polythéisme déclinait, il inspirait toujour3 moins de foi. On se détachait de ces dieux que la poésie, qui avait perdu le sens des antiques symboles, dégradait de plus en plus, les trans-
formant à Timage de l'homme livré à ses passions et corrompu par elles. Les vieilles religions, matérialisées, rétrécies, réduites à de vaines pompes dénuées de signification, semblables à des organismes inertes et froids, qui ne recouvrent plus les mystères de la vie, ne trouv^aient désormais de respect que parmi la foule ignorante et superstitieuse. La raison remontait vers la Cause suprême, elle en cherchait une conception qui la satisfît davantage par sa rigueur et sa clarté, et à mesure < que la hiérarchie arbitraire des Puissances divines personnifiées s'effaçait des croyances, à mesure qu'on s'efforçait d'atteindre à une notion plus élevée de la personnalité en Dieu, la personnalité humaine s'élevait également, et on découvrait de loin un principe du droit plus parfait et plus général.
Tout étant préparé pour un ordre nouveau de pensée et d'action, le Christianisme naquit. Par une magnifique et vaste synthèse, quoique incomplète encore, des religions antérieures, il opéra dogmatiquement l'union du Mosaïsme, qui avait conservé plus nette et plus pure l'idée fondamentale de l'unité substantielle de Dieu, avec le Polythéisme, qui, concevant en lui des propriétés, des énergies distinctes et nécessaires, s'était fait une notion plus juste de sa personnalité multiple ; notion qui, dans les derniers temps, avait commencé à pénétrer chez les Juifs mêmes, en communication plus fréquente et plus intime avec les Grecs. Le Christianisme, rejetant à la fois les fausses catégories polythéistes et l'anthropomorphisme païen, réduisit le nombre des personnes divines à ce qui existe en efïet de nécessaire et d'essentiellement distinct
dans Tunité du souverain Etre. Mais, ne se trouvant point en contact immédiat avec les religions de la Nature, elles rie furent point enveloppées dans sa synthèse ; il ne cjétermina point la notion des propriétés, dont les Personnes ne sont que le mode d'existence, et ne s'en occupa même aucunement. Négligeant ainsi la science du créé, la science de l'univers, et réagissant avec force contre le matérialisme et le sensualisme alors régnants, il se jeta dans un spiritualisme excessif, se posant, si l'on peut user de cette expression, hors de la Nature, en antagonisme avec elle, poussé encore à cela par l'idée originairement juive d'un état primitif surnaturel, et d'une déchéance de cet état, dans lequel l'homme ne pouvait être réintégré qu'en s'élevant au-dessus de la Nature déchue elle-même, en la combattant, en s'afïranchissant de sa puissance, par une grâce ou par un secours surnaturel de Dieu.
Nous indiquons ici le progrès dogmatique et les bornes de ce progrès. Considérons-en maintenant les effets.
La personnalité multiple de Dieu, ramenée à l'unité absolue de son être, développa dans le même sens l'idée et le sentiment de la personnalité humaine. On s'était élevé de l'unité charnelle de la famille, de la tribu, du clan, à l'unité collective et spirituelle de la cité; on s'éleva de celle-ci jusqu'à l'unité du genre humain. Participant à une même nature, tous les hommes furent égaux devant Dieu, frères dès lors, selon le sens le plus strict et le plus universel du mot, investis des mêmes droits, soumis aux mêmes devoirs. Égalité, fraternité, et conséquemment H-
berté, tel fut, sous ce rapport, le sommaire de la doctrine évangélique, la formule, en quelque façon, que les hommes désormais auraient à réaliser, par un travail ininterrompu dont le dernier terme était la constitution de l'humanité dans l'unité parfaite, et c'est ce qui fut senti tout d'abord mais, en aspirant à l'époque heureuse où les peuples ne formeraient plus qu'un seul troupeau sous un seul pasteur, on n'appelait et l'on n'attendait qu'une unité purement spirituelle.
Au reste, le spiritualisme exclusif et surnaturel qui dominait la théologie chrétienne servit beaucoup aux disciples du Christ dans la tâche gigantesque qu'ils allaient entreprendre. Il les arma d'une force invincible contre les violences et les séductions, par le mépris du corps, des biens et des maux de la vie présente, de tout ce qui périt et passe. Maîtres du monde et d'eux-mêmes, quand ils ne craignirent et ne désirèrent que Dieu, leur triomphe put être retardé, mais il fut certain.
Par tant de principes absolus, ils entrèrent d'abord dans un système de pratique non moins absolu. Ils conclurent de l'égalité à la communauté. Mais aussitôt ils rencontrèrent les lois de cette même nature avec laquelle leur dogme incomplet, d'un côté, et, de l'autre, erroné par l'idée qu'il contenait d'un ordre surnaturel, les établissait en antagonisme, et leurs efforts vinrent se briser contre ces lois indestructibles.
Contraints de céder à une nécessité qu'ils ne comprenaient pas, qu'ils ne pouvaient comprendre, ils attribuèrent à la corruption de la Nature même ce qui n'était qu'une conséquence rigoureuse, indéclinable, insur-
montable et dès lors légitime de son essence ; de sorte que, dans le cours des siècles, le Christianisme offre le double phénomène d'une lutte incessante contre la nature, dans laquelle la nature triomphe toujours, et d'un développement qui incarne successivement dans les faits sociaux les grandes et salutaires vérités que renferme le dogme ; et, chose digne de remarque, ce développement présente, dans une sphère supérieure, exactement le même ordre de progrès, les mêmes phases que les développements antérieurs.
Ainsi d'abord est proclamée, comme nous l'avons dit, l'égalité devant Dieu, non l'égalité dans une même race, dans une même cité, mais l'égalité de tous les hommes dans l'unité d'une même nature, sans acception de Juifs ni de Gentils, l'égalité enfin des enfants du même père qui les embrasse tous dans un même amour.
Le mariage plus pur et plus saint se spiritualise dans sa source ; il est l'union des âmes avant d'être l'union des corps. Les derniers restes de polygamie disparaissent avec le divorce. L'épouse devient véritablement la compagne de l'époux, son aide, chargée seulement de fonctions diverses. Comme l'Adam et l'Eve de Milton, ils s'avancent main en main, dans le monde ouvert devant eux, et ne se quittent qu'à la tombe, pour bientôt se rejoindre encore : et si la loi morale apparaît seule dans cette indissoluble union, elle n'est cependant que l'expression de la loi physiologique même, avec laquelle elle forme une harmonie divine. L'enfant aussi est désormais, dès sa naissance, un être sacré. Quelques gouttes d'eau versées sur sa tête l'initient aux droits d'homme.
Sa vie ne dépend plus du caprice des parents. Le pouvoir absolu du père s'est changé en un devoir d'amour et de protection.
Toutefois l'esclavage ne fut point immédiatement aboli par un commandement positif, mais il fut adouci par les mœurs et par les lois même où l'esprit du dogme pénétrait peu à peu.
Ici on doit se rappeler que le Christianisme n'embrassa point dans sa synthèse les religions de la Nature, et que même il rompit en quelque manière avec elle, en se définissant comme la législation d'un ordre surnaturel. Et c'est qu'en effet le lien de Dieu et de la nature réside dans les propriétés distinctes et nécessaires de l'Etre infini, et que les personnes divines, séparées des propriétés qui en sont le fondement, le substratum, pour ainsi parler, n'ofïrent plus qu'une idée abstraite, une sorte d'entité vague qui échappe à la conception, un mystère enfin éternellement inaccessible à l'esprit, pour qui le mot personne n'exprime qu'un simple mode d'existence, sans donner la notion essentielle et différentielle de ce qui existe sous ce mode dans l'Etre absolu.
Cette hypothèse, selon laquelle le Christianisme constituait un ordre surnaturel, hypothèse liée à l'exclusion, ou plutôt à l'absence de la partie du dogme complet correspondante aux religions de la nature, fut ce qui le rendit impuissant à organiser la société, à se l'assimiler, à l'absorber en soi. Il agit sur elle par ce qu'il contenait de vrai, mais il ne put s'emparer d'elle, la modeler sur son propre type, parce qu'il ne pouvait la soustraire à l'empire de la Nature et de ses lois ; parce que, ne
voyant dans l'homme comme en Dieu que la seule personnalité et ses attributs abstraits, il se renfermait dans un spiritualisme qui conduit forcément à des principes et des conséquences absolues, et, sous ce rapport, en opposition avec les réalités créées, où tout est, au contraire, contingent et relatif. Uordre terrestre, avec ses conditions nécessaires, était dès lors pour lui une gêne, un obstacle, une déchéance, quelque chose qui se liait à l'idée du mal, puisqu'il excluait le bien tel que la théologie chrétienne enseignait que l'homme l'avait possédé et devait le posséder encore.
Quoi qu'il en soit, il est évident que, si la société a un but au-dessus de la Nature, elle est cependant soumise à ses lois, et qu'ainsi le Christianisme, en antagonisme avec la Nature, ayant pour fin de rétablir l'homme dans un état surnaturel dont il le supposait déchu, se plaçait dans une sphère idéale, se séparait du monde social, du monde réel, par cette partie de sa doctrine ; et que dès lors ce monde,' faute d'un dogme qui contînt la loi de son développement propre, dut se constituer d'après le dogme ancien, modifié seulement, comme nous l'avons dit, par le principe moral plus élevé, que le Christianisme avait introduit dans la conscience humaine.
De là cette grande scission, opérée sous Constantin, entre la société spirituelle et la société temporelle, qui ne furent l'une et l'autre depuis lors qu'une permanente manifestation de l'antagonisme radical que nous venons de faire remarquer. Il y eut deux sociétés qui reposaient, l'une sur le droit chrétien de l'unité et de l'égalité uni-
verselle, l'autre sur le droit antique de l'unité et de l'égalité de race, ou de cité, lequel, hors de là, laissait subsister le droit aveugle de la force. Tous les chrétiens, sans excepter les membres même du sacerdoce, vécurent donc à la fois dans ces deux sociétés dont les principes étaient inconciliables : d'où la guerre perpétuelle établie entre elles, et les désordres, les contradictions, la tendance réciproque à prévaloir, et l'impuissance de prévaloir d'une manière complète et définitive, le mélange confus d'actions et de réactions, et tous les contrastes si étranges qu'elles présentent durant une période de quatorze siècles. Tantôt le Pouvoir temporel, obéissant à la foi religieuse, modifiait pratiquement son droit dans le sens du droit chrétien ; tantôt le Pouvoir spirituel, mêlé forcément au monde extérieur, associé à ses intérêts, subordonnait, pratiquement aussi, ce même droit chrétien au droit générateur des institutions politiques et civiles. Un dualisme profond, représenté par l'Eglise et l'Etat, opposait entre eux les éléments mêmes de la vie.
Suivons, au milieu de cette lutte, le progrès de l'humanité.