CHAPITRE VI
Premières sociétés politiques et civiles connues.
Il y a lieu de penser que la civilisation prit naissance au nord de la Bactriane, sur le revers oriental de la chaîne du Taurus, d'où elle rayonna au midi, à Test et à l'occident, par l'Arabie et la mer Rouge, jusqu'en Ethiopie et en Egypte. Un premier Zoroastre, dont le souvenir vague se perd dans la nuit des temps, fonda la société sur une doctrine dont on retrouve des traces manifestes dans rinde antique, et qui appartenait évidemment aux religions de la Nature. Une Asie primitive, dont l'exacte position est inconnue, fut probablement le berceau des monarchies mède, persane et assyrienne. Les commencements de ces anciens empires sont restés fort obscurs, faute de monuments contemporains. L'obscurité est moins profonde en ce qui touche les sociétés qui se formèrent, dès les époques les plus reculées, sur les bords du Gange, de rindus et du Nil, et même en Chine à l'extrémité orientale de l'Asie.
Une circonstance très-remarquable de l'établissement de ces antiques sociétés, c'est qu'elles durent toutes leur origine à des races sacerdotales, dépositaires de la science et de la tradition. Elles imposèrent la loi avec autorité, et cette loi comprenait, dans sa vaste unité, le dogme, le culte, les institutions politiques et civiles, et jusqu'aux détails les plus minutieux de la vie domestique.
Mais eût-on obéi aveuglément au sacerdoce, s'il avait commandé en son propre nom ? Sa parole tout hu-
maîne eût-elle produit la foi d'où naît la soumission volontaire ? Non, sans doute. Aussi fit-il intervenir directement la Divinité, dont il se dit Torgane, et Ton ne doit pas croire qu'en cela il usât de fourberie. Ce qu'il enseignait au peuple, il en avait lui-même la conviction sincère, et cet enseignement qui rapportait primitivement à Dieu les progrès accomplis jusque-là, et se résumait dans la croyance à des communications divines, à une révélation originelle, contenait, certes, une vérité d'une imj)ortance souveraine. Mais cette vérité d'intuition pure et qui ne pouvait être alors bien comprise, on la revêtit d'une forme poétique, que le goût du merveilleux, qui n'est dans sa racine que le sentiment même de l'infini, orna, développa de mille manières ; d'où la légende. On se figura entre l'homme et Dieu des relations en dehors des lois de la nature, et de là naquit l'idée d'un ordre surnaturel, qui devint la source d'énormes abus et de nombreuses impostures.
Nous ne parlerons de la Chine que pour faire remarquer une particularité très-frappante qui lui est exclusivement propre. Un roi d'une de ses anciennes dynasties, voulant se soustraire à l'autorité traditionnelle du sacerdoce, abolit l'antique religion et en détruisit les monuments écrits. La Chine alors s'organisa, comme elle a continué d'être organisée jusqu'à nos jours, sous l'influence d'une doctrine purement morale et le gouvernement d'un corps savant, le corps des mandarins, où tous indistinctement peuvent être admis, et où les grades s'obtiennent au concours, après de solennels examens. Cr, la science ne fut pas plutôt séparée de toute espèce de dogmç
religieux, qu'elle s'arrêta, se pétrifia, ainsi que les procédés de l'industrie : elle ne fit pas depuis un seul pas. Et dès que la morale fut également séparée du dogme, elle perdit à tel point son efficacité, qu'il n'est pas sur la terre de peuple plus corrompu que le peuple chinois : et l'on peut observer encore, qu'aussi impuissant en tout le reste que dans la science, aucun art n'a pu se développer chez lui.
Dan« l'Inde, la Religion, successivement modifiée par la pensée philosophique, pencha vers le panthéisme, qui, en identifiant la Création avec son Auteur, nie la Création même, et ne voit en toutes choses que des manifestations idéales de l'Etre infini existant seul éternellement. Tout, hors de cet Etre, étant illusion, rêve, maïa, on ne saurait concevoir pour l'homme, qui n'est lui-même qu'une vaine apparence, aucun but possible d'activité. Il doit tendre, au contraire, à se replonger, par un quiétisme absolu, dans la Réalité qui comprend tout et qui est tout. De cette Réalité unique et immuable, posée, pour ainsi dire, à la base de l'intelligence comme idée génératrice de toutes les conceptions ultérieures, dériva un ordre de société immuable aussi ; et, dans cette société où l'individu n'est rien, ne peut rien être, il n'exista que des castes ou de simples divisions générales correspondantes à ce que l'on concevait de divers dans l'Etre universel; c'est-àdire, un esclavage par masses, empreint du sceau d'une éternelle nécessité.
L'Egypte aussi fonda sur les castes son système social ; mais comme l'idée panthéistique n'y domina pas comme dans l'Inde, que les énergies de la Nature corn-
mencèrent même à s'y personnifier, le régime de caste y fut et moins tenace et moins sévère. Toutefois c'est encore Tesclavage dans sa pleine rigueur ; il était le fond de l'organisation même. Sous la direction du sacerdoce, la royauté gouvernait avec une puissance absolue. Sauf la portion dévolue aux prêtres comme garantie d'indépendance, la terre appartenait exclusivement au roi ou à l'Etat dont il était le chef, ainsi qu'elle appartient aujourd'hui encore au pacha. Le peuple la cultivait et recevait dans les produits la part que l'autorité publique lui allouait. Le pouvoir dirigeait également l'industrie, chacun étant attaché par la loi à une profession ou à une fonction. Point de propriété donc, au moins territoriale, ni de liberté personnelle. C'est le premier exemple que présente l'histoire de l'application du système des socialistes modernes, en ce qu'il a de fondamental.