CHAPITRE V
Association primitive. Esclavage.
Plongé au sein de l'univers, absorbé en lui, l'homme, obligé de réagir contre ses forces fatales pour se conserver, appliqua son intelligence à la recherche des causes et des lois qu'il lui fallait connaître pour ne pas succomber dans cette lutte gigantesque. Or la connaissance des causes et des lois qui régissent l'univers impliqugint celle de la Cause suprême dont il trouvait en soi la notion, mais vague et confuse à cause de son unité môme, il essaya de la concevoir pour concevoir ses opérations, et, trop faible d'abord pour la séparer scientifiquement de ce qui découle d'elle et n'est pas elle, il l'identifia avec les secrètes énergies productrices des phénomènes qui frappaient ses regards.
De là les religions de la Nature, — vraies en ce sens que les puissances de la Nature ont réellement leur origine, leur principe en Dieu, émanent de ses propriétés et se résolvent en elles ; — fausses, en ce que ces puissances participent dans la Création au caractère fini de la Création même, et y subsistant sous un autre mode qu'en Dieu, diffèrent dans leur action de l'action immédiate de Dieu, quoiqu'elles tirent de lui leur réelle effica-
cité; fausses encore en ce qu'on ne sut point ramener ces mêmes puissances indéfinies en nombre à ce qu'elles ont de radicalement essentiel et de distinct, ou à ce qui constitue, éternellement et nécessairement, les propriétés de rÊtre infini.
Et comme, dans le monde phénoménal, elles offrent le double caractère de fatalité, et, pour parler ainsi, de coaction physique, on reporta ces caractères dans la Cause suprême, la concevant sous Tidée d'une Nécessité souveraine, dont les inflexibles décrets dominaient tout et réglaient tout irrévocablement.
Suivant cette vue des choses, l'univers était gouverné par une hiérarchie de puissances coordonnées à une Puissance première, dont elles n'étaient en réalité que des manifestations diverses, et la nécessité qu'on rencontrait à tous les degrés de cette série de puissances, obligeait encore à les concevoir sous la notion de forces physiques.
Ces sombres dogmes, à travers lesquels il fallait que la raison passât pour s'élever en de plus hautes régions, comme il faut que l'homme passe par l'état fœtal pour devenir vraiment homme, ces sombres dogmes, disonsnous, projetèrent leur ombre sur toute la vie humaine, soumise à un Destin, à un Fatum immuable et inexorable. On prit pour modèle de l'organisation de la société l'organisation de l'univers telle qu'on se la représentait; et cela, non en vertu d'aucune théorie rationnelle, précise, à la manière des modernes, mais instinctivement: c'est-àdire que, sans nier spéculativement la liberté humaine, la distinction du juste et de l'injuste, concevant l'ordre du
monde comme un système de forces physiques subordonnées les unes aux autres, on fut enclin à transporter cette même idée dans la société et à confondre ainsi le droit avec la force. La logique naturelle à laquelle on ne résiste point, la tendance invincible de Tintelligence vers Tunité, qui n'est que sa tendance vers le vrai, conduisaient à cette conséquence, et si certains abus énormes purent s'établir et être acceptés, c'est que les dispositions d'esprit, les pensées, les croyances enfin qui les favorisaient étaient universelles, qu'elles existaient en ceux qui souffraient de ces abus aussi bien qu'en ceux qui en profitaient. La religion entraînait l'acquiescement général, et nous voyons aujourd'hui même quelque chose de semblable chez les musulmans.
L'oppression pénétra partout, et premièrement dans la famille. Livrée aux caprices du mari ou de l'être fort, la femme fut opprimée par la polygamie, le divorce; l'enfant par l'autorité arbitrairement absolue du père, qui devint le type du pouvoir social, lorsqu'il ne releva pas uniquement de la force pure. La propriété dépendit de plus en plus du même droit de la force : elle régna de fait souverainement.
Or, qu'est-ce que cela sinon l'institution de l'esclavage ? L'obéissance à la force pure, n'est-ce pas l'obéissance de l'esclave? Mais cette obéissance matérielle, en dehors de tout droit véritable et de tout devoir, déterminée originairement par les seules lois physiques, n'ayant de relations qu'à elles, est l'obéissance des brutes, et c'est trop dire encore, l'obéissance des choses, de ce qui ne vit ni ne sent; car la brute, l'animal, mû par l'in-
stînct, résiste à la force pure. Uesclavage implique donc Tabolition, la négation de la personnalité, et conséquemment de tout ce qui dérive de la personnalité et la suppose, le mariage, la famille, la propriété. Uesclave ne se marie pas, il n'a point de femme, il a une ou plusieurs femelles qui produisent au profit du maître : l'esclave n'a point de famille, point d'enfants, il a des petits, qui appartiennent comme lui au maître; V esclave possède, consomme ce que le maître lui alloue pour sa subsistance, mais il n'a point de propriété, il est lui-même la propriété du maître.
L'apparition de l'esclavage dans le monde est certes un grand fait, le plus grand fait que présente l'histoire primitive de l'humanité. Il se lie comme une conséquence nécessaire aux religions de la Nature, c'est-à-dire aux premières idées spéculatives que l'homme se fit de la Cause suprême et de ses rapports avec l'univers : et cependant il est vrai que pour arriver à une connaissance plus exacte de Dieu et de la Création, il n'existait pas d'autre voie que celle qu'a suivie l'esprit humain, et que s'il n'avait pas entrepris ce travail identique avec l'effort même que nécessite son propre développement, tout progrès eût été à jamais impossible.
Aussi verra-t-on que ce progrès, dans l'ordre social, se proportionne toujours au progrès religieux ou au développement, à nos yeux lent sans doute, mais continu, de la science de Dieu et de son œuvre, d'où se déduit celle du droit et du devoir.