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CHAPITRE VIII

Société grecque.

Nous ne faisons pas l'histoire de chaque peuple, nous suivons le mouvement de la civilisation. On ne finirait point si l'on voulait apprécier l'influence de chacun des principes divers qui, apportés à différentes époques de l'Egypte et de la Phénicie, et combinés avec d'autres principes existants chez la race pélasgique et celle des Hellènes, devinrent le fondement de la société dans la Grèce et en

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caractérisèrent, sous des modes de police très-variés, la tendance générale et Tesprit.

En remontant aux plus anciens temps, on retrouve, comme partout, le fatalisme des religions de la Nature et ses conséquences, le droit de la force et les oppressions qu*il engendre, mélangées toutefois de ce qu'a de plus favorable à l'humanité le régime primitif de tribu ou de clan patriarcal.

Tel est à peu près l'état qu'Homère a peint dans ses poèmes immortels. On y découvre aussi un progrès dont le germe existait déjà dans la théologie égyptienne. Après avoir divinisé les secrètes puissances de la Nature, on avait compris que la notion de personnalité, inséparable de la notion du souverain Etre, Tétait également de tout ce qu'il renferme d'essentiellement distinct. Par où l'on fut conduit à personnifier les puissances, auparavant conçues comme des forces physiques ou fatales, à leur attribuer dès lors l'intelligence qu'implique la personnalité, et la liberté qu'implique l'intelligence. De là le polythéisme, qui fut, comme on voit, un immense progrès.

Après avoir, en quelque sorte, brisé les liens de nécessité qui enchaînaient la Cause première sous ses diverses spécifications, l'homme s'affranchit lui-même de cette nécessité. Il acquit le sentiment de son existence personnelle et libre, et une nouvelle période de développement s'ouvrit.

Cependant le dogme, confus et vague, ne déterminait point d'une manière absolue, par une idée nette de ce que l'Être infini renferme en soi d'essentiellement distinct.

le nombre et la notion des personnes divines. Il ne le définissait point, il le divisait, établissant en lui une hiérarchie arbitraire ; et par là il posait encore à la racine même du droit la force pure, car l'arbitraire n'a d'autre raison que la force.

Il dut donc se produire dans la société un antagonisme entre la force et la liberté, et en effet cet antagonisme apparaît partout dans les institutions grecques et romaines, lesquelles correspondaient au même dogme fondamental; et à mesure que ce dogme se perfectionna par le progrès de la raison, l'idée du devoir et du droit se perfectionna également, et la liberté, comme principe avoué de l'institution sociale, grandit dans la même proportion.

Du sentiment de la personnalité et du droit qui ressort d'elle naquit la cité. Par ce qui en fait l'essence, la cité est la substitution de l'unité collective, à l'unité de famille et à l'unité de caste. L'unité collective, se composant d'individus qui y entrent au même titre, implique l'égalité et conséquemment la liberté. Mais le principe de force que le polythéisme consacrait encore implicitement quoiqu'à un moindre degré que les religions de la Nature, vicia nécessairement l'égalité, qui est le fait primitif et radical, la liberté qui représente le droit, et la fraternité correspondante au devoir. Il se forma une hiérarchie humaine non moins arbitraire que la hiérarchie divine, et dont la force fut l'unique raison : hiérarchie qui, en effet, partant du plus fort ou du plus riche, descendait, par une suite, de degrés que déterminaient les différences de richesse ou de propriété, jusqu'à celui qui, ne possédant aucune pro-

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priété, était exclu du droit de cité, et, plus bas encore, à celui qui, étant lui-même propriété d'autrui, était exclu du droit de l'humanité même.

De là toutes les formes de l'organisation, depuis l'oligarchie la plus concentrée jusqu'à la démocratie pure où l'esclavage restait toujours comme base matérielle de l'Etat et comme garantie de la liberté des citoyens, parce qu'il l'était de leur propriété, la valeur réelle de celle-ci dépendant du travail dont l'esclave était l'instrument, et c^est ce qui rendit plus tard si difficile, sous le Christianisme même, l'abolition de l'esclavage. Il fallait donner au travail une constitution toute nouvelle dont on n'avait aucune idée.

Le droit public en Grèce repoussant la polygamie, la famille reposa sur une base plus forte et plus sainte. La conjonction devint union en se spiritualisant ; il y eut un vrai mariage ; la femme acquit de la dignité, sans néanmoins être encore soustraite entièrement à ce qu'avait d'excessif le pouvoir du mari. Il y avait dans sa condition quelque chose de l'épouse, et quelque chose aussi de l'état inférieur précédent. Elle ne fut mère qu'à demi, le père conservant sur l'enfant, au moment de sa naissance, le droit absolu de vie et de mort ; terme extrême de l'oppression de l'être faible.

Quelle que fût la forme de sa police, chaque cité se divisa en deux partis perpétuellement en guerre; le parti aristocratique qui, à l'aide des richesses qu'il possédait déjà, tendait à absorber le pouvoir par la propriété et la propriété par le pouvoir; le parti démocratique ou le peuple,

qui réclamait sa part du pouvoir pour défendre sa propriété ou sa liberté.

Mais, pour exercer le pouvoir, en remplir les fonctions, il fallait du loisir, il fallait n'être pas dépendant chaque jour de son travail pour vivre. Là donc où la démocratie prévalut, à Athènes par exemple, le peuple reçut du trésor public une subvention qui lui permettait de vaquer aux affaires communes.

A Sparte, on fit un partage égal des biens, et, sans abolir la propriété individuelle, ni par conséquent l'héritage, on établit, en ce qui touche les repas, une véritable communauté. Toutefois l'égalité originelle du partage ne laissa pas de disparaître bien vite, malgré les précautions du législateur, et il ne réussit guère mieux dans celles qu'il prit pour empêcher l'introduction du luxe et pour maintenir la sévérité des mœurs. Il y avait lui-même porté de graves atteintes en sacrifiant la pudeur du sexe et la sainteté du mariage à l'idée abstraite de la cité, telle qu'il la concevait.

Ce qu'il importe surtout de remarquer dans ces deux républiques, c'est que la constitution de la liberté n'y était que la constitution de la propriété ; que celle-ci venant à manquer, l'autre s'évanouissait à l'instant; que, pour assurer la propriété ou la liberté du citoyen, on fut contraint de soumettre au pur droit de la force, de transformer en chose la plus nombreuse partie de la population, et que là où l'on tendit, par le partage égal des biens et un commencement de communauté, à l'égalité absolue des fortunes, outre qu'on échoua toujours, la population dévouée au travail eut à supporter le poids d'une servitude

plus absolue aussi et d'une tyrannie plus atroce. Aucune oppression ne surpassa, ni peut-être n'égala jamais l'oppression des ilotes.

En résumé, le sentiment de la personnalité humaine, né de la conception de la personnalité divine, préside à une phase de développement que caractérise l'établissement de la cité. Le mariage se spiritualise par l'abolition de la polygamie, dont le divorce est à peu près la dernière trace légale ; la condition de la femme s'élève. Cependant le père conserve sur l'enfant à sa naissance, et quelquefois bien au delà de ce terme, un pouvoir pareil à celui que l'homme possède sur les choses.

L'égalité et la liberté deviennent la base du droit qui règle les relations entre les citoyens, et la question de liberté se résume constamment dans la question de propriété. Le devoir a pour fondement la confraternité de tous les membres dont se compose la cité ou l'association collée* tive, qui, quoique dépendante encore du lien charnel de l'identité de race, tend néanmoins par son essence à s'en dégager peu à peu.

Mais, en dehors de la cité, il n'existe ni droit, ni devoir, ni égalité, ni liberté, ni fraternité, ni personnalité : la force pure règne seule dans une servitude si prqfonde qu'elle ravale l'homme au-dessous de l'animal. Pour l'esclave point de mariage, point de famille, point de propriété. Simple instrument de travail, il est meuble, il est chose ; il est, comme nous l'avons dit, la base matérielle de la cité, le moyen et la garantie de la liberté de l'homme véritable ou du citoyen. On a fait un grand pas, il en reste de plus grands à faire. Longue est la tâche de l'humanité,

et son labeur est rude ; mais, pour l'adoucir, Dieu lui a donné deux compagnes célestes, la foi qui la soutient et l'espérance qui la console.

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