CHAPITRE IX
Société romaine.
Sans parler des esclaves proprement dits, dont le nombre alla toujours croissant jusqu'à la décadence de l'empire, on voit à Rome, dès l'origine, deux classes profondément séparées : les plébéiens (génies minores) et les patriciens (gentes majores), le peuple et une aristocratie de race possédant les richesses et le pouvoir. Quelles que fussent les causes primitives de cette séparation, elle fut le principe d'une lutte intestine qui dura sans interruption jusqu'à la fin de la république, et dans laquelle on suit, pour ainsi dire, de l'œil la marche partout la même, mais voilée quelquefois, de l'affranchissement progressif des masses opprimées.
Distribués en familles, gentes^ desquelles dépendaient de nombreux clients, les patriciens exerçaient sur eux, à titre de patronage, une autorité arbitraire de fait et presque sans limites. Cette institution singulière offrait, dans sa complexité, quelque chose du clan, et quelque chose aussi de la domination absolue et impitoyable que le vainqueur, dans l'antiquité, faisait peser sur les vaincus. Il y avait des souvenirs de conquête et d'une descendance différente dans le patriciat si soigneux de ne pas se mêler avec la race inférieure, la race asservie. Mais, d'un autre côté, à l'époque de la fondation de Rome, le développement du
dogme et du sentiment de la personnalité, ainsi que le droit qui en dériva, poussaient, soit par Tefïet de l'exemple, soit par une sorte d'instinct logique et la nécessité même des choses, les agrégations qui se formaient à se constituer en cités.
Dans la cité romaine, les patriciens étaient en possession du sacerdoce, des rites religieux, des augures, des charges publiques, de la plus grande partie des biens, et dépouillaient encore le peuple par la violence, la fraude, l'usure, du peu qu'il avait pu ou acquérir ou conserver. Eux seuls aussi jouissaient même des droits inhérents à la qualité d'homme. Le plébéien n'avait point de nom, parce qu'il n'était point en réalité une personne, mais, comme l'esclave, un instrument de production, et, à la guerre, une machine de combat. Il cultivait le sol, exerçait les métiers, exclu, du reste, de la religion de ses maîtres, sans mariage, sans famille, vivant d'une vie de travail, de souffrance et de misère avec sa femelle et ses petits.
Pour sortir de cet état, pour s'affranchir de cette dégradante servitude, il s'efforça de conquérir d'abord la personnalité, l'attribut distinctif de la nature humaine. Il réclama son admission dans la communauté religieuse, la participation aux rites sacrés, Végalité devant Dieu. C'était demander la reconnaissance du droit radical d'où tous les autres devaient ensuite sortir forcément. La résistance des patriciens fut vive et opiniâtre. Il leur fallut pourtant céder. Relevé de sa déchéance, de l'abjecte condition de la brute, désormais le plébéien fut reconnu pour homme; il trouva au pied des autels, dont jusqu'alors ses
DU TEUPLE.
oppresseurs lui avaient interdit raccès, le mariage, la paternité, la famille.
Il lui restait encore à acquérir, avec l'égalité politique et civile, le droit de cité, la liberté et la garantie de la liberté, c'est-à-dire la propriété. Les Romains étaient avant tout un peuple agriculteur. La loi fit deux choses, elle ordonna le partage des terres conquises, et fixa des limites à l'étendue des possessions. Mais les patriciens ou violaient ouvertement la loi, ou ils l'éludaient, et ces violations et ces fraudes demeuraient impunies, parce que seuls ils étaient chargés de l'exécution de la loi, qu'ils s'étaient réservé le monopole des emplois publics et tous les pouvoirs réels de l'Etat. En outre, ils ruinaient l'homme du peuple par des usures énormes, et, après l'avoir dépouillé de ses biens, se saisissant de sa personne, ils le réduisaient à la condition d'esclave ou de chose.
Il faut lire dans les historiens le récit de la longue et énergique lutte que les plébéiens soutinrent contre les patriciens pour secouer ce joug écrasant. Ce fut une guerre de plusieurs siècles, dans laquelle, à force de persévérance, les plébéiens triomphèrent définitivement. Ils comprirent que, pour vaincre, une action politique régulière, continue, était indispensable. L'institution du tribunat leur fournit le moyen d'exercer cette action. Peu à peu ils se firent admettre aux grades les plus élevés du commandement militaire, à toutes les magistratures, et finalement au pontificat : de sorte que le cercle de leur affranchissement, qui avait commencé à l'autel, se ferma aussi à l'autel.
Lorsque les richesses et le luxe qu'elles engendrent, la mollesse et la volupté, eurent corrompu la nation entière ; lorsque César, chef après Marius du parti populaire, concentra en ses mains tous les pouvoirs et institua l'empire, il fut l'instrument et le représentant de la dernière victoire du peuple. Mais la liberté n'était plus possible pour personne, à cause de l'absence du principe moral, de l'affaiblissement des croyances, du scepticisme presque universel, et aussi parce que la conception dogmatique qui avait conduit la société jusqu'à ce point, ayant produit tout ce qu'elle pouvait produire, ne contenait pas la puissance virtuelle d'un progrès ultérieur. Un développement nouveau du dogme était nécessaire pour qu'un développement social pût s'opérer sous l'influence d'une idée plus parfaite du devoir et du droit. Ce fut alors que le Christianisme, pressenti par une sorte de prophétique instinct, et comme attendu de tout le monde romain, se leva sur l'humanité.