DB LA VIE
I/homme naît avec des facultés et des penchans , il naît soumis à des lois qui gouvernent ou doiyent régler les unes et les autres : voila tout ce qu'il apporte avec lui en venant au monde. Nous demandons souvent à l'enfonce ce qu'elle ne peut posséder en propre , comme s'il y avait un fonds réel et primitif dont elle dut être déjà en jouissance; en même temps, et par une erreur contraire, nous accablons l'enfance de choses factices, quand il faudrait l'aider surtout à entrer en possession des biens qui lui sont destinés. On s'étonne de ne pas trouver des vertus innées. « Les en&ns sont sans pitié, » dit-on, et il faut que la chose soit bien vraie , puisque le bon Lafontaine en est convenu; mais on ne remarque pas que la pitié suppose une suite de réflexions dont l'enfance est encore peu capable. « Les enfons sont égoïstes, » dit-on encore ; mais on ne remarque pas que tes enfans ont peu de chose à pouvoir donner, et c'est en donnant qu'on s'exerce à aimer. La première enfance est sous la i domination des facultés passives ; elle prélude néeessai-
rement, par la vie sensuelle, aux ordres de vie supérieurs; elle subit donc les conditions qui en dépendent Cependant, considérez d'un œil attentif le sourire de cet enfant encore au berceau, quand il reçoit les caresses de sa mère! vous découvrirez là quelque chose que vous n'apercevriez dans les traits d'aucun animal, quelque apprivoisé qu'il puisse être ; vous y apercevrez comme un crépuscule de la vie morale, comme une fleur précoce de l'amour. Les enfans apprennent bientôt la douceur d'être aimés; les enfans acquièrent promptement la notion de la justice; ils ont de la justice une idée singulièrement nette, un sentiment très-vif. On trouve chez les enfans ce qu'on doit y trouver : des germes , des embryons, ' qui se développeront à l'aide d'influences favorables : mais leur croissance, trop souvent aussi, sera contrariée par des circonstances fâcheuses, et peut-être par la maladresse des instituteurs eux-mêmes. La personnalité se mqntre souvent à nu dans le premier âge; est-ielle plus puissante en effet, que dans les âges qui suivent? ou bien se montre-t-elle seulement avec plus d'ingénuité et de candeur? D'ailleurs, elle n'est point encore éclairée par la réflexion et l'expérience qui la réconcilieront plus tard avec le dévouement désintéressé.
Des deux grandes puissances morales qui régnent dans l'homme et qui doivent le conduire à son perfectionnement, l'amour du bien est la première qui se montre dans tout son éclat, et la chose devait être ainsi : car il faut d'abord concevoir le but, y aspirer, se pénétrer d'ardeur pour y atteindre avant de rassembler
et d'obtenir tous les moyens qui seront nécessaires pour y conduire. Aussi semhle-t-il être la dot accordée à la jeunesse : il a pour elle des charmes tout particuliers ; il semble s'allier à elle avec une sorte de prédilection. Est-il sur la terre un spectacle plus ravissant , et cependant pms naturel eu même temps , que celui d'un jeune cœur s'ouvrant aux émanations de la vertu en même temps qu'aux affections de la vie , se vouant , comme un lévite consacré, au culte du bien, avec toute la droiture de son âge > avec des facuhcs vierges encore ? L'humanité se réjouit à la vue d'un jeune homme vertueux, comme une tendre mère près du berceau de son premier né. La famille qui voit éclore dans son sein cette fleur aimable et pure en est comme parfumée. Les méditations de ce jeune homme sont pleines de semences ; ses actions sont des promesses , ses jours sont riches d'avenir. Et comment ne se lancerait-il pas dans la carrière du bien? tout le seconde: il ne craint ni les coups qui flétrissent , ni les doutes qui déconcertent ; il n'a point encore été trompé; il ne soupçonne pas ce que lui apprendra la terrible expérience du monde; à peine soupçonne-t-il tous les mécomptes qu'il trouvera en lui-même. En remplissant le devoir , il ne lait en quelque sorte que suivre son penchant; il goûte une jouissance , plutôt qu'il n'accomplit un sacrifice. prix inestimable de cette aurore de la vie morale ! généreux transports pour tout ce qui est beau et bon! saint et pur enthousiasme qui trouves la vertu si facile, et qui en aperçois à peine les mérites ! O douce séré-
3Q DU PERFECTIONNEMENT MtUUL.
nité de l'innocence , qui n'es encore troublée par aucun uuage» et qui ne conçois pas même encore l'idée du péril ! O soif ardente d'une ame qui , en aspirant au meilleur , se flatte de voir réaliser sur la terre cet idéal que poursuivent tous ses vœux ! Que n'êtes-voua connus d« tous ceux que la nature appelle à jouir de vos bienfaits? Pourquoi vous évanouissez-vous si proœptement , quand on a eu le bonheur de vous goûter? Éloignez , éloignez ces distractions fatales! quels sont ces -vains fantômes qui viennent souvent arracher à l'adolescence la possession des trésors qui lui étaient réservés? Prévenez ce souffle impur des passions, qui viendrait flétrir la tige des plus belles espérances! Retardez ces tristes expériences de la vie, qui viendront peut-être dissiper comme un songe ces émotions si enivrantes ! La plupart des égaremena de la jeunesse ont leur source dans des affections louables en elles-mêmes, mais qui n'ont pas encore été réglées et coordonnées par la raison > qui ne sont point contenues par l'empire de soi-même ; c'est pour suppléer en quelque aorte à cet empire de soi, trop incomplet encore dans la jeunesse", que la vertu se pare pour elle d'attraits plus pujssans»
Si l'amour du bieu peut, dès le début dans la carrière , obtenir un haut degré d'énergie, s'il se déploie même plus, librement dans une ame neuve encore, l'empire de soi, au contraire , ne s'acquiert que par un long et pénible exercice. La pratique- de l'obéissance et la déférence aux conseils sont offerts à l'adolescence , pour suppléer à ce ressort trop faible encore. Elle doit sentir
l'autorité d'autan, parce qu'elle est peu capable d'exercer celle que l'homme a sur lui-même. Le sentiment du respect sera pour elle un principe cpnservateur de. la pureté des sentimens et de la modération des désirs. Pour l'enflammer de l'amour du bien, qu'a~t-elle besoin, sinon de contempler les modèles, et de descendre dans son propre cœur ? Mais , pour se garantir des écarts de l'exaltation, même dans le bien, elle a besoin de la vigilance, de la défiance de soi-même ; elle a besoin de reconnaître ses guides et de savoir les entendre ; elle a besoin de ces règles qu'elle redoute tant : elle y doit trouver des limites qui la fortifieront en la contenant, des lumières qui lui tiendront lieu de l'expérience.
La seconde puissance morale , l'empire de soi , semble être, à son tour, le privilège réservé à l'âge mur : aussi , tout pour lui devient plus calme ; aussi est-ce loi qui rencontre de toutes parts des difficultés et des obstacles j aussi est-ce lui qui est appelé à la persévérance, à la patience. Les émotions lui sont moins nécessaires ; car il n'a plus à entreprendre, il n'a qu'à continuer : il y a pour lui moins de secours , parce qu'il y a moins de dangers. Cependant, l'âge mur a des périls aussi, périls moins sensibles , moins signalés que ceux qui environnent l'adolescence , mais qui, à quelques égards, n'en sont que plus redoutables. Ce ne sont plus les violens orages des passions : c'est au contraire une influence glacée qui s'étendrait progressivement jusqu'au foyer de la vie morale , si l'on n'avait soin constamment de s'en défendre : ce sont ces arides combinaisons qui naissent
des intérêts matériels > ce sont ces aveugles h a bitude s qu\se multiplient et deviennent plus pesantes de jour en jour ; c'est celte préoccupation des affaires extérieures! qui résulte naturellement de la situation où Ton est placé; ce sont pein>âtre les suggestions d'une fausse sagesse oui, dans une expérience encore superficielle et impar&ite des choses humaines , croit voir une triste confirmation des doctrines égoïstes , une condamnation des pensées généreuse* ; c'est enfin quelquefois, chez les hommes vertueux, l'abus même de l'empire de soi, et les exagérations qui , en répudiant trop le bouheujr , tarissent aussi indirectement quelques-unes des sources de l'amour du bien. Ces révolutions s'opèrent d'une manière insensible et lente \ on est surpris un jour, lorsque, ense comparant soi-même avec ce que l'on était dans l'adolescence, on se trouve presqu'entièrement changé. A cette influence insensible il faut donc opposer une résistance continue ; dans cette suite de Jours qui reviennent constamment semblables , il faut renouveler sans cesse le foyer de la vie morale : les progrès de la raison serviront à défendre de l'asservissement de la routine ; les exercices du dévouement préserveront le oeeur de l'engourdissement et de l'apathie; l'activité morale s'entretiendra au milieu de l'activité extérieure; c'est en se rendant utile aux autres hommes , que Fou nourrira en soi les affections généreuses ; car la pratique nourrit le sentiment U faudra surtout conserver religieusement cette loi au bien , le plus vrai trésor de l'homme , que tant de circonstances viendraient chaque jour afiâibîir, si nous n'appelions
pas de ces appârence^trompeases au têaaoipsatje es nos souvenirs et à calai de nôtre conscience. ; .
$eit (Ju'cwl descende «m soi-même} «Ht que Ton conàdèse la scène du «rade , #a est , au ■ premier abord, tenté de isu^posfer que ies phfe belles «nées de k jeunesse atmt aussi les meilleures , et qnel'hee&me déchoit généralement , plutôt qWil nfevaneéf .sons le rapport.de« facultés morales, aveélea progrès de Page; Un teè résultat serait triste et detourageans, sans, doute; nous n'en devrions pas moins rassembler toutes nos fonces pour Jutter contre une semblable tendances Mais «tost ki «ne infipswion plutôt qu'un jugement, et cette impressien nous , trompe , parce que nous confondons k jeuissaroce dé faiem avec sa pratique. Gette jouiss^ureenem penhe, avec l'âge* quelques-uns de ses attraits les plus sensible*; mais.' ces attraits étaient donnés surtout à cens: qui commencent , pour suppléer au* forets qui leur man^ quasent encore» L'exaltation de l'enthousiasme, sagement dirigée, peut servir au perferttOonémeutj mais elle db constitue point k perfection. A mesure qu'on avance en âge , les iumières se mettent mieux en rapport avec les affections, les facultés tendent à un plus juste «Juihbre'; voilà où consiste le vrai perfectionnement L'homme ne saurait déenoir moralement) tant qu'il ne perd pas les forcesf dettes pour bien faire » et si ces forces ne «'accroissaient pas à snesure.que notre expérience s'étend, que notre* raison s'éclaire > que nous obtenons plus de calme /qa» fes motifs de nous attacher à k vertu se confirment etse multiplient chaque jour > certes, le tort n'en
• Lit. III. SBCT. ïî. CHAP. IX. t&
dumèflfeuff semble qftela vertu, en voyant approcher ttieuréde sa récompense, se ranime, comme pénétrée d'une secrète joie. Les années -de la vieillesse sont le portique qui introduit au temple; elles ont déjà la' majesté du grand avenir. Du reste , gardons-noas detroire qu'il y aft rien de fixe , d'iné^vftahle , de nécessaire , dans la condition morale de l'homme en ce monde : il est temps encore dans lés dernières aimées , dans les derniers jours de la vie , de revenir à cette vertu crui , comme un* amie indulgente , est toujours prête a nous accueillir ; (raefqûes progrès que nous* ayons faits , il s'ouvre encore pour nous une carrière de progrès Nouveaux , dans Page même du repos; la période de «os Vieux jours est encore celle d'une éducation , et de quelle éàto-âtion ! Car à quelle destination elle doit nous conduire ! quelques ressources lui manquent , sans déute : si elle rencontre quelques obstacles qui hii sont propres , si èHe a à se défendre delà lassitude, dé rabattement, de la tirai-dite, deVmertie, «dWasservissen^t^cheux aux habitudes contractées , peut-être aussi 6?une secrète disposition à là défiance , d'un autre côté , la vieillesse a moins d'ennemis a combattre ; *eBte a de nombreuk et puissaiis secours ; elle recueille tous les fruits de cette expérience delà vie , qui , bien Interrogée , n'est autre chose qu'un grand enseignement de la vertu; «fié respire une atmosphère Bér calme et dé sènènité. Cette éducation qu'elle peut enidrè se donner à elle-même consistera en deuîx points £rmcipaûx : a cnercher elrà saisir tous les' moyens d'entretenir FactrvHé morale , et à se rapproiriher des i 3i.
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autres hommes par la condescendance et k bonté. De la sorte, l'énergie de la volonté sera soutenue , pendant que les affections viendront chaque jour se ranimer. Ces deux conseils , au reste , sont étroitement liés entre eux: car la sphère d'activité qui reste ouverte à un vieillard est surtout celle qui a pour objet de répandre des bienfaits sur les autres hommes. Oh !. qu'elle ne se plaigne point de son inutilité prétendue ! T a-t-il une puissance plus réellement bienfaisante que celle qui lui fut départie ? La bonté devient en elle plus aimable , plus touchante; l'attendrissement se mêle à la vénération qu'elle inspire ; les paroles qu'elle nous adresse sont augustes et tendres comme des adieux. Voyez toutes les merveilles que sait encore produire cette bonté des vieillards ! Ce sont les fleurs de l'automne qui naissent en abondance sous leurs pas; ils ne sont occupés qu'à prévoir pour ceux qu'ils chérissent ; on dirait qu'ils ne possèdent plus que pour donner ; cette générosité qui les anime, se hâte de répandre les dons, comme craignant de n'en avoir plus le temps ; cette générosité est bien plus entière, bien plus absolue : car, dans le commerce des bienfaits , elle ne peut plus porter aucun esprit de retour; et quels intérêts réels sur la terre subsistent en effet pour la vieillesse , si ce ne sont ceux que la bonté vient lui composer ! Enfin , quel prix inestimable dans ses dons i N'est-ce pas elle qui est appelée à répandre parmi les hommes les plus vrais et les plus utiles des bienfaits, savoir : les exemples et les conseils! La vieillesse est une magistrature instituée dans l'ordre de la
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arc, par la Providence elle-même ; elle ennoblît , sacre , purifie celui qui l'exerce dignement ; on s'amée- toujours soi-même lorqu'on travaille k l'améliora- . des autres. Mais, pour remplir cette mission, la liesse doit être accessible ; elle doit apprendre le lane de ceux qu'elle est appelée à instruire , pour pou* p s'en faire entendre ; par un heureux retour, elle se imera , s'attendrira , dans leur commerce. N'est-ce
ce que lui annonce ce secret instinct qui la conduit s l'enfance ? Elle se complaît auprès de l'enfance, ce que c'est l'enfance surtout qui a besoin de recueillir, s sa protection , ces leçons que ne donnent point les *es , et de se former auprès d'elle aux habitudes du peet ; elle se complaît à retrouver , dans l'enfance , lage de ces vrais biens , que le temps n'altère pas, et i l'expérietoce de la vie fait toujours mieux apprécier, ces biens'dont la candeur est l'emblème, dontl'innoice est le gage. On dirait que cet aimable rapprochent opéré par la bonté entre la vieillesse et l'enfance,
comme une sorte de bénédiction donnée à ceux qui trent dans la vie terrestre , par ceux qui sont près de quitter.
Il y a , pour les femmes, une différence bien moins senle que pour les hommes, entre l'adolescence et la raa- •îté morale : aussi atteignent-elles bien plus tôt leur iturité relative , et conservent-elles bien mieux tous ■ dons de leur adolescence. L'amour du bien semble évaloir chez elles, comme l'empire de soi chez les mmes : elles ont tous les avantages qui sont dus h la
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intellectuelle; que le privilège de l'un soit le dévouement, comme la force celui de l'autre, afin qu'échangeant entre eux les sentimens et les lumières, se protégeant réciproquement par la tendresse et le courage, ils Tiennent se réunir dans cette vie bienfaisante et religieuse, qui estfa vraie activité et le parfait amoor. Aussi, la principale éducation de l'un des deux sexes a-t-elle pour objet la pureté du cœur , qui est l'égide des sentimens, et celle de l'autre , la raison, qui est celle de la force , parce qu'elle est le principe de l'autorité sur soi-même.
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La raison elle-même ne devient pas toujours plus sage par cela seul que l'esprit est plus éclairé ; il faut aussi que l'instruction acquise soit en rapport avec les notions que l'on possédait déjà , avec les applications qu'on se propose de faire; des connaissances incomplètes, incohérentes , peuvent être, pour la raison , un fardeau embarrassant, et même une cause d'erreur, lorsqu'elle vent en faire usage r le mérite et l'utilité des connaissances dépendent de leur coordination et de leur opportunité. De même aussi, toute acquisition de lumières ne saurait être indifféremment profitable au caractère; celles-là seules lui profitent, qui peuvent entrer dans l'étude de Fart de notre amélioration, el qui se trouvent en rapport avec notre condition et la destination qui nous est marquée ; il y a quelquefois une ignorance salutaire qui protège notre bonheur 6n nous préservant des désirs indiscrets et des ambitions trompeuses. U est des vérités dont on peut abuser, quipeuvenf devenir, entre nos mains, des instaurons nuisibles , parce que nous n'aurons pas toutes les données que l'expérience devait fournir pour leur emploi , ou parce que nous ne serons pas placés dans la situation fcvorable pour les appliquer , on enfin parce que nous n'aurons pas encore nous-mêmes les dispositions , les qualités , les forces nécessaires pour bien manier en effet un instrument dont l'usage est beaucoup plus difficile qu'on ne pense. Par cela même que les connaissances sont un moyen, elles se prêtent, dans la vie active , à tous les genres d'effets , et peuvent servir au mal comme au bien. Ce ne sont jamais les lumières qui
ont tort ; le toit est à la maladresse , à l'imprudence et surtout à l'aveuglement de la vanité qui du sein même de l'aliment, ferait sortir un poison.
Il en est autrement de l'influence qu'exercent ks facultés intellectuelles sur les facultés morales. Chacun des premières exerce directement une influence propice sur les secondes j aussi long-temps que les premières conservent entre elles , dans leur développement , une juste harmonie, cette influence continue à être bienfaisante elle commence seulement à être nuisible lorsque , l'équilibre des facultés de l'esprit étaut trop sensiblement rompu, l'une d'entre elles usurpe un empire presqtf exclusif; en d'autres termes , le perfectionnement intellectuel est toujours par lui-même favorable au perfectionnement moral. Loin de nous l'idée de prétendre qoe le premier puisse suppléer au second ! Celui-là ne fait qu'imposer , au contraire , un plus grand besoin et un plus grand devoir de travailler à celui-ci , pour entretenir constamment l'harmonie des deux systèmes. Nous n'avons garde , non plus , de dire que l'un conduise nécessairement à l'autre. Nous voulons seulement faire remarquer que le perfectionnement de l'esprit fournit , pour l'amélioration morale , de précieux secours , mais de secours qu'il nous reste à faire valoir , dans l'éducation de nous-mêmes : de là dérive un régime de soins que doit observer, dans la culture de son esprit, celui qui tend à ce noble but de la destinée humaine.
Déjà, en général , la culture de l'esprit', lorsqu'elle est bien dirigée, tend par elle-même à nourrir le sentiment
de ce qui est noble , pur et distingué 7 elle ramène salis cesse à ce vrai qui est l'essence du bon , à oe beau qui en est la splendeur , suivant la juste expression de Platon ; eue doit foire naître un besoin, un pressentiment, un avantageât de la vertu ; elle viendra en nourrir l'amour', lorsque cette flamme sacrée aura pénétré dans le cœur; elle rendra sa pratique plus facile et plus douce; elle y attachera par des liens plus constans. Le sentiment d» vrai et du bon étant de sa nature essentiellement d&în* téressé, dispose Famé aux mouvemens généreux, et la prépare ainsi aux aqtes du dévouement (i). Consultons notre propre témoignage j dans ces momens de recuefl- I eurent paisible où, livrés à la recherche des trésors de l'intelligence , parvenus à les saisir , nous en goûtons la pleine jouissance , et lorsque, en marchant sur les traces du génie, reouetilarit ses leçons, une vérité nouvelle, une conception .'sublime viennent captiver notre esprit) Combien , alors , elles sont loin de nous , les régions agitées par le souffle des passions , ou desséchées par l'avide personnalité ! N'y a-t-il pas, dans la convktion profonde produite par le vrai , dans l'émotion excitée par le beau ,
( i ) On femaicpiera ici nn exemple de Putilitéqee la morale peut retirer de ralliant des doctrines théoriques avec le# couaeifc pratiques , et qui tend aiusi à justifier , atec le plan de oet çcr^t , Topûiioii émise dans Vavant-propos. Les maximes pratiques qui sont exposées ici reposent essentiellement sur les doctrines exposées aux chapitres 7 et 8 du livre premier. Les moralistes qui prétendent fonder le sentiment da beau sur- l'utilité seraient cQjadnita à d'autres conséquences.
une puissance secrète qui nous rend {eus capables de sentir, ce qui est honnête , juste , louable , conforme a For* dre moral? Sk 9 alors, nos regards viennent à rencontrer les autres hommes , ne les salueront-ils pas avec une bienveillance plus profonde et plus animée ? Si l'occasion de foire une bonne action nous est présentée dans un tel moment, ne sera-t-elle pas acceptée d'une manière plus naturelle et plus empressée ? Il y a dans le vrai un caractère grave qui dispose au respect ; dans le beau , un caractère aimable qui attendrit. Les actes de l'approbation et de l'estime fortifient l'ame, la reposent ; l'admiration élève, épure, épanouit le cœur. Toutefois, pour tirer des exercices de l'esprit ces salutaires influences, il fout que nos facultés y soient dirigées, en effet, de manière à nourrir l'amour do vrai et du beau, et trop souvent, il fout l'avouer , nous abusons au contraire de ces dons de telle sorte que l'esprit vient corrompre le cœur, ou du moins le dessécher.
De même qu'il y a dans le monde certains esprits plaisam, qui découvrent une matière à la gaieté dans les choses les plus, sérieuses, et qui, du sublime lui-même, font sortir le burlesque, parce qu'ils ont un talent naturel à travestir les objets , à saisir un genre de contraste qui fait passer de ce qu'il y a de plus distingué à ce qu'il y a de plus vulgaire, il y a aussi certains esprits enclins à dénaturer d'une manière plus grave les choses relevées, par l'aspect sous lequel ils les envisagent et les présentent ; ils sont doués d'un talent malheureux pour réduire ce qui est grand aux dimensions les plus mesquines; c'est
encore le même art que celui des bouffons, mais exercé d'une manière triste et sombre , quoique ses auteurs cherchent ordinairement à l'animer d'une gaieté fausse et cruelle, par Femploi du ridicule t esprits prompts, subtils, dont le mouvement naturel est, non de monter, mais de descendre; de s'emparer, non de- l'essence des choses, mais de leurs moindres accessoires. Dans un majestueux ensemble, ils découvriront un point inaperçu • ils le mettront en évidence par un trait rapide, le grossiront par la surprise; ils rompront ainsi l'harmonie du tout. Le champ de la morale sera surtout exposé à leurs dévastations, parce que, tout y étant grand et majestueux , il y a plus à dégrader. Ils prendront leurs armes dans l'histoire générale et privée, dans l'expérience du monde, parce qu'en effet la vertu n'est jamais pratiquée sur la terre d'une manière complète, et que, dans les caractères où elle établit son règne , il reste toujoursquelque imperfection et quelque désaccord dont le besoin du dénigrement peut tirer avantage. La noble attitude de la simplicité, le mouvement de la générosité et delà confiance exciteront en eux un dédaigneux sourire; les maximes des sages seront pour eux de vaines abstractions, les moindres faiblesses des grands hommes, un sujet de triomphe. Peut-être obtiendrdnt-ils quelques appbudfssemens frivoles et vulgaires : n'en est-il pas pour les saltimbanques? Les hommes légers trouveront en eux le piquant de la variété, le charme des contrastes, la nouveauté; car y att4l rien.de plus neuf que de voir renverser des vérités 1 «éternelles? Le vulgaire aime à voir détrôner,
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comme les enfuis aiment à voir détruire. IftriUeuis> ssns se l'avouer , plus d'un spectateur ne sera point ftchéde voir ainsi déconsidérer des modèles dont il n'a pas le courage de s'approcher, et qui humiliaiettLsoja amourpropre , en condamnant sa lâcheté. Ce fléau se produirait surtout dans les états de société où les jouissances de l'esprit seraient devenues un jeu. plus qu'une occupation, oit eUes viendraient s'associer à k frivolité des mœurs, m les esprits énervés par l'abus du plaisir , fatigue* par la satiété et le dégoût* incapables de l'énergie «pu aspire aux gtandea choses* mais tourmentés encore d'une activité inquiète , en cherchant la nouveauté, voudraient l'obtenir, sans efforts j où L'extrême complication des relations sociales et le frottement continuel des individus, BOToriseraiènt le jeu, assureraient le succès de ces observations fines et rapides , qui saisissent les nuances les plus fugitives dans les choses, fcs situations, et les caractères.
Observe» comment la nature f dans ses vastes ateliers , procèdeà cette fouk de translbrinatbufrsuscessrves qu'elle fait subir aux substances organisées-, comment dans cesse elle dissout pour combiner, détroit pour revivifier! Telle est l'image des procédés auxquels est appetô f esprit humain. Comme on ne connaît bien un tout -qu'en examinant ses diverse» parties 5 le travail de la décomposition doit préluder aux opérations mteUsotuelks ) mais jusqu'alors, i'opeïsatidn n'est encore qu'ébauchée; il reste 4 ia compléter. pardeaicedompositipnsncfUveUes) si l'on .s'arrête h ce point, on n'a produit encore -que des (fis-
section*; tes objets ratent éépoarvta dfe diàfecif , de
ni
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par suite de quelques abus et de quelque déviation, seraient réellement nuisibles à l'intelligence elle-même , quoiqu'enlui apportant peut-être quelque exubérance de capacité spéciale.
Il arrive même que cette attention investigatrice, qui est l'œil de l'entendement , en se dirigeant, avec une ardeur et une persévérance trop exclusives , sur le théâtre des phénomènes extérieurs , oublie l'usage de ces exercices réfléchis par lesquels elle devrait pénétrer dans notre propre intérieur; alors, non-seulement, avec beaucoup de science, on peut rester fort peu avancé dans la connaissance de soi-même, mais le défaut de vigilance intérieure peut laisser facilement introduire l'anarchie dans le cœur : alors la culture des facultés morales languira dans son principe; ce ne sera point la distraction du, monde et des plaisirs ; ce sera une autre distraction moins funeste , sans doute , mais qui , empêchant d'habiter avec soi-même, privera des abondantes richesses qu'on devait puiser dans ce commerce.
Mais l'inaction et la torpeur des facultés intellectuelles, leur divagation , n'ont-elles donc pas aussi des influences délétères ? N'agissent-elles pas sur le caractère d'une manière encore plus directe ? La triste insensibilité n'estelle pas souvent la suite de la dissipation de l'esprit ? Combien de fois nos fautes, aussi bien que nos erreurs, sont nées de l'inattention, et pourraient être définies une distraction 4e l'aine ! La, vertu est bien plus négligée, méconnue, «oubliée, qu'ouvertement violée. Certes, plus l'esprit aura d'élévation et d'étendue , mieux il appréciera
ces vastes rapports par lesquels les vérités morales se coordonnent entre elles, se lient à la destinée humaine, a la prospérité sociale et au bonheur individuel. La science de la vertu est donc l'héritage des grandes intelligences. Donnons à nos facultés intellectuelles l'éducation qu'elles sollicitent elles-mêmes, et, alors, loin d'avoir rien à craindre de leurs progrès, nous les emploierons à notre amélioration! exerçons-les sur des notions complètes , justes , solides ; accoutumons-les a suivre des voies droites et régulières, à demeurer fidèles à la nature! surtout, que, dans ces nobles travaux de l'intelligence, nous soyons toujours animés par des motifs qui en soient dignes ! que le vrai, le bon, soient invoqués avec sincérité, et, par conséquent, recherchés pour eux-mêmes! Gardonsnous d'en faire une proie pour les avidités de notre égoïsme ! Gardons-nous d'étouffer sous des intentions vénales ces heureuses émanations qui devaient arriver jusqu'à nous ; et ne considérons jamais le vrai et le beau que comme une propriété commune de l'humanité tout entière; que les succès obtenus dans leur recherche soient, non un instrument pour nos prétentions , mais un moyen de répandre au dehors des bienfaits du plus haut prix ! Les philosophes n'ont pas cessé d'accuser l'imagination comme l'irréconciliable ennemie de notre raison, de notre moralité, de notre bonheur; ils ont vu en elle la source des prestiges qui nous égarent, des vaines ambitions qui nous exaltent , de tous les troubles qui s'élèvent dans notre cœur. Ces ^accusations ne sont, à quelques égards, que trop justes et peut-être ne sont-elles pas épuisées. Les
désordres de l'imagination peuvent altérer en mille, manière? les notions du bien, tes couvrir d'un épais w»ge, et porter de la sorte urne atteinte funeste an cuit» dont elles étaient X objet ; l'imagination n'étant apprit qu'à remplir des fonctjoiis^uboro^nnées ^i^r^^d'o b^ a *^ , M elle reste abandonnée & elle-niême , l'ordre djes- choses est renversé, et l'empire de. soi en est inévitablement afiàityi Aussi remarqne-t-en que l'abusée riwagiuaùe* amollit le caractère, ressuscite avec une vivacité nouvelle ces impressions sensibles qui, de leur nature , sort toutes passives. U fournit un aliment abondant aux passions; il trouble la paix, ce principe de la vraie force : il snhstflme de molles et fugitives peintures h la soli<je substance des réalités : U prête le feux e$ pernicieux secours désillusions à Pâme, qui, au milieu des épreuves, était appelée à se. fortifier par la résistance ; il lui déguise le combat , pour la dispenser de vaincre : il promène dansJe vaguedes rêveries l'homme destiné à accomplir des actions sérieuses da*s un monde positif, ne lui offre que des objets mobiles, légers, soumis à son bon plaisir ; et; transformant son existence en un vain jeu, le gouvernement de Wi-^ém* en une sorte d'anarchie, il laisse un libre cours à tous les écarts de. l'indépendance. U y a dans les exercices de l'imagination quelque chose de voluptueux qui assoupit ¥a»e : etie respire et elle sent avec une entrées vivacité; mais c'est comme dans un songe. En un i»ot , cette faculté capricieuse résiste de mille manières aux règles inflexible» et aaatères du juste ; avec le désordre des idées , eUe tend à foire naître celui des sentimens. Parmi les divers genres d'illusions
dont les écarts de l'imagination peuvent être la source , il en est un qui demande d'autant plus à être signalé , dans l'intérêt de notre amélioration morale , que les pièges qu'il nous tend sont plus subtils, et qu'il peut surprendre les âmes les plus honnêtes : ce sont les illusions qui nous égarent dans la connaissance de nous-mêmes , celles qui nous trompent sur nos propres sentimens, sur la réalité et la force de notre attachement à la vertu: ces illusions, nous berçant par des jouissances purement spéculatives , nous exaltent pour les images d'une perfection idéale qui charme notre esprit ; sans s'emparer de notre ame , sans gouverner notre caractère, sans s'imprimer dans notre vie; elles nous composent ainsi une sorte de moralité artificielle et trompeuse; elles convertissent la vertu en une sorte de poésie délicieuse ; mais elles la relèguent dans les nuages, et lui' ravissent cet empire positif, obscur, profond, qu'elle doit exercer sur nos sentimeos , nos actions ; comme si la vertu devait être la récréation , la décoration , et non la règle de notre existence; Si la sagesse procède en faisant sortir des objets sensibles les notions morales, l'imagination , procédant par une voie contraire , fait rentrer les notions morales, comme toutes les conceptions abstraites, sous le voile des figures sensibles. Défendonsnous donc du penchant trop ordinaire aujourd'hui, à considérer les sujets qui se •rattachent* aux plus graves destinées de l'homme, sous cet aspect <îm'on appelle leur coté poétique ! on s'expose ainsi à faire prévaloir ces accords superficiels qui charment l'imagination , sur les sévères harmonies du devoir, à prendre l'élégance dqs a 3a...
formes pour la bonté réelle, la grâce pour la Tenté, le symbole pour la chose; ou introduit dans k cuke sain et épuréde la vejl^une sorte de superstition et d'idolâtrie. Mais, après avoir accablé l'imagination des plus graves reproches , k philosopha n'eut-cUe pas dû être pins juste envers cette bHUante faculté de ^^intelligence ? La morale elle-même n'eûtrelle pas du mieux reconnaître tons les service» qu'élit tu peut recevoir ? Renfermée dans ses fondons légitimes, dirigée à sa vraie destination, cette faculté ne doit-elle pas, comme toutes les autres, apporter de nombreux tributs au perfectionnement de notre caractère ? QueUe est donc k puissance qui nous met en possession de l'avenir , cette oui nous transporte à toute» les distances, celle qui nous lait concevoir k& objets invisibles à nos sens, celle qui nous introduit dans k région du possible , celle qui soutient ainsi nos forces par l'espérance , qui étend k sphère étroite de notre existence aurdela des limites du présent ? Ne servtt-ette qu'à renouveler les sources de k sensibilité , ne viendrait-elle pas ainsi féconder les champs de k vertu? Ne fît-elle que récréer et embettûr par des jouissances innocentes et pures notre vie intérieure , en eek encore , elle restaurerait uns forces. Ne fît-elle que nous attacher à k contemplation de k neutre , elle nous conduirait, par. cela, seul > à une glande et instructive école*. JSe laissons pas notre; vertu s'évaporer en une vaine et fantastique poésie! mais permettons à k poésie de venir se mettre an service de k vertu ! Qu'elfe rapproche de nopsqe divin modèle! qu'elle prête et snnélo-
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quence et ses grâces à k voix austère du devoir! Cette poésie toute morale, messagère du bien, la Providence ne l'a-t*eue pas lait apparaître de toutes parts sur le théâtre de ses œuvres ? elle respire dans toutes les scènes de la nature , si nous savons les considérer, non du seul œil du corps > mais de l'œil attentif et recueilli de Faane ; elle retentit dans l'hymne que célèbrent à Fenvi foules les créatures ; elle emprunte sa majesté aux phénomènes célestes , des expressions variées et gracieuses aux paysages, aux simples fleurs. Elle respire dans les chants de l'homme, quand > digne interprète de ce concert universel, il restitue lui-même Pimage de la vertu à ces scènes qui semblent l'invoquer c\ s'animer par sa présence y dans les moaumens élevés à la mémoire desgrands hommes et au souvenir des actions généreuses ; dans, les solennités publiques, lorsqu'elles sont comme une fête augusDe , consacrée par 1a société humaine à honorer ce qui mérite ses respects , et à resserrer lesUensqui unissent ses membres ; dans l'appareil imposant et simple qui environne les magistrats et décore le temple des lais. C'est, elle qui lève l'étendard à la- vue duquel le patriotisme se rallie ; c'est elle qui cueille la palme décernée au héros; c'est elle qui compose tous les attributs ôfe la gloire. Qu'ils s'avancent donc autour de l'image saîute de la vertu , tous ces arts créateurs qui font l'orgueil et les délices de la terre 5 Qu'ils viennent former son cortège! Qu'ils lui offrent leur encens le plus pur! Qu'ils saluent cette bienfaitrice du monde l Qu'ils annoncent sa présence aux hommes , et qu'eux-mêmes, transpor-
tés , en la contemplant , d'un enthousiasme plus sur et plus vrai que celui qu'ils puisaient dans des sentimens terrestres, se rendent dignes de recevoir d'elle un ordre de beautés immortelles !
Voilà la vraie vocation de l'imagination , l'esprit dans lequel elle doit être cultivée, exercée, dans lequel ses productions doivent être conçues, goûtées; et alors elle apportera à notre ame , dans sa coupe brillante , non de funestes poisons , mais de doux et salutaires breuvages.
Siégeant au faîte de toutes les facultés intellectuelles, la raison, arbitre, régulatrice , modératrice suprême, assigne à chacune son département , ses fonctions , ses 1 limites. Ses attributs Ji elle-même consistent dans cette haute prérogative , dans l'empire qui a été accordé a "intelligence sur elle-même : armée de la méthode , elle classe, coordonne, distribue; armée du jugement et s'appuyant sur le bon sens, elle pèse, décide : l'ordre, la vérité, voilà son domaine. C'est à elle qu'est commis le soin de notre perfectionnement intellectuel, puisqu'elle est chargée d'obtenir l'harmonie générale. Son énergie doit s'accroître toujours en proportion du développement des facultés qui lui sont subordonnées. Ici , du moins , aucune influence funeste ne sera à redouter; toutes les influences seront salutaires. Si la raison n'est point la vertu même, comme l'ont prétendu quelques sages, elle en est du moins la sœur; elles ont la même physionomie, le même langage ; elles reconnaissent les mêmes autorités ; elles obéissent aux mêmes règles ; elles suivent en mile choses les mêmes voies ; elles se tendent incessam-
ment la main l'un*; à l'autre ; elles sont d'intcUigenw entre eiles ; elle» se. cosnunùnieiit ,sq conecrteut à ohà* que infant Les. habitudes d'ordre et de régularité étar hUes dans les idées, se oomaMiuiquent d'une manière insensible aux sentiment» et au système entier de la. vie : la sérénité de l'esprit favorise la paix de famé. L*ei~ reur , quoi qu'on en (Use. , n'est jamais bonne à rien. Voyez ce que devient ]& morale lorsque,, par une alliance adultère , elle se fcçuvc confondue avec l'erreur S Voyez ce que devient la vertu la plus sincère , aceompa-» gnée d'un esprit faux ! Nonrseukment les forces qui nous avaient été données pour faire le bien se dissipent alors en applications stériles , mais, employées au hasard, elles se dirigent souvent contre le but lui-même ; ettes servent à 'tourmenter et les autres et nous-mêmes , sous les plus honorables prétextes. Il y a plus encore i fa Êiusses associations d'idée qui nous imposent , au nom. de la morale > des devoirs imaginaires, tendent souvent , par une conséquence inévitable > à altérer >au fond de notre ame , la pureté du sentiment qui s'attache aux devoirs véritables : car il ne se présente que de trop fréquentes occasions ou les préceptes conventionnels et factices se trouvent aux prises avec les règles immédiatement dictées par la voix de la conscience. De celte lutte naîtront, du moins , des perplexités qui affaibliront l'autorité de la conscience >si toutefois elle n'est pas même étouffée , si l'empire de l'habitude ne prévaut pas , ce qui n'arrivera que trop souvent , par cela seul que l'habitude est une force aveugle et mécanique. In-
terrogez le fils de la veuve immolée sur les côtes du Malabar , ce fils auquel un devoir factice prescrit de solliciter l'ordre pour le sacrifice de sa mère , de porter lui-même la torche au pied du bûcher ! Descendez au fond de son cœur , et voyez s'il est possible que ce devoir prétendu ah laisse subsister en lui la piété filiale dans son intégrité primitive! Dès que vous déplacez le point de vue , vous multipliez à l'infini les fausses conséquences , et d'une erreur germeront mille erreurs imprévues que vous ne serez plus à temps de détruire. Ne craignez rien de la vérité , dès qu'elle est à sa place ! eh ! si elle était hors de sa place ne cesserait-elle pas d'être la vérité ? La morale ne redoute pas les investigations profondes , dès qu'elles sont complètes ; elle redoute les vues superficielles et frivoles. Le bon sens est l'ami , le gardien de la vertu ; il protège la rectitude des intentions et le calme du cœur ; il fortifie l'ame par la plénitude de la conviction. Le commerce de la vérité entretient la sécurité, la confiance, la constance, la solidité des résolutions et la dignité du caractère.
Lorsque l'on est devenu capable de bien gouverner son esprit , n'est-on pas devenu plus capable aussi de bien diriger les mouvemens de son cœur? N'a-t-on pas plus de moyens pour avancer dans la connaissance de soi-même, et, par conséquent, pour exercer sur soi-même l'empire moral ? On remarque cependant que les hommes livrés à une vie d'études sont, en général, exposés à la faiblesse du caractère. Mais ce n'est point au développement qu'ont reçu chez eux les facultés intcllec-
tuelles, qu'il faut attribuer un effet semblable ; c'est au défou t d'équilibre entre ce système de facultés et celles qui appartiennent à la volonté : ils n'ont pas assez d'occasions de vouloir et d'agir, précisément parce qu'il n'y a pas pour eux de vie extérieure. En désirant donc pour eux ce régime des affections domestiques, qui maintiendra l'harmonie des facultés du cœur avec celles de l'intelligence , nous désirerons aussi pour eux qu'ils puissent ] se créer quelques exercices actifs, et surtout les rendre / utiles aux autres hommes : plus les occupations ordinaires I de l'esprit auront de généralité dans l'objet de l'étude , I plus il deviendra nécessaire que cette vie bienfaisante f au-dehors particularise l'objet de son activité , et s'htdi- J vidualise sur les personnes.
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V 7 Si toutes kl fhoriftês morales de Hionwe aspirent! k religion , la religtwi,*» se rodant à leurs Yttux, tient à son tour èemr apporter la plus favorable entant.
La Providence a voulu que, pour fe gra*de unmrsalité des hommes, le sentiment religieux placé par elle dans leur cœur, n'attendît pour ëclore que l'apparition de cette pensée si simple dans sa' sublimité , qui lui révèle le Bienfaiteur suprême. Ce sentiment se déploie alors d'une manière aussi naturelle que l'amour filial dans le coeur de l'enfant , dès qu'il connaît son père. Fortifié, éclairé chaque jour par l'expérience et la réflexion , il germera au sein de la conscience, comme dans son sol natal; il expliquera, fécondera, achèvera tout ce qu'il y a de moral dans l'homme. Sans lui , la créature intelligente n'est plus qu'un être avorté : on dirait un fruit qui tombe détaché de l'arbre universel de la création, comme n'ayant pu atteindre à sa maturité. V
A l'origine de la civilisation , on voit la religion se montrer comme la première institutrice des sociétés hu-
maines : elle y est lamère des arts, des sciences, des moeurs et des lois elles-mêmes ; à mesure que la civilisation se perfectionne, elle apporte une lumière toujours plus vive; se renfermant dans les applications relatives à la morale et. -•» bonheur , elle en devient plus bienfaisante, plus gia .de et plus pure. De même, elle cfenmence à verser dans le cœur du jeune enfant les premiers enseignemens de ce qui est juste et bon; c'est elle qui lui fait goûter le sentiment du devoir : après avoir accompagné l'homme dans toutes les épreuves de la vie, elle lui apporte de nouvelles forces et de nouvelles perspectives , lorsque ses organes s'afiaiblissent et que les choses terrestres s'évanouissent pour lui. Jamais elle n'apparaît plus touchante et plus auguste que lorsqu'elle vient éclairer de ses divins rayons l'aurore ou le décb'n du jour de notre vie : la retigion est l'Alpha et l'Oméga de notre destinée; elle est la sagesse de l'enfance et la jeunesse des vieillards. Si , donc, la carrière que l'homme parcourt ici-bas n'est , aipsi que nous l'avons reconnu, qu'uue grande et continuelle préparation , il est remarquable que la religion en embrasse aussi le cours tout entier, pour contribuer à cette longue éducation. Et remarquez qu'elle renferme à la fois toutes les conditions nécessaires pour rendre cette éducation aussi complète et aussi fructueuse qu'il est possible ! Bien différente de celle que donnent nos pédagogues, cette éducation s'adresse aux facultés les plus/ intimes de Pâme, les nourrit, les développe, en même temps qu'elle en règle l'exercice; elles les cultive toutes à la fois, elle les cultive dans un harmonieux accord ; i 33.
elle les dirige incessamment vers les applications pratiques; surtout, c'est a leur principe vital qu'elle s'adreac pour leur donner le plus haut degré de pureté et d'énergie. Le sentiment religieux, le sentiment qui s'exprime par l'adoration , renferme à la fois l'amour, le respect la soumission, la gratititle et la confiance ; il est lecuter rendu à la puissance , à la sagesse y à ia bonté infinie, à l'infinie justice : il n'est donc pas un sentiment moral dont il ne s'empare , dont il ne fortifie les principes. dont il n'étende la sphère. En même temps qu'il communique à l'amc une élévation singulière, il la rappetir sans cesse aussi à la simplicité et a la modestie ; il ta restaure, en même temps qu'il l'attendrît; la modère, « même temps qu'il l'anime ; il associe à la défiance <k soi-même le plus héroïque courage : et, comme H oflrr tout ensemble à la créature , et le modèle de cette perfection idéale vers laquelle il dirige les plus nobles affections de son cœur, et les perspectives d'un avenir sans bornes, comme d'une vie meilleure, il l'excite sans cesse à un perfectionnement progressif, en même temps qu'il seconde puissamment, en mille manières, ses efforts, par le commerce qu'il établit entre elle et son éternel amour. C'est en aimant qu'on apprend à aimer; c'est en aimant ce qui est vraiment digne d'être aimé qu'on comprend l'amour. L'amour, au sein de la religion, a reconnu son essence, sa source originelle : il en découle sans cesse , vivant et ranimé d'une jeunesse nouvelle; il s'épure au foyer céleste : de là , il se répand sur toute la terre avec une abondante plénitude, il se multiplie, agit.
féconde, embrase, éclaire. Si les rapports d'un moment, fondés sur la communauté d'intérêts si bornes, suffisent pour créer des affections si vives, que sera-ce des liens éternels qui embrassent tout ce qu'iJ y a de plus profond et de plus réel dans l'existence ? Dans tous les êtres qui nous sont unis par la société ou par la nature , l'homme instruit par la religion reconnaît désormais un dépôt sacré qui fut confié par l'amour parfait et infini ; la tige de la grande confraternité est découverte ; l'humanité devient un lien de famille, une communauté d'avenir; il n'est plus d'inconnu, plus d'étranger pour celui qui lit sur le front de son frère les caractères imprimés par la main de Dieu même. La piété, d'une extrémité de la terre à l'autre devient la sainte et magnifique sympathie des cœurs. Et quel nom donner à ces affections, beau présent de la nature, si elles étaient dépouillées du sentiment religieux qui en est l'ame ? Cœurs tendres , répondez ! Seraient-elles un charme ou un poison? Serions-nous satisfaits on trompés par elle? Que nous resterait-il à partager aveo ceux que nous chérissons? Dans quelles pensées nous serait-il donné de nous entendre ? Quelle serait la pauvreté de notre langage! avec quel tremblement nos regards viendraient se rencontrer, dans cette rencontre si fugitive ! Quel désespoir , perdus à jamais l'un* pour l'autre, au jour des adieux! Serions -nous donc même ici-bas réellement l'un à l'autre? Nos âmes se seraient touchées en passant; elles ne se seraient point confondues. Tendresse conjugale, amour maternel , douce amitié, que vous resterait-il? Vous seriez déshérites de a 33..
vos plus nobles jouissances, de toutes vos espérances ! Pauvres enfens ! c'est maintenant que vous deviendriez réellement orphelins l Qh! si la vie religieuse est retirée à l'humanité, quelle coupe recueillera tant de pleurs qui coulent sur la surface de la terre? Quelle urne contiendra tant de regrets? Quelle voix calmera tant d'alarmes? Où retrouverons-nous alors une patrie? Où sommes-nous désormais? Que devenons-nous? Quel est ce désert ténébreux où nous traînons nos pas , ombres incertaines? Le temps n'a plus pour nous qu'un présent; toutes les issues sont fermées. Éloignez ce fragile cercueil qui renferme la commune dépouille! dispersez aux: vents ces ossemens, cette froide poussière qu'une erreur grossière avait réunis ! Ce n'est plus qu'un faux symbole, qui nous rappelle seulement ce qui fut et n'est plus et ne peut plus être, qui proteste vainement contre l'arrêt de l'éternel divorce. L'égoïsme a eu raison, seul il a été prudent : amour, bonheur, ces deux grands buts de l'honime ne sont plus que deux termes contradictoires, et à jamais inconciliables entre eux. Qu'ils triomphent ensemble, l'égoïsme sensuel et l'irréligion ! Une affreuse logique les a rendus la conséquence l'un de l'autre! Qu'ils triomphent! Les glaces, les ténèbres, le néant, sont leur empire.
L'égoïsme J ... mais , privé de la religion , qu'est-ce que l'homme demeure pour lui-même ? Que t trouvera-t-il donc en lui à aimer, a soigner, à protéger ? Quel est ce triste tète-à-tête, ce stérile monologue? ah! rendez, rendez la religion à cette créature faible et inquiète! Alors , elle pourra s'aimer justement, s'aimer vraiment elle-même,
II V. m. SEClt'lt CHAP. XI. 886
goûter quelque douceur t troiiverqueJque fruit dans cette affection solitaire ; l'instinct qui k ramenait à elle-même sera légitimé et satisfait : isolée de Ja création entière, la voyant disparaître à ses yeux , tout lui resterait encore : il lui resterait l'infini, objet de son culte, terme de ses espérances.
L'attraction universelle de l'insensible matière atteint complètement son but : elle entretient l'harmonie universelle de la nature visible. Le noble attrait des cœurs tromperait-il donc le sien? Ne les ferait-il graviter les uns vers les autres que pour qu'ils se repoussent à jamais ? Serait-il le principe d'une disharmonie perpétuelle et générale dans la plus belle région de l'univers?
La religion provoque le sacrifice; le sacrifice a été la " condition fondamentale et générale du culte, dans tous les lieux et dans tous les temps. Sans prendre tant de peine à chercher l'explication de ce phénomène historique, n'est-ce point parce que l'amour, même à son insu , est le principe vital de la religion ? On n'aime qu'en donnant : on aime d'autant plus, qu'on immole davantage; aussi l'homme n'a-t-il trouvé rien d'assez précieux pour l'holocauste. Cet exercice d'immolation sera donc l'éducation de la générosité ; et qu'en coûtera-t-il , alors , pour s'immoler a ses semblables, puisque c'est se donner ( à Dieu même? Le voilà, le véritable holocauste que 1 cherchait la piété , et que la bonté signale.
La religion est une science , une science simple dans sesélémens, mais immense dans ses applications. N'est-ce pas éminemment à elle que s'applique la belle définition i 33...
3gft DU PERFECTIONNEMENT MORAL.
de Bacon? Car, quelle plus grande interprétation de la nature? et la portion de la natnre qu'elle interprète le mieux, est précisément celle qui nous touche de plus près , la plus essentielle à notre bonheur, la plus nécessaire à l'exercice de notre activité , celle qui seule nous est intime et propre : c'est notre destinée elle-même. Elle nous en dit même plus sur le moindre insecte et la moindre plante , que tout l'art du zoologiste et du botaniste : ceux-ci me montrent l'ouvrage; celle-là, l'auteur. La religion seule déroule la chaîne des causes, explique la notion de la cause ; car, il n'y a point de causes, sans la cause première; or, la vraie science n'est que la théorie de la causalité. Quels exercices donneront à l'esprit des habitudes plus graves , plus sérieuses ? Quelles conceptions donneront à ses idées une sphère plus vaste, le placeront dans un point de vue plus élevé? Quelles notions lui feront mieux comprendre l'ordre, ce grand instrument des opérations de l'esprit humain ?» Quelles influences l'introduiront mieux à la méditation, la rendront plus facile, plus douce, en même temps plus profonde ? La religion est le flambeau de la vie intellectuelle ; la religion est un enseignement intérieur; elle promène le regard de la réflexion sur tous les secrets de Famé. La religion est l'étoile polaire du génie. Elle est Panneau suprême des grandes coordinations , la haute révélation qui allie le visible à l'invisible, le connu à l'inconnu, l'univers à la pensée. Aussi , voyez la poésie et les arts , lorsqu'ils tentent leur vol le plus hardi , lorsqu'ils veulent immortaliser leurs ouvrages, s'ils n'osent invoquer dîrec-
tement cette puissance céleste , faire du moins, dans leurs fictions, apparaître sou ombre et quelques traits dérobes h son auguste image !
L'intelligence, privée de la religion , errait dans l'uni- y(^ vers, exilée, solitaire, et comme perdue, n'apercevant que des surfaces où elle pouvait se réfléchir, mais nul foyer où elle pût se rallier : avec la reb'gion , elle retrouve une patrie; sa lumière devient un rayon , au lieu d'être une simple et fugitive étincelle.
Ce qu'il y a de remarquable dans l'éducation que donne la religion aux affections du cœur et aux puissances de l'esprit, c'est que, en les développant, elle les dirige avec sûreté, et par des voies franches et abrégées , vers le perfectionnement moral qui est leur propre tendance.
Il n'est pas un seul des devoirs prescrits par la morale naturelle, que la religion ne prescrive et n'ennoblisse en le consacrant ; il n'est pas un seul des conseils de la sagesse et de la prudence qu'elle ne recommande, qu'elle n'élève à un plus haut degré de perfection, auquel elle ne prête un langage plus impérieux. Le code du bien reçoit d'elle une auguste promulgation; et, comme dans le fait , ce code avait été gravé dans nos cœurs par la Divinité elle-même, la morale, éternelle comme son auteur, se révèle ainsi elle-même , dans son origine et son essence: la conséquence remonte à son principe, pour en recevoir une confirmation nouvelle ; ce n'est phis seulement la loi , c'est le législateur lui-même qui apparaît, se dévoile, déclare et sanctionne son œuvre, dans le sanctuaire de la conscience.
L'intelligence des règles du devoir pouvait être obscure, difficile; tout s'éclaircit, se fixe, se simplifie; les règles prennent une forme. Les prescriptions du devoir pouvaient paraître sèches et arides, dans leur abstraction spéculative; elles s'animent, se personnifient, s'emparent des sentimens ; elles deviennent vivantes, s'expriment dans le langage le plus éloquent. Voyez comment, par exemple, l'ordre général de la société s'offre à l'homme religieux sous son véritable aspect ! Cet ordre se manifeste à lui comme une institution fondée par l'auteur même de toutes choses : la justice des lois devient l'expression de la justice éternelle ; les pouvoirs, légitimes, une délégation supérieure; la place qui lui est assignée a lui-même, une vocation : il accepte donc son sort , quel qu'il soit , et respire , parce qu'il sait à qui il obéit, parce qu'en obéissant , il se confie. ■•
L'homme n'est qu'un instrument ; la religion nous le confirme; mais quel noble instrument il devient dans ses mains ! Parmi tous les agens visibles , il devient le premier , parce que seul il connajt le moteur invisible auquel il sert de levier , seul il s'associe à ses desseins par la puissance de la pensée. Si , en disposant de luimême, il exerce un gouvernement, ce gouvernement suppose une autorité, un droit. Qui les lui conféra ? Cet empire de soi , que nous appelions une magistrature , nous l'appellerions maintenant presque un sacerdoce; car l'homme devient, à son propre égard, le ministre de Dieu mime et le dispensateur de ses dons. Enfant émancipé, s'il se réjouit de sa liberté, c'est parce qu'il
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peut accomplir librement la volonté paternelle. Quel respect pour lui-même, investi qu'il se trouve de la dignité religieuse ! U pourra s'estimer sans orgueil , et, dans les rangs réputés les plus vils par les préjugés du monde, revendiquer les titres d'une noblesse (pie le monde ignore. Sa fierté sera d'autant plus modeste et plus bienveillante qu'elle est plus juste : que possède4-il, si ce n'est les bienfaits du père commun ? Et pourquoi les possède-t-il, si ce n'est pour les répandre ? Le voilà affranchi de la tyrannie de l'opinion : que lui importe le jugement des frivoles spectateurs qui la dirigent? Il marche en la présence d'un témoin auguste , qui est la vérité même. Le voilà soulagé du poids de sa propre faiblesse. Quelle sécurité dans les périls! Quel calme dans la douleur ! Environné qu'il est d'une protection toute-puissante , appartenant à un monde meilleur , par des liens que rien ne peut rompre , il ne s'épuisera point dans une aride résistance , il se réfugiera dans une résignation sereine et doues , née de la soumission et de la confiance. Au travers du nuage sombre que les peines de l'ame accumulent autour de lui, frappé dans toutes ses affections , il verra briller ce rayon lumineux qui , descendant du ciel , dissipe les sombres nuages du désespoir. L'homme religieux est le seul qui , délaissé de la terre entière , trouve encore un consolateur ; qui , condamné à une souffrance sans terme , conserve encore un espoir. La terre a ses héros; la religion seule a ses martyrs.
La religion seule explique le terrible et profond mys-
tère de la douleur, dans celles de ses atteintes qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme. EUe ne tarit point les larmes; maïs elle les aide à couler. Vous qui connaissez en effet le secret d'une telle douleur, tous comprenez que c'est ainsi qu'elle soulage !
La religion seule laisse aux foutes humaines l'espoir indéfini du pardon , cet espoir que le monde leur refuse si souvent , que la conscience semble lui refuser quelquefois , cet espoir réparateur , indispensable cependant pour en guérir les blessures , pour les rendre profitables.
Non- seulement et l'amour du bien et l'empire de soi trouvent ainsi directement, dans la religion, leur plus paissant auxiliaire , mais tous les moyens secondaires qui concourent à l'éducation de ces deux grandes forces morales , en reçoivent aussi l'assistance la plus énergique. Ainsi les jouissances de la vertu ne sont plus seulement la satisfaction donnée par le témoignage de la conscience; elles sont les effusions d'une joie céleste : c'est la joie de la reconnaissance à laquelle il est permis de s'acquitter, la joie de l'amour qui peut s'exprimer et complaire. Ainsi, la prudence qui conseillait le devoir n'est plus seulement une sage prévoyance pour le bonheur de quelques instans. mais une dispensation profonde qui dispose pour un immense avenir. Ainsi , l'admiration qu'excitait l'idéal du bon n'est plus seulement l'enthousiasme pour une beauté abstraite et spéculative; elle est le culte de la bonté même, personnifiée et vivante , dont tout ce qui est bon et beau est l'émanation , le reflet et l'image. Ainsi, Tordre qui se révèle dans les plans de la création , dans le double uni-
vers physique et moral, pénétrant en nous-mêmes, comme une vaste et constante mélodie, rétablit et maintient ic concert de nos facultés. Ainsi , cette paix, le premier des biens , la première des forces du cœur et des lumières de l'esprit , la source de toute liberté intérieure , cette paix, élément vital dans lequel seul peut respirer la sagesse , acquiert une suavité inconnue ; Ja créature mortelle , fatiguée , agitée en tant de manières par les orages des temps, se repose dans un commerce sublime avec celui que rien n'agite , parce qu'en lui est l'infini, parce qu'en lui tout est immuable.
U n'est pas jusqu'à l'ordre inférieur de nos facultés sensitives qui ne se réveille , ne se réhabilite, ne s'éehappe de l'étroite enceinte de la vie animale , évoqué du tombeau de la matière par la voix auguste de la religion. La nature entière prend une ame , un langage pour répondre à notre ame ; l'univers s'ouvre comme le temple du Très- Haut ; les météores apparaissent comme ses messagers ; les fruits de la terre croissent comme les témoins et les organes de ses bienfaits ; les simples fleurs redisent encore son indulgente bonté. La vue d'un ciel pur , d'une nuit étoilée , l'air que nous respirons , l'océan , la tempête elle-même , tous nous parle du Créateur. Le cube extérieur , se répandant sur la terre comme une rosée céleste , vivifie , eonsacre , décore la scène imposante delà création, en s'associant à elle. Le culte solitaire favorise, par la méditation religieuse , les exercices du recueillement et les habitudes de la réflexion. Le culte domestique purifie et protège l'asile obscur où l'homme coule ses
*tt DU PERFECTIONNEMENT MORAL.
jours mortels , y déploie le plus auguste spectacle qui soit sur la terre , celui de la vertu dans l'adoration de Dieu ; il en lait une sorte d'uuivers , rempli qu'il est de la présence divine. Le culte public transforme la société civile en une communauté morale, et le concours des individus les plus étrangers les uns aux autres, en une réunion de famille; ses fêtes répandent une paisible et innocente allégresse dans les cités et dans les champs ; ses solennités rompent la monotonie des jours et charment le repos mérité par un long travail ; ses cérémonies marquent d'un symbole touchant et sublime les grandes époques de la destinée humaine , comme celles des révolutions de la nature ; s'associent aux grandes joies , pour leur donner un caractère plus grave ; aux grandes douleurs , pour leur rendre une douceur mystérieuse ; elles nourrissent les pieux souvenirs , entretiennent un saint commerce entre ceux qui* ne sont plus et ceux qui doivent les rejoindre, et couvrent la tombe des signaux de l'immortalité.
C'est ainsi que la religion conduit , accomplit la grande éducation humaine , dans la société , comme dans l'individu. H y a plus : la vie cesserait d'être une éducation , si la religion ne lui marquait son but ; car elle cesserait d'être une préparation , et toute son économie serait détruite 5 comme celle d'un ouvrage resté sans emploi.
Mais, pour que la puissance de la religion, comme toute autre puissance, accomplisse ses admirables effets, il faut qu'elle conserve dans leur intégrité les conditions dont ils émanent. Nous trouvons dans son code cette
LIT. III. SBCT. II. GHÀP. XI. 893
grande maxime : Rien de pire que la corruption du meilleur. Or , ces caractères peuvent être rapportés à deux points essentieb : que notre religion intérieure soit celle de l'amour ; que notre culte soit l'expression sin-r cère de la religion intérieure ; la violation de l'un la profane par le fanatisme ; celle de l'autre , par la superstition; et plus la puissance était prééminente, plus terribles seront les ravages. L'égoïsme pourra tenter d'envahir cet empire si riche, et alors il y usurpera un aliment pour son orgueil; il en deviendra plus exclusif, plus farouche et plus dur. La sensualité pourra tenter de dégrader des biens si élevés , et , alors , elle les fera servir à ses intérêts grossiers et matériels. L'ignorance pourra se méprendre sur son véritable esprit : et, alors, elle la tournera contre son propre but et la déconsidérera aux yeux ded hommes. La mauvaise foi pourra s'emparer des dehors nie la religion, et, alors, elle engendrera le monstre^de l'hypocrisie ; .elle parviendra à créer la plus iàtaH hypocrisie , celle pàr4aquelbp l'homme réussit à *e tromper lui-même , de toutes les erreurs, la seule qui soit sans remède.
Si ce don magnifique du ciel n'est recueilli dans une raison saine et dans un cœur pur, il peut s'altérer par toutes les erreurs de l'esprit, se corrompre par toutes les passions du cœur. Malheur, malheur à qui dégrade la religion, au point d'en faire un instrument au lieu d'un but, du premier but de la vie , et la rend ainsi complice de ses égaremens dont elle devrait être le remède. Il ose condamner à une honteuse servilité la reine auguste du
monde. Et a quel but tenterait- U de la Caure servir? Sauf doute , à l'intérêt du pouvoir, à celui, de la-vanité, de l'avarice, de l'ambition? car, que reste~tr-il autre chose ? N'est-ce pas là l'idolâtrie , la vraie- idolâtrie ? Car l'idole est l'objet terrestre qui usurpe le évite du par rame à son créateur. Malheur à qui oserait employer ia religion comme une arme peur opprimer., tourmenter , affliger les autres hommes* les dépouiller de leurs droits, de leurs plus nobles richesses, des trésors. de l'esprit et du cogur, quand cette bienfaitrice éternelle devait distribuer partout la lumière et le bonheur avec l'amour! Ne se rendrait -il pas coupable d'un véritable sacrilège? Avoir retracé les caractères qui constituent la religion dans sa pureté , n'est-ce pas avoir nommé le culte régénérateur? n'est-ce pas avoir nommé le Christianisme ? Dans ce tableau , qui se reconnaîtrait , si ce n'est lui ? Y a-t-il même sur la terre un autre cu'te qui ait les caractères essentiels d'une vraie religion ? Z)uel est celui qui a placé toute la loi dans l'amour de Die- et des hommes, tout le culte dans l'adoration en esprit et en vérité ? Quel est celui qui a consolé le monde par la parabole de l'Enfant prodigue ? celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfans ? » Gelai qui a dit : « Heureux les pacifiques, heureux les simples, heureux » les affliges, heureux ceux qui souffrent persécution » pour la justice? » Celui qui a consolé les humbles et humilié les superbes ? Un instinct secret avait averti tous les peuples que les iurnations s'obtiennent par ks épreuves : le Christianisme a expliqué ce grand mys~
1ère: il a élevé le sacrifice et l'immolation à iroe dignité sublime. U a restitué la notion des perfections infinies dans toute leur majesté. Dans son application à la société, il a proclamé l'égalité universelle, base de toute justice ; dans son application à l'individu , il a enseigné les secrets de la vie intérieure, et sondé tous les mystères du cœur, pour satisfaire à tous ses besoins. Il a été sur la terre le plus puissant promoteur de tout perfectionnement moral , parce qu'il a dégagé l'intelligence des entraves des sens ; le cœur , des liens des , passions, sans méconnaître aucune des conditions et des exigences de notre nature j parce qu'il a fait consister l'essence de la religion dans ce perfectionnement lui-même.
Le christianisme a la gloire incontestable d'avoir A formé, dans toutes les classes de la Société et dans les plus humbles conditions, comme dans les plus relevées , les modèles de perfection les plus accomplis que le monde ait encore offerts. L'histoire ne saurait signaler aucun dévouement plus généreux , aucun triomphe sur soi-même plus complet , que ceux dont il a inspiré les exemples, et voici ce qui lui est encore plus spécialement propre: il a poursuivi l'égoïsme de la personnalité dans le dernier as/le où il vient se réfugier , l'orgueil, la vanité, l'amour-propre j seul, peut-être, il est parvenu à l'y détruire.
La philosophie étudie l'homme et la nature: elle examine les lois de l'univers et celles des facultés qui nous élèvent au sommet de l'univers; elle en fait sortir
trois grands résultais : la vérité, le bonheur et le devoir. Éclairée par cette étude, et découvrant, au-delà de l'espace et du temps, au-dessus du monde visible, celui en qui tout est , vit et se meut, elle remet la plus noble des créatures aux mains de la religion , qui seule peut expliquer et accomplir sa destinée. Ainsi , de ce beau don de l'intelligence et de la raison, départi à l'humanité, elle fait un juste et solennel hommage à son auteur. Joyeuse et fière d'avoir ainsi renoué la chaîne des êtres , et achevé son ouvrage , tout recommence pour elle : elle redescend sur la terre, recueillant les influences de cette adoption sublime : elle trouve dans la religion la source d'une nouvelle vie, d'une nouvelle lumière, et se sent animée d'une plus haute sagesse. La philosophie , se plaçant encore, avec respect, dans le cortège de la religion, ne cessera point d'accompagner l'homme dans cette nouvelle et haute existence : elle lui enseignera à cultiver ces facultés dont la religion lui montre le prix et l'invite à faire le meilleur usage ; elle aidera à prévenir, à rectifier des écarts que la religion elle-même désavoue et déplore ; elle rendra la religion plus honorable encore et plus utile aux yeux des hommes, en exposant ses titres, et racontant ses bienfaits. Mettre en lumière le parfait accord de la vraie philosophie et de la vraie religion , est et sera toujours , et peut-être spécialement dans ce siècle , servir à la fois , dans leurs plus chers intérêts , la cause de toutes les deux.