‹ Du perfectionnement moral, ou De l'éducation de soi-mêmeChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DES TEKTrS OU PArVBE.

Le spectacle des misères liumames , considéré de prbs , considéré d'un œil attentif et réflédû, est l'une des sources les plus fécondes d'inslroctions morales , qui puisse s^ouTrir pour nous sur la terre. Mais de plus hautes instructions root en jaillir encore , si , au sein de ces mêmes mi' sères , nous yoyons triompher la vertu. Cest ici seulement que nous apprenons a connaître tonte la sublimité de son héroïsme , toute rétendae de sa. puissance.

Quelles sont ces vertus que nous croyons pos' séder, nous qui vivons dans Taisance et an sein d^une société choisie , dotés de tous les bienfaits de Téducation , entourés d^une considération que nous sommes contraints de nous ménager comme un élément nécessaire de notre existence daos le monde ? méritent-elles effectivement le nom de vertus? où en est le mérite ? car, quels sont les efforts qu^elles exigent? oserong-nous noas vanter d'observer la justice , et de ne pas <lé-

pouiller autrui ? UtitrU s^étonner que nou« oe tonbjfoos pa» dan» des acUoas basies et avi- Uftcoieff qui nous voueraient au niépris? nous <itronf-nous bieofaisans , quand les dons que nous accordons ne nous coûtent pas une seule prifation sensible? croirons* nous avoir de la hoaié, parce que nous sommes exempts de mal' veiUance , tandis que chacun autour de nous f empresse à nous servir , à nous complaire ? £t cependant cette ombre de vertu dont nous nous parons , est encouragée par des applaudissemens, récompensée par des éloges, utile oiéme à nos succès et à notre avancement dans le monde. Rougissons plutôt de Testîme qu*on «ous accordp , en présence de ces vertus ignorées que cache le manteau de Tinfortune !

Là, en effet, tout devient occasion d'un mérite réelleoient et péniblement acquis. Accablé à la fois et par les disgrâces de la fortune et par les dédains du riche , exilé en quelque sorte de la société et du banquet de la vie , relégué comme dans an désert , nîéme au milieu de la ville , par l'abandon où il est laissé , le pauvre voit tout œntpirer contre lui ; tout se montre hostile, tout • empoisonne , et les affections même les plus légitimes de la nature , deviennent un tourment pour son coeur. Cependant Taigreur et Tamertume ne s^emparent pas de lui ; il ne s*irritc pas contre les événemens, il n^accuse pas les liommes, il ne murmure pas contre la Providence, Au con-

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traire, il se «Ntmet, il accepte le terrible lot qui lai fat départi ici bas , il se résigne. Résignation admirable , dans son paisible silence , dont nous ne serions peatétre point capables, si noas noos troarions jetés dans la même situation ! elle siq>pose un coarage plus difficile et plus rareqnek valeur brillante, un coarage persévérant, égal, de cbaque jour et de chaque instant. Car, à chaque jour, à chaque instant, les besoins se renoavellent, les privations se font sentir; ravenir ne fait luire aucun espoir , il fait redouter les extrémités les plus cruelles. Il iCj a peut-êire pas sur la terre une vertu plus nécessaire, pbs pénible cependant à pratiquer, plus g1oriea<e dans son obscurité, que la patience. L*asOe du pauvre, voilà Téeole où il faut aller Vétudier, voilà souvent le sanctuaire dans lequel il £nit aller la contempler dans tout ce qu^elle a de pins sublime. Oui, je Tavoue : il m*est doux de trouver cette occasion pour satisfaire un besoin pressant de mon cœur, pour acquitter , je dirai presqoe, une sorte de dette , de pouvoir rendre hommage à ces touchantes vertus que le monde ne soupçonne pas. Que ne m*es^il possible de les montrer rivantes à ceux qui lisent cet écrit, et de leur faire partager , en présence de ce spectade, la profonde émotion qu^il m'inspire ! J'ai vu une demoiselle bien née, que les revers de sa famille avaient plongée dans Tindigence , qui , après avoir été réduite , pour subsister , au travail de

•es maios , frétait trouvée atteinte d^un cancer, dans un âge encore peu avancé j son unique ressource lui était enlevée parla maladie ; elle souffrait des douleurs cruelles ', tout lui manquait ; elle n'avait pas même de linge pour panser sa plaie j elle n*avaitpas même un lit où elle pût se reposer dans son martyre ; elle voyait son mal croître de jour en jour , ses forces décliner ; elle n'avait plus d'autre perspective que celle du tombeau ouvert déjà pour la recevoir..,. £h bien ! pas une plainte ne s'exhalait de sa bouche ; son regard était serein et doux; son calme ne fut pas altéré un seul moment jusqu'à Theure de sa délivrance '. J'ai vu une mère de six enfans , étendue nuit et jour sur la paille , dans un galetas , mortellement atteinte d'un ulcère qui la dévorait , ne pouvant donner du pain k ces pauvres petits êtres qui pleuraient autour d'elle , trouvant dans son propre époux qur eût dû être sa consolation et son soutien , un nouveau sujet de chagrins cuisans , supportant ainsi a-la-fois toutes les souflrances qui peuvent affliger le corps ctTâme, et les supportant avec une inaltérable douceur, et pardonnant même a Tindigne époux qui aggravait ses maux au lieu de les soulager , (|ui détournait, pour en abuser et les consommer dans rivrognerie , les secours destinés a

I HademolseUc Biais, décodée le 10 mars i8«5f ru« Carencière.

QO LE VISITEVB

elle-même. Val tu des veuves septuagénaires , infirmes , abandonnées , occupant un réduit si bas et si étroit, que Ton n'y pouvait pénétrer, et n^ajrant d*autre air et d*autre jour que celui de Tescalier , et Ik attendant tranquiUemeot rimmense faveur d*entrer dans un hospice ; car tel est pour un grand nombre Tunique et suprême ambition, Tobjet de tous leurs vœux; et combien , hélas ! y aspirent en vain , et ne peuvent même Tobtenir 1 l'ai vu des misères qui passent toute croyance, les tortures des douleurs physiques , s'unissant aux besoins les plus prèssans , aux privations les plus pénibles. Ces mar* tyrs de la patience, sans aides, sans soulagemens, sans espérances , sans témoins , se soumettaient à la volonté divine. Où senties couronnes dignes d'un tel triomphe ? quel attendrissement se mêle au respect, lorsqu^on songe que les êtres appelés à déployer un tel courage, sont des êtres Csibles, des femmes, des vieillards, épuisés déjà par de longues épreuves ?

L'eflct trop ordinaire des souflrances et des privations est de refroidir le cœur et de disposer à Tégoïsme; nous en voyons trop souvent de tristes exemples parmi les personnes qui ont reçu une éducation soignée. Combien ne faut-il donc pas savoir de gré aux indigcns , des aflections qu'ils savent conserver encore ! si au lieu d*étre aigris par les injustices de la fortune, si au lieu d'être absorbés par le sentiment de leurs propre»

DU PAUVRE. gt

beioiiu, ilg flavoit encore aimer, Tirre pour les autres , dans les autres , que cette faculté d'aimer, fonriyant ainsi , dans une telle détresse , doit donc être puissante ! Qu*elle est belle ! daignez pénétrer auprès de quelques ménages indigens! là vous verrez les exemples les plus touclians de Tamour conjugal , de toutes les affections de famille : vous verrez des mères se refusant tout pour soutenir leurs enfans , des veuves qui ne peuvent se consoler de la perte de leurs époux. Dernièrement nous avons été témoins d^une lutte touchante entre une mère âgée et sa fille , mère elle-même d^une nom* brease famille : la mère avait demandé à être admise dans un hospice , elle insistait pour obtenir cette faveur, afin de ne point être à charge dans KB derniers jours, avec des infirmités qu'elle prévoyait , k un ménage déjà fort gêné ; la fille sollicitait avec chaleur un refus pour sa nière , désirant l'entourer de tous ses soins , alors que ces soins lui devenaient plus nécessaires , et ne comptant que comme une douceur les sacrifices qu'elle s'imposait pour remplir ce pieux devoir. Un ancien militaire infirme par suite de blessures , sa femme et ses nombreux enfans , avaient été recueillis par un simple ouvrier, père de cette femme qui les nourrissait , en partageant avec eux le fruit de son travail ; cet estimable ouvrier est tué ; il ne restait h ces pauvres cens que quelques écus , ils les consacrent à

procurer une fosse distincte qui recevi'a la dépouille mortelle de leur bienfaiteur et sur laquelle ils iront prier au souvenir de lui ^ Qui le croirait? au comble de la^ misère, un pauvre ti'X)uve encore le moyen de donner , il se complaît à donner ; il donne , quoi ? il donne son temps , ce temps que nous avons souvent le tort de lui faire perdre sans nécessité , en le soulageant ; il donne son temps , ses soins , à d'autres malheureux , et par la même , il leur sacrifie une portion de son travail duquel il attend toute sa subsistance. Quelquefois il partage même le secours qu'il a reçu. Celui-là prête son bras à un estropié j celui-ci veille à côté du lit d'un malade. En voici une qui , à Tâge de quatre-vingtun ans , ne pouvant plus marcher , filant avec son rouet d'une main tremblante , et n'ayant pas d'autre ressource , donne toui^à-tour l'hospitalité dans le petit cabinet qu'elle occupe , à quelqu'autfe indigente qui n'a ni lit , ni asile ' ,'

I Cet ouvrier, âge à peine de 9& ans, et dont la vie, si courte , a étc admirable , a «^té tué dernièremeot i Puris d^un coup de sabre, par un soldat ivre, lorsque, au milieu d^une rixe , etiteodant menacer un de w^ amis, il s^avançait pour l^en rt-tirer. H &^appelait VLott'joidln, il était né au petit Village de Saint-G}r, près Mortain ; sou beau frère se nomme Lep rince, et demeure h Paris, rue Guisarde.

9 Mlle Lenoir, demeurant rue Guisarde, n** 9, - Keus eu pourrions nommer plusieurs autres encore, et nsâme suns quitter cette, petite rue. - Nuu^ demandons la permission de citer quelquefois les uoms : nous ne com-

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es fwei uae mdbte ^i reewuSBe âam sa propre cGwhe uae amie atiêmte d^an alcère dévorant^ ^ eoolimie Fexercke da déroàment pendant tout le eoctrs d'one knigne maladie, ja.«pi'aii jour oi sa compagne descend dans la tombe VfjKi une mH'e de lamiOe qni rén^t à être '^^'ome sœur de charité , pour d'antres malhcnremues k^ées dans la même maison , parce qu'elle om»erre ses forces et la santé; celle*-ci sont malades ;eiles les reille, les porte, le* soigne , letir sert de messagère, et en demandant poar ^« compagnes , oublie de demander po«r ellemême^, ]>ttes : qnel prix ont les dons , les sacri- ^es dans des sitoations semblables! Céleste rharitè^ àe quel édat to brilles , qaand to riens '^cr eneore de la sorte mue paissance d*étre ^itile, dans le dénâment de tontes choses , et fiire mentir Taxiome çi^an ne donne point quand '^lia-poê! Eh! qae rÉrangile a bien connu I'» secrets de la rerta , qnand il a placé le de-

r ^«w iNrfat ici an toMeaa d« îatttaAtie , «om r3pp»rti>a« ^ Mu r^eb« diMt wn» fomrrimt» àomtftr éet e%em* P'«< ^■■tiiMK , SIMM l«« parftir^farbot» , tSn ^*ini pv'Me les wétiâer •• liMoia, 5*«« ne <rraî|^4m« p«r^Bt -i'êir* imihtwwt» ; ces l>oim^s |;errs n'; liront }»mab IV' crît «ft lc«r MMR est «rJU, BT^y a-t'fl pas »n«f t pevl-étre TkHm ■aUlé & tirer 4e VtAitem^é profonde oè ils rc4sîcBt easerelâs, eertates tr^fs d*ese veftn «esst *r>ie; se cfte-t-on pas les 9omu àe simples soMafs ^ •« seaC HttÙmtfÊéê un le champ de bataille par ée% ac' "io^ WrMi|«es7 ) L« ftMws iamcs , même rs« , b' i5.

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nier dç la veuve aa-des3us des libéralités du riche !

On accuse quelquefois les pauvres d*étre ingrats j qu^on y prenne garde! Trop souvent nous-méme donnons un motif ou du moins une excuse à l'ingratitude , quand , au don qui pou* vait toucher, nous substituons Paumône qui humilie ; quand , dans le secours accordé , le mal' heureux voit une concession an*achéc par Vïm' portunité , plutôt que le mouvement spontané d*une vraie sympathie. C'est au cœur de mériter le retour du cœur ; la générosité ne mérite ce nom que lorsqu'elle est une émanation de Tamour , et c'est alors que la reconnaissance à son tour reçoit son plus noble caractère , en devenant aussi une rétribution de Tamour. Mais , si en effet , le malheureux voit que vous avez été ému , attendri sur son sort , si son âme est entrée en communication avec la vôtre , oh ! comme il •ait quelquefois , par ses affections , vous payer au centuple du peu que vous avez fait pour lui ! Quelles actions de grâces égaleraient ce regard de l'infortuné , qui se ranime d'une nouvelle vie à la présence de son bienfaiteur , s'attache sur lui plein de tendresse , de confiance, de respect! ces prières élevées au Ciel par le pauvre , lorsqu'il craint de perdre celui qui lui sert d'appui sur la terre! Ces larmes que verse un indigent, lorsque , chassé de son logement , contraint d'al' 1er habiter un autre quartier , il se voit ainsi

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Mparé de la Dame de charité qui Tassistait , et qu'il considérait comme une seconde mère ^ ! Une pauvre femme , mère de famille , dont le mari ayait été tué à Topera , a eu dernièrement le malheur d'être estropiée pour le reste de ses jours j une voiture lui a passé sur le corps; elle sortait de l'hôpital", se transpoi*tant à Vaide de ses béquilles ; on lui parlait de son funeste accident ; elle ne répondait qu*en célébrant les bontés d'une famille qui était venue a son secours , lorsque Taccident avoit eu lieu et lui avait promis les soulagemens et Tassistance dont elle avait besoin , et les bénédictions dont elle comblait cette famille répandait sur les traits de Tinfortunée une soi*te de joie sereine et douce; fWt semblait heureuse de reconnaissance ! Combien jVusse désiré que la famille , objet de ce •entiment, pût être présente et en recueillir la touchante expression ! '.

Nous exigeons que le pauvre soit ému d^un lentiment profond de gratitude , quand il reçoit la libéralité que nous lui tendons peut-être avec froideur et dédain : nous ne lui tenons aucun compte de celte probité intacte ^ laquelle il demeure fidèle au milieu des besoins qui le pressent; nous ne lui savons aucun gré de ce que ,

t Nooj en avons va bien sonvent des exemples. 1 Cette famille tftaît celle de M. le doclenr R. médcfin de l^ôiel-Dlea de Paris.

^ LE VIflITEtJE

témoin de l'abondance dans laquelle nous nageons y dulnxe qui nous environne , il n*accorde dans son coeur aucun accès k Tenvie. Du moins sachons reconnaître k quel point est honorable cette délicatesse scrupuleuse dont il nous ofire souvent Tcxemple ! On le voit fréquemment 6'im* poser une certaine réserve dans ses demandes , dans la crainte d'être indiscret ou de diminue! la part réservée k ses compagnons d'infortane. Parmi les convalescens qui sortent des hôpitaux de Paris , qui , par le séjour même qu'ils y ont fait , s'annoncent assez pour être dans une situation peu heureuse , il s^en trouve environ la moitié qui ne demande point k participer aa secours du legs Montyon , il s*en trouve im assez grand nombre qui refusent même ce secours quand il lear est offert. Une ouvrière âgée de soixante-douze ans , ayant été malade tout Phiver, avait épuisé ses dernières ressources , elle avait placé au Mont-de-piété tous ses effets, jusqu'à son lit : elle n'a révélé le secret de sa détresse que lorsque , devant deux termes de son loyer, elle a reconnu qu'elle ne pouvait les acquitter par son travail. Rendons hommage k, cette fierté qui se maintient au sein de tant d'humiliations , qui sait y conserver le sentiment de la ilignité de notre commune nature , et rendonslui grâces de ce qu'elle nous rappelle le respect qui lui est dû , le respect spécial qui est dû au malheur, lorsque nous étions trop exposes à l'oublier !

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