LIT. III. SECT. II. CHAP. XI
Mais, pour que la puissance de la religion , comme toute autre puissance , accomplisse ses admirables effets, il faut qu'elle conserve dans leurint^rité les conditions dont ils émanent. Nous trouvons dans son code cette grande maxime : Rien de pire que la cor-ruption du meilleur. Or, ces caractères peuvent être rapportés à deux points essentiels : que notre religion intérieure soit celle deTamourjque notre culte soit l'expression sincère de la religion intérieure; la violation de l'un la profane par le fanatisme ; celle de l'autre, par la superstition; et plus la puissance était prééminente, plus terribles seront les ravages. L'égoïsme pourra tenter d'envabir cet empire si riche , et alors il y usurpera un aliment pour son orgueil; il en deviendra plus exclusif, plus farouche et plus dur. La sensualité pourra tenter de dégrader des biens si élevés, et, alors, elle les fera servir à ses intérêts grossiers et matériels. L'ignorance pourra se méprendre sur son véritable esprit : et, alors , elle la tournera contre son propre but et la déconsidérera aux yeux des hommes. La mauvaise foi pourra s'emparer des dehors de la religion, et, alors, elle engendrera le monstre de l'hypocrisie; elle parviendra à créer la plus fatale hypocrisie , celle par laquelle l'homme réussit à se tromper lui-même, de toutes les erreurs, la seule qui soit sans remède.
Si ce don magnifique du ciel n'est recueilli dans une raison saine et dans un cœur pur, il peut s'altérer par toutes les erreurs de l'esprit, se corrompre par toutes les passions du cœur. Malheur, malheur à qui dégrade la religion, au point d'en faire un instrument au lieu d'un but, du premier but de la vie, et la rend ainsi complice de ses égaremens dont elle devrait être le remède. Il
ose condamner à une honteuse servilité la reine auguste du monde* Et à quel but tenterait-il de la faire servir? Sans doute^ à l'intérêt du pouvoir , à celui de la vanité- y de l'avarice , de l'ambition? car, que reste-t-il autre chose ? M'est-ce pas là l'idolâtrie j la vraie idolâtrie? Car l'idole est l'objet terrestre qui usurpe le culte dû par l'âme à son créateur. Malheur à qui oserait employer la religion comme une arme pour opprimer, tourmenter, affliger les autres hommes , les dépouiller de leurs droits , de leur plus nobles richesses, des trésors de l'esprit et du cœur, quand cette bienfaitrice étemelle devait distribuer partout la lumière et le bonheur avec l'amour! Ne se rendrait-il pas coupable d'un véritable sacrilège ?
Avoir retracé les caractères qui constituent la religion dans sa pureté , n'est-ce pas avoir nommé le culte régénérateur? n'est-ce pas avoir nommé le Christianisme? Dans ce tableau, qui se reconnaîtrait, si ce n'est lui ? Ya-t-il même sur la terre un autre culte qui ait les caractères essentiels d'une vraie religion? Quel est celui qui a placé toute la loi dans l'amour de Dieu et des hommes , tout le culte dans l'adoration en esprit et en vérité? Quel est celui qui a consolé le monde par la parabole de l'Enfant prodigue? celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfans? » Celui qui a dit: « Heureux les pacifiques, heureux les simples, heureux les affligés , heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice? » Celui qui a consolé les humbles et humilié les superbes? Un instinct secret avait averti tous les peuples que les initiations s'obtiennent par les épreuves : le Christianisme a expliqué ce grand mystère : il a élevé le sacrifice et l'immolation à
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une dignité sublime. Il a restitué la notion des perfections infinies dans toute leur majesté. Dans son application à la société j il a proclamé Tégalité uniyerselle j base detoutejustice; dans son application àTindividu^ il a enseigné les secrets de la vie intérieure, et sondé tous les mystères du cœur^ pour satisfaire à tous ses besoins. Il a été sur la terre le plus puissant promoteur de tout perfectionnement moral ^ parce qu'il a dégagé rintelligence des entraves des sens; le cœur, des liens des passions, sans méconnaître aucune des conditions et des exigences de notre nature; parce qu'il a fait consister l'essence de la religion dans ce perfectionnement lui-même.
Le christianisme a la gloire incontestable d'avoir formé j dans toutes les classes de la Société et dans les plus humbles conditions ^ comme dans les plus relevées^ les modèles de perfection les plus accomplis que le monde ait encore offerts. L'histoire ne saurait signaler aucun dévouement plus généreux 9 aucun triomphe sur soi-même plus complet ^ que ceux dont il a inspiré tes exemples , et voici ce qui lui est encore plus spécialement propre : il a poursuivi Tégoïsme de la personnalité dans le dernier asile où il vient se réfugier ^ l'orgueil y la vanité 9 l'amour-propre ; seul, peut-être, il est parvenu à l'y détruire.
La philosophie étudie Thomme et la nature : elle examine les lois de l'univers et celles des facultés qui nous élèvent au sommet de l'univers; elle en fait sortir trois grand résultats : la vérité , le bonheur et le devoir. Eclairée par cette étude , et découvrant, au-delà de l'espace et du temps, au-desisus du monde visible, celui en qui tout est, vit et se meut, elle remet la plus
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noble des créatures aux mains de la religion, qui seule peut expliquer et accomplir sa destinée. Ainsi , de ce beau don de l'intelligence et de la raison , départi à l*humanité , elle fait un juste et soleilnel hommage à son auteur. Joyeuse etfière d avoir ainsi renoué la chaîne des êtres, et achevé son ouvrage, tout recommence pour>elle ; elle redescend sur la terre, recueillant les influences de cette adoption sublime : elle trouve dans la religion la source d*une nouvelle vie, d*une nçuvelle lumière, et se sent animée d'une plus haute sagesse. La philosophie , se plaçant encore , avec respect, dans le cortège de la religion, ne cessera point d accompagner Thonmie dans cette nouvelle et haute existence : elle lui enseignera à cultiver ces facultés dont la religion lui montre le prix et l'invite à faire le meilleur usage ; elle aidera à prévenir, à rectifier des écarts que la religion elle-même désavoue et déplore; elle rendra la religion plus honorable encore et plus utile aux yeux des hommes , en exposant ses titres, et racontant ses bienfaits. Mettre en lumière le parfait accord de la .vraie philosophie et de la vraie religion, est et sera toujours, et peut-être spécialement dans ce siècle, servir à la fois, dans leurs plus chers intérêts , la cause de toutes les deux.