‹ Du perfectionnement moral, ou De l'éducation de soi-même, Volume 2Chapitre 87 sur 150 · LIV. III. $BCT. II. CHAP. II · texte numérisé non relu

LIV. III. $BCT. II. CHAP. II

qui met obstacle à ce que notts derenioiis meilteurs en réalite.

Dans le plan général de la nature , toute association est un principe de fécondité. L'amitié , cette grande association morak, est destinée à hire germer la Tertvi du sein de l'affection.

Si nous Toulons que l'amitié sok pour nous ce qu'eUe doit être, une grande institutrice morale, allons cher— char nos anris au-dessus de nous. N*est-ce pas là ce que font les ambitieux y dans la carrière de la fortune et» d«i pouToir ? En nous attachant à de» êtres qui valent mieux que nous, nous pourrons être mis d^avance en garde contre les deux dangers qui Tiennent d'être signalés : les voyant marcher en* arant , nous serons préatrvés^ de l'inaction ; ihmis comparant à eux , nous serons défe»dtis de la présomption. Les Ames distinguées se sentent naturellement attirées vers le commerce des personnes dont elles sentent la supériorité; une sorte d'instinef leur révèle l'importante vérité qu'on essaie ici d'établir : elles aperçoivent dans l'image de cette supériorilé ce qu'elles sont destinées à. devenirauasi quelque jour. L'in- . timîté avec ceux qui sont meilleuars que nous, réunit k l'instruction que dcmne l'exemple, à la confiance qui natt de la présence du secours, ce genre puissant et no«ir veau d'émulation, qui naît dit désir de s'unkr à celui qu'on chérit : elle porte la noblesse dans les sentimens, l'ardeur dans la volonté, la eonfiance dans l'action. HeiiH reux , mille fois heureux , celui qui , dans un ami , a pn trouver un modèle (i) qui peut confondre l'affection avec ce haut degré d'estime qui touche à l'admiration

(1) On dira peat-étrt : « Mais si toat faisaient ainsi, il n*y au-* rait , par le fait , point d'amitiés; car chaena cherdiernl i^n ami f

et au respect ! L admiration se convertit en joie ; le respect devient tendre. La vertu semble s*être personnifiée ; elle est descendue jusqu'à nous ; on la voit^ on la sent, on la possède , on l'embrasse ! Le vœu de Platon n estil pas accompli (i) ? A mesure que la vertu se fait ainsi mieux connaître , elle en devient plus belle ; à mesure: qu'elle nous admetà sa familiarité^ elle nous engage mieux à son culte. L amitié aussi en devient plus étroite.et plu& vive; car on aime d'autant mieux ceux qu'on peut honorer. '

Nous cherchons ordinairement des amis qui nous.res« semblent y toujours par la même cause qui nous fait désirer , dans l'amitié y un moyen de repos et une sanction à nos habitudes. Si nous voulons trouver dans l'amitié un moyen d'éduoition, il nous faut au contraire découvrir des amis chez lesquels abonde ce qui nous manque^ et qui aient les qualités de nos défauts. C'est alors que BOUS pourrons faire des comparaisons propres à nous instruire , des échanges propres à nous enrichir. La contradiction habituelle sera utile^quoiqu'incommode peut-* être : elle nous tiendra en éveil; elle nous anrachera à la servitude de la routine; elle nous apportera un salutaire contrôle. C'est ce que nous a indiqué la nature^ quand elle a fondé sur le contraste le plus absolu cette amitié qu'elle a instituée elle-même j qui est aussi la plus parfaite de toutes , comme elle est la plus durable, la plus féconde, celle de l'hymen. U en est donc des conditions relatives aux qualités morales , à peu près l'in-

personne n'en trouverait. » Qu'on se rassure , l'homme vertueux s'estime toujours moins qu'il ne vaut, et cela suffirait pour résoudre la difficulté.

(1) « Si la vertu était visible , etc. »

LIT* III. SBCT. II. CHAP. lU ^^l

verse de celles que l'amitié demande dans les situations extérieures où elle veut et la plus grande égalité et la similitude la plus prochaine.

Il j a dans lamitié un certain degré d*intimité qui semble ne pouvoir s établir qu entre deux personnes seulement; cest une sorte d'hyménée des âmes, qui n'admet pas la polygamie. Le cœur a des secrets qui ne peuvent guère se confier qu*à un ami unique; le dévouement^ des tributs qui pe peuvent se partager : on ne se donne pleinement qu'à pne seule personne ; la commu-» nauté ne peut plus être réciproquement absolue, dès qu'un tiers y est reçu. L'amitié est une préférence et un choix; elle procède ainsi par réduction. La morale reli-. gieuse n'a fait que confirmer le vo&u du sentiment, lorsque dans l'amitiéla plus parfaite, dans l'union conjugale, elle arepoussé toute pluralité. Toutefois, il n'est pas sans inconvénient de se renfermer d'une manière exclusive et continue dans le commerce d'un seul et unique ami. L'amitié manquerait ainsi à l'une de ses missions, qui consiste à ouvrir le co&ur aux affections sociales , et à préparer grad uellement le règne de la bienveillance. De plus, dans ce téte-à-téte prolongé, on finirait par se copier l'un l'autre de manière à n'avoir plus d'échange à &ire; on s'aveuglerait facilement l'un sur l'autre : on ne pourrait échapper au danger d'une adulation mutuelle; car elle aurait lieu de très-bonne foi. Il importe de varier les comparaisons et les exemples. En multipliant ses relations, on se montre soi-même sous des faces diverses, on recueille des influences plus complè-* tes, on se défend mieux de laiser introduire la personnalité dans ses affections, on est moins exposé à la partialité des jugçmens, on se préserve plus facilement de&

222 DU PBRFBCTIONNBMBNT liORA.1..

exagérations 9 on est moins entraîné à adopter les défauts de ses amis, en même temps que leurs qualités. Oh! la belle et glorieuse société y que celte réunion d*âmes généreuses quiy rassemblées sous la bannière du bien, marchant ainsi toutes ensemble à la conquête du perfecttonnementi s'exhortant et s'éclairent les unes les autres , mettent en commun leurs belles actions! Semblable aux bataillons sacrés des anciens I^acédémoniens, ne serat-elle pas assurée du triom|^e dans les nobles combats de la vertu ?

Le pacte de cette amitié sainte dont le perfectionne^ ment réciproque est le terme , doit reposer s«r deux conditions principales qui se correspondent entre elles: d'une part 9 la sincérité la plus entière, en se donnant à connaître; de Fautif , la sévérité de la sunreillance.

On s'arrange toujours , même inToIontairement, pour se produire y dans le commerce de Tanitié) sous l'aspect le plus favorable ; et comment »e pas craindre de compromettre ces liens auxquels on met tant de prix, en découvrant ce qu'on craint de s'avouer à soirmême 7 Gomment ne pas se faire illusion , dans les momens où l'on goûte un sentiment si délicat et si pur , et ne pas oublier facilement alors les faiblesses auxquelles on succombe dans les heures de la vie solitaire ? Cependant, il en est de la présence d'un ami , comme de cdle dti médecin ^ les secours dépei^lent des aveux. Les aveux ont un pouvoir magique pour préparer la guérison des maladies de Tàme; ils nous aident à être sincères envers nous-mêmes ; ils ont un commencement de générosité qui purifie la volonté , et donne l'essor au courage. Tout aveu contient déjà une promesse implicite de tenter la réforme. Il est certains défauts qui sont presque à moi«

LfT. III. SBCT. II. CHAP* U. 3St3

lié corrigés y quand on a pu les confesser ainsi sans déguisement; et, ce qu'il y a de remarquable , c'est que ces défiiuts sont précisément ceux qui étaient les plus difficiles à atteindre, parce qu'ils se cachaient au plus profond de nous-mêmes : tel est j par exemple, cet amourpropre subtil et redierché qui met toute son habileté i se dérober aux regards pour se satisfaire jius sûre* ment. En s'imposant la loi de cette parfiaite candeur dans un commerce habituel , on se présénre de certaines souillures qu'on n'oserait jamab montrer aux regards. Heu* reuse habitude qui garantit ainsi la pureté du cœur, qui lui consenre les dons de la simplicité, qui la soulage, la met à l'aise! Mais comment s'y sotunettre sans. réserve, se résigner aux sacrifices qu'elle exige, si l'indulgence de l'amitié ne venait nous rassurer sans cesse, si quelquefois même die nWlait jusqu*à tempérer les reproches que nous nous faisons à nous-mêmes ?

La surveillance demandée à l'amitié n'est pas seule* ment une surveiBance de critique , elle est aussi une surveillance d'encouragement. Le véritable ami est un cen« seur bienveillant; il nous soutient en nous réprimant; il nous consolé en nous corrigeant ; sa sévérité est pleine de tendresse.

Cependant, cette seconde clause du traité est peutêtre la phis difficile à bien remplir. D'une part, on consent plutôt à confesser se$ torts , qu'à se laisser prévenir par l'avertissement d'autrui; d'un autre cdté, il est plus agréable de remarquer les mérites de ses amis que leurs torts, et de les louer que de les reprendre. Aussi, avec quelle mollesse remplissons<-iioiis ce devoir! et combien est faible notre reconnaissance poiir ceux qui le remlaissent!

334 I>V PBRFBCTIOlfRBMBIfT MORAL.

I^ commerce d*une amitié vertueuse est donc une véritable école pour l'étude de soi-même. Les épanchemens de l'intimité nous aident d'ailleurs à nous con* naître : le langage est un miroir qui nous réfléchit notre pensée; le sentiment, en se communiquent, se déve* loppe, se définit, et nous n'apprenons bien toute l'é* tendue de nos secrets intérieurs , qu'ea les confiant aux autres.

Le regard d'un ami vertueux suffit pour nous^ pré-« server d'une faiblesse, et pour nous inspirer une résolu*^ tion courageuse, si nous le renconti^ons au moment critique. C'est un éclair qui semble partir du ciel , et descendre au fond de no^e âme. Marchons constant ment en présence de nos amis; leur estiraesera pour nous une force, le besoin d'en être digne sera une Ibrce encore; k désir de les faire jouir, de faire tressaillir leur cœur à la vue de iios bonnes actions, sève tin dei^ nier encouragement; et de quoi ne nous rendrait-il pas capables ? Nous voulions nous dévouer à leur bonheur! Pouvonsrnous leur apporter une £elicité phis pure 7

La conviction de la vérité semble redoubiev dans l'esprit, quand on la retrouve chesi autrui ; c'est un témoignage qui nous atteste que nous avons bien pensé. Les sentimens honorables acquièrent de m^e plus de puissance , quand oales trouve partagés. H est dans ta nature de toutes les impressions qui portent ea ellesmêmes un caractère d'harmonie, de se complaire dans le concert qui les répète, de recevoir une nouvelle énergie, en se rencontrant ainsi avec leur propre image ; c'est une seconde harmonie jointe à la prendre, qui la confirme et la rehausse. La vérité trouvée à deux prend un plus vif éclat; une bonne action faite ea

LIT. 111. SBGT. II. CUAP. II. 2a5

commun caase une joie plus profonde. Quand j retiré à l'écart avec un ami, tous avez ensemble médité le» choses du bien , quand vos regards se sont rencontrés^ comme tos cœurs, dans un saint transport , la vertu ne vous a-t-elle pas paru plus majestueuse et plus belle? Oh 9 si cette alliance sacrée se forme dans la fleur de la jeunesse , qu'il est beau de la voir naître au milieu de toutes les ardeurs généreuses, et de toutes les légitimes espérances ! C'est à cette époque de la vie qu^elle a le plus d'utilité ; c'est à cette époque aussi qu'elle a le plus de charmes , comme si la Providence s'était plu à y inviter de la sorte ceux qui doivent y trouver le plus de secours. Contractée dans la perspective du but commun de la destinée, elle pourra dès-lors devenir l'alliance de la vie entière. Les voilà qui s'avancent ensemble dans la carrière orageuse et difficile de l'existence terrestre, ces êtres unis pour devenir meilleurs ! Ils s'avertissent , s'encouragent , se récompensent, se tendent la main au milieu des précipices, se montrent la palme; ils ont mis tous leurs mérites en commun, et leur affection s'accroît de leur reconnaissance mutuelle. L'un d'eux est-il atteint par l'adversité? frappé par l'injustice des hommes , il n'en est que plus cher , il n'en est que plus honoré par l'autre ; l'amitié lui conserve de vrais biens qui ne peuvent lui être enlevés, l'absout des injustes arrêts de l'opinion. Les événemens, les passions s'agitent autour d'eux , sans affaiblir les liens qui les tiennent unis ; car ces liens sont placés sous une sauve* garde inviolable. L'absence même ne saurait les séparer véritablement; car leurs âmes ont un centre où elles se retrouvent et s'entendent. Ils arrivent ainsi du même pas Qu*ai-je dit ? Peut-être l'un d'eux a le premier

\ 226 DU rERFECTIOlfNBMBNT MORAL.

accompli sa lâche ! il a disparu! les secours de Tamitié ont-ils cessé? Non; celui qui est condamné à survivre s'améliore encore par sa douleur elle-même; son ftme^ veuve pour un temps, se nourrit de ses souvenirs ou de ses espérances; auprès du tombeau de celui qu'il aima , il médite ses exemples , ses conseils , avec une vénération profonde, avec un attendrissement religieux. Dans cette voix intérieure qui lui dit : Sois bon y il reconnaît la voix de son ami. De belles actions , voilà les monumens qu'il veut élever à sa mémoire. D^un cercle entier d'amis , il en est un qui devra rester le dernier sur la terre ; infortuné ! son cœur était créé pour les affections ! et à quelle solitude il est voué! Quels appuis trouvera-» t-il pour l'aider à supporter sa destinée ? Quels appuis? S'il a su en effet s'instruire à l'école de la vraie amitié j il comprendra qu'il est encore , dans les voies du per* fectionnement, un degré plus élevé que celui où rési-* dent les jouissances de l'affection intime , degré heureu-^ sèment réservé à ceux qui sont déjà avancés dans la carrière; il comprendra qu'il ja un secret héroïsme du cœur dans cette fidélité au bien, qui persévère, alors que les consolations, les encouragemens sont retirés ^ alors qu'on ne peut plus trouver sa récompense dans l'approbation de celui qu'on aimait ; cette privation de toute assistance visible l'appelle à des exercices presque sublimes ; il touche aux sommités de la vertu.

Indépendamment des secours que nous puisons dans le commerce de l'amitié, il en est d'autres qui ont aussi leur utilité, quoiqu'ils soient loin d'avoir la même douceur; ils sont, au contraire, mélésd'amertume; ce sont ceux que nous prêtent nos ennemis , ou du moins que nous pou^ Tons leur emprunter. Us serviront à corriger ce qu'il j

LIT* III. SBCT. II. GHAP. II. 32^

avaity dansTanaitiéycle trop complaisant et de trop mou^à réparer ses adulations si séduisantes et si propres à nous corrompre. Ils deviendront un supplément abondant aux instructions qui nous introduisent à la connaissance de nous-mêmes. De nos amis nous apprenons nos qualités; par nos ennemis nous saurons nos défauts; nous pouvons nous fier à eux pour cette découverte , que^ sans eux y peut-être , jamais nous n'aurions su faire. Notre amour-propre aura , il est vrai j la ressource d ac* cuser ces témoins, de partialité ; mais , si nous sommes sincères 9 nous trouverons presque toujours quelque chose de vrai , au travers de lexagération que Tinimitié aura portée dans ses reproches.

La présence d'un ennemi entretient notre vigilance; nous devenons sévères envers nous-mêmes, pour échap^ per àce qu'il 7 aurait de juste dans la sévérité d autrui.

Il est donc bon , à quelques égards , d'avoir des en*nemis ; cela peut même être nécessaire. Certes , on n'est pas contraint à être l'ennemi de qui que ce soit; mais on peut être souvent appelé à avoir des adversaires. On ne rencontre pas seulement les adversaires dans la lutte des intérêts privés ; on les rencontre inévitablement aussi en se dévouant à la cause de la vérité et de la justice ; et c'est surtout dans ce dernier cas , que les adversaires deviendront des ennemis inplacables.

La crainte de se créer des ennemis a fait commettre plus d'une lâcheté coupable : c'est ainsi qu'on transige avec ses devoirs, lorsque, en les remplissant, il faut résister aux passions des autres ou heurter leurs préjugés ; on ne prend que d^une voix timide et faible la défense de l'innocence opprimée ; on laisse passer et circuler sans obstacle les maximes pernicieuses qui se trouvent

3a8 DU PBRFBGTIONNBMENT MORAL.

accréditées. Irait-on compromeltre son repos pour des abstractions? On tremble surtout devant l'orgueil et Tintolérance, parce que, de toutes les passions j celles* ci sont les plus irritables ; cependant ce sont surtout l'intolérance et l'orgueil qui demandent à être réprimés avec vigueur, châtiés avec sévérité , qui doivent trou* ver l'homme de bien inflexible. On espère échapper par des concessions, et, plus on accorde, plus on se trouve entraîné à céder encore*

Le sage , en servant la cause de la vertu , évite d'em* ployer les traits qui blesseraient les personnes ; il réserve ses sévérités pour les choses. Cependant, quels que soient les égards qu'il prenne soin d'observer, il se trouve toujours des gens qui se reconnaissent dans ce qui a été censuré, qui prennent pour eux le blâme, et qui sont même blessés d'entendre louer des mérites qu'ils n'ont pas. L'homme de bien , en servant la cause de l'innocence , évite toujours de mêler, même à la juste indignation d'une âme honnête ,lesaccens des passions humaines ; mais la violence qui opprime, s'irrite davantage d'une modération qui la condamne. Les persécuteurs ne pardonnent pas à ceux qui refusent de ser^ vir d'instrumeutà la persécution ; ils en veulent mêmeà ceux qui refusent de l'approuver , surtout si ce sont des gens de bien. Que faire donc, et comment échap per aux animosités? l'impartialité même et la modération, loin de vous défendre toujours des inimitiés, vous attireront la haine des hommes que les passions aveu'^ glent. Que faire? il reste à accepter cette haine comme un honneur, à la dédaigner avec une fierté modeste et sereine. Il est certains ennemis dont les al^taques doivent nous donner une conscience plus vive de nos mérites :

Page 1