Tourniquet de Foulquier
DU PINCEMENT HÉMOSTATIQUE. H
de cet instrument l'artère est aplatie entre deux plaques mobiles ; c'est là le seul point qui le rapproche de la pince. (voy. fîg. 10). Ceux de Portai et de C. Graefe qui compriment le vaisseau contre la surface des circouYolutions cérébrales ne sauraient entrer dans cet historique.
B. Hémorrhagies nasales. — Lorsqu'on enlève une tumeur des narines ou des fosses nasales, on peut faire l'hémostasie sur la cloison avec une lame de plomb repliée en deux et serrant à la manière d'une pince. Richerand, qui recommande ce procédé (1), ne semble pas se douter qu'on a fait déjà de la lame de plomb un usage analogue.
C. Hémorrhagies de la paume de la main. — L'instrument construit par M. Galiay de Tarbes ne diffère de la pince à feu ordinaire que par une vis de pression qui peut en rapprocher les branches à volonté (voy.
fig. H). Lorsqu'une hémorrhagie se fait par les vaisseaux profonds de la main on exerce une compression énergique et persistante en serrant convenablement la vis. Afin d'éviter la douleur que le contact immédiat des palettes terminales avec les tissus ne manquerait pas de produire, on apphque audessous d'elles des rondelles d'agaric ou des compresses graduées (2). Ce moyen d'hémostase est ingénieux, simple et pratique ; je n'ai l'intention ni de le blâmer, ni de le rejeter d'une manière absolue. Mais,
Fig. 11. — Pince de Galiay.
(1) Nosographie chirurgicale, o^ édit., 1821, l. IV, p. 181.
(2) Bulletin thérapeutique, 1830, t. XXXIX, p. 73.
M. Galiay serait certainement le premier surpris si on lui disait qu'il arrête les liémorrhagies de la paume de la main par le pincement des vaisseaux divisés.
D. Hémorrhagies qui compliquent r opération de la hernie étranglée. — Vous pourrez voir dans le traité de Chopart et Desault (1) un procédé d'hémostase qui d'après eux peut rendre de vrais services, lorsqu'une liémorrhagie del'épigastrique vient augmenter les difficultés delakélotomie. Une des branches de la pince à pansement ordinaire convenablement garnie d'amadou est introduite dans l'anneau dilaté ; l'autre comprime les téguments au dehors; toutes les deux
Fig. 12. — Compresseur de Scliindler pour répigastrique.
sont maintenues rapprochées au moyen d'une bandelette agglutinative. — Quelques années plus tard Thillaye (2) conseilla le même procédé ; seulement au lieu de la pince à pansement il recommanda la pince à polypes. Ce chirurgien ne nous a pas dit que Chopart avait employé avant lui ce procédé. D'autres l'ont également inventé de seconde main; Schindleret Hesselbach (3) (voy. fig. 12 et 13) ont fait construire des compresseurs destinés spécialement à répigastrique. Ils ont subi le Fig. 13. — Compresseur gort d'iustrumcnts plus avaiitagcux, et sont
de Hesselbaclî. ., , ,. , ,,.. ci
Vite tombés dans un oubli si prolond que probablement personne ne songera jamais à les en tirer.
(1) Paris, 1797.
(2) Traité des bandages et appareils. Paris, 1815.
(3) Pour la description et la figure de ces instruments, voir Kromholz, Akologie. Prag., 1823.
DU PINCEMENT HÉMOSTATIQUE. 13
E. Opération de la taille. — Cette fois encore ce fut un accident qui détermina le chirurgien à recourir à la pince. Antoine Dubois, n'ayant pu réussir à lier une artère profonde qui donnait du sang pendant une taille périnéale,la saisit avec une pince à ligature qu'il laissa en place. Le lendemain l'hémorrhagie ne reparut point quand on enleva la pince. Richerand mentionne ce fait avec éloge et conseille de recouiir toujours en pareil cas au même procédé. Dupuytren le connaissait peut-être lorsqu'il adopta pour des circonstances analogues une pince hémostatique à pression excentrique. « Imaginez, dit celui qui l'a décrite dans un journal de l'époque, une pince à dissection ordinaire dont les branches soient aussi larges à leur extrémité qu'à leur talon et que l'élasticité des branches soit telle qu'elles tendent à s'éloigner avec force quand elles sont rapprochées par la pression des doigts (1). »
Dubois et Dupuytren n'ont probablement guère trouvé d'imitateurs et leurs procédés sont à peine mentionnés par ceux qui les ont suivis.
F. Piqûres de sangsues. — En 1824, Henneman de Schwerin publie un long mémoire sur les usages thérapeutiques des sangsues (2); il mentionne lanécessité d'arrêter le sang aussitôt après leur enlèvement, signale les inconvénients que peut avoir pour les enfants anémiques une hémorrhagie un peu abondante. Mais il n'est pas toujours facile de faire l'hémostase immédiate dans ces conditions. Henneman a eu luimême affaire, il y a quelque temps, à un enfant indocile qui arracha violemment une sangsue et ne voulut supporter aucun des appareils destinés à arrêter l'hémorrhagie. Cependant, le sang, coulait au point d'inspirer des craintes pour la vie du petit malade. Henneman fît alors à la peau un pli qu'il saisit avec la pince artérielle à couhsse qu'il avait dans sa trousse et au bout d'un quart d'heure l'hémorrhagie était complètement arrêtée. Ce fut un trait de lumière. Pourquoi ne générahserait-on pas une pratique si simple et si efficace ? Toutes les fois que chez les enfants une hémorrhagie est dif-
(1) Bulletin de thérapeutique, 1836, t. XXV.
(2) Rûst's Magazin, t. XVI, 1824.
ficile à arrêter il suffira de plisser les téguments et de laisser une pince en place pendant quelque temps. Il est vrai que chez les adultes cette pratique rencontre des difficultés à cause de l'épaisseur et de la rigidité des téguments.
Le procédé de Henneman rencontra peu d'adeptes au début. Rust a même soin de nous apprendre dans une note ajoutée au mémoire de son compatriote qu'il décline toute responsabilité au sujet de l'article précédent; que pour son compte il préférera toujours à la pince à sangsues le cautère actuel aussi sur et d'un emploi plus général.
En France diverses tentatives furent faites pour arrêter les mêmes hémorrliagies.
« M. Hatin, dit Lisfranc (Ij, conseille de fendre une tige de bois parallèlement à son axe et jusqu'à la moitié de sa longueur: on pince la peau qui entoure la petite plaie; on l'engage entre les branches de cette tige ; elles se rapprochent surle-champ; elles exercent ainsi une compression très-avantageuse; mais, pour avoir la quantité nécessaire des téguments, il faut qu'ils jouissent d'une grande mobilité; c'est ce qui n'a pas toujours heu. »
Les docteurs Melhez et Dehoux ont fait usage dans le même but de la pince à hgature et de la serre-plate. « Deux fois, dit M. Mehiez (2) , il m'est arrivé de maintenir la piqûre comprimée entre les mors d'une pince à ligature, et je m'en suis trèsbien trouvé. Les deux épreuves que j'en ai faites m'autorisent à traiter ce procédé avec plus d'indulgence que ne le fait M. Hervieux, et je pense d'ailleurs qu'en le combinant avec la cautérisation et avec les st^ptiques, on abrégerait sou temps d'apphcation et on assurerait, en outre^ l'action de ces derniers. » Delioux modifia la serre-fine de Vidal dont il élargit les mors et à laquelle il donna le nom de serre-plate (3). Le mode d'application est le même que celui des instruments dont nous avons parlé.
G. Hémorrliagies veineuses. — Si la ligature des artères a
(1) Précis de médecine opératoire, p. 314. Paris, 1843.
(2) Bullei. de thérap., t. XLV, iSbS, p. oo2. (3j Gaz. méd. de Paris, 18b4, p. 69.
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toujours compté des partisans nombreux, en revanche celle des veines a été longtemps discutée. Des chirurgiens de la plus grande valeur l'ont rejetée d'une manière absolue. « Et pourtant, dit M. Porter, on a dans certaines amputations affaire à des hémorrhagies veineuses extrêmement redoutables et qu'il faut à tout prix arrêter. » Il préconise dans ce but la pince de Dieffenbach (J), c'est-à-dire une sorte de serre-forte à tranches croisées identique à celle dont nous nous servions au début de notre carrière. Cette pratique aurait pour avantage de produire une hémostasie parfaite, de n'exposer nia la phlébite, ni à l'érysipèle, ni à l'infection purulente. On laisse la pince à demeure, et un fil placé ri<.. 14. Pince à son extrémité permet de l'enlever le lende- deDieffenbach main de l'opération sans la moindre difficulté. porter. M. Collis, un des élèves de Porter, eut l'occasion de pratiquer peu après le pincement des veines dans une amputation et en obtint un excellent résultat.
Cette fois nous nous trouvons en présence d'un procédé incontestablement rationnel et susceptible d'un usage beaucoup plus étendu que tous ceux que nous avions vus jusqu'ici. Il est regrettable que M. Porter n'ait pas songé à l'appliquer aux artères et qu'il se soit borné à se servir pour ces dernières du compresseur de l'Estrange dont l'apphcation ne pouvait être que restreinte. A part cette réserve nous ne saurions trop louer l'heureuse inspiration de ce chirurgien qui, le premier, a fait l'hémostasie définitive, mais qui malheureusement ne l'a faite que pour les veines.
Nous en avons fini, Messieurs, avec les applications particulières et locales du pincement. Des chirurgiens dont nous avons analysé sommairement les écrits, les uns ont pincé véritablement les vaisseaux; les autres les ont comprimés à distance avec des instruments le plus souvent défectueux. Nous allons maintenant passer à des travaux d'un autre ordre.
[ij The Dublin journal of med. sciences, 1863.
Au lieu d'avoir en vue un seul vaisseau ou une seule opération, leurs auteurs ont eu réellement des idées générales : ils ont entrevu, en un mot, une méthode hémostatique ; quelquesuns même l'ont appliquée. Est-ce celle que je vous recommande dans toute son intégrité? C'est là ce que nous rechercherons ensemble.
DU PIXCEilEXT COMME METHODE GENERALE D'HEMOSTASE.
Si vous voulez pour un instant vous reporter au travail de MM. Deny et Exchaquet, vous vous rappellerez que je pratique le pincement dans trois conditions : 1° pour arrêter le sang pendant le cours d'une opération et éviter les ennuis et les complications causés par la nécessité de faire à tout instant des ligatures; 2° que je laisse sur les vaisseaux de toute nature et de tout cahbre des pinces à demeure destinées à produire leur oblitération complète et durable ; 3° que sur les régions de peu d'épaisseur telles que la langue ou les lèvres ; sur le pédicule de certaines tumeurs, j'applique une pince destinée à empêche ri' afflux du sang pendant le cours de l'opération. J'ai donné à ces trois modes d'application du pincement les noms ^hémostasie temporaire^ définitive Qi préventive.
On s'est servi plus d'une fois de i'hémostasie temporaire ; j'ajouterai même que plusieurs chirurgiens en onl montré avec une précision digne d'éloges les avantages et les conditions d'application ; on a parlé également de I'hémostasie définitive, qu'un seul a dû apphquer ; enfin on n'a guère eu l'idée de I'hémostasie préventive.
Étudions tour à tour chacun de ces points.
A. Hémostasie temporaire. — C'est dans le travail d'Henneman dont je vous ai déjà parlé que vous trouverez la première fois nettement décrite cette variété d'hérnostasie par pincement. Henneman a modifié d'abord la pince à ligature employée de son temps; les mors au lieu d'être droits sont légè-
Fig. 15. — Pince de Henneman.
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rement ineurvés (voy. fig. 15). « Ma pince à sangsue, dit-il, est capable de rendre des services beaucoup plus sérieux que ceux dont je viens de parler. »
Puis il énumère les difficultés que créent les lîémorrhagies multiples pendant les opérations, l'obstacle que de nombreuses ligatures apportent à la réunion. Il faut assez souvent recourir aux doigts des aides pour comprimer chaque vaisseau qui saigne, de sorte que le chirurgien est obligé de les multiplier outre mesure et l'on sait combien la chose est difficile dans des villes de second ordre. C'est alors que les pinces à sangsues rendront de vrais services ; aussitôt qu'un vaisseau est ouvert on applique une pince qui ne gêne nullement l'opérateur; si plus tard une ligature devient nécessaire, elle pourra être faite sans aucune difficulté. Henneman n'a qu'une confiance médiocre dans l'avenir de sa méthode. « Se trouverat-il quelqu'un, dit-il, qui veuille l'expérimenter, j'en doute, car elle n'a de parrain ni de l'autre côté du Rhin, ni de l'autre côté du canal; il serait bon cependant de ne pas la juger à la légère et de ne se prononcer sur la valeur du procédé qu'après une longue et sérieuse expérience. »
La suite ne justifia point ces prévisions timides, la méthode fut tellement appréciée qu'un compatriote d'Henneman, C. Graefe, s'efforça quelques années plus tard d'en faire son profit. Ce chirurgien s'était occupé spécialement d'hémostase. 11 avait construit, comme nous l'avons vu, plusieurs compresseurs pour la méningée. En 1827, trois ans après la publication du travail de Henneman, il décrit un crochet pour simplifier la ligature des artères profondes. Un procédé aussi simple, aussi avantageux que l'hémostasie temporaire par la pince ne pouvait le laisser indifférent. Aussi nous voyons paraître en 1831 deux travaux signés de Lainverber [i) et d'Angelstein, deux élèves de Cari Graefe, qui nous apprennent
(1) Thèse de Berlin, 1831.
que ce dernier aurait depuis peu inventé un procédé destiné à faire l'hémostasie pendant les opérations ; qu'il a fait construire pour cela une pince à double bouton et à pression continue dont l'emploi est facile et extrêmement avantageux (1).
Il est difficile, Messieurs, en comparant minutieusement les Mémoires de Henneman et d'Angelstein (le seul que nous ayons pu nous procurer) de ne point porter un jugement un peu sévère sur ce dernier. Les idées sont les mêmes et exposées dans le même ordre; les motifs qui ont décidé Henneman à recourir au pincement sont précisément ceux qui auraient conduit C. Graefe à la même méthode. Ce qui donne une plus grande probabilité à l'hypothèse que le chirurgien de Berlin et ses élèves avaient connaissance du travail de Henneman et l'avaient passé intentionnellement sous silence, c'est la dernière phrase du Mémoire d'Angelstein. En voici la traduction littérale :
« La pince à sangsues de Henneman présente quelque ressemblance avec celle-ci, mais elle répond à une tout autre indication. D'ailleurs cette pince est peu avantageuse, elle exige deux mains pour être placée, ce qui augmente notablement la durée des opérations et l'on doit avoir surtout en vue de les abréger. »
Angelstein a voulu lancer le trait du Parthe et n'a réussi qu'à commettre une maladresse. Je me bornerai à vous faire remarquer cette bizarre contradiction du début et de la fin. La pince de Henneman répond à une tout autre indication que celle de Graefe, dit Angelstein ; mais alors pourquoi s'efforce-t-il de nous prouver qu'elle présente peu d'avantages pour l'hémostasie temporaire pendant les opérations, puisque, d'après lui, elle a été construite dans un but tout différent. Disons le mot, Messieurs, Angelstein a tenté, lorsque la chose n'était pas encore de mode, de faire une véritable annexion scientifique au profit de son maître C. Graefe.
Cette rectification faite, je n'hésite pas à dire que la pince de Graefe est meilleure que celle de Henneman ; qu'elle se
(1) Grœfe und., Valther'$ journal, 1831.
DU PINCEMENT HÉMOSTATIQUE. 19
ferme seule par le fait de l'élasticité de ses branches et peut être placée avec une très-grande facilité (voy. fig. 16^,. Donc
Fig. 16. — Pince de Cari Graefe.
en Allemagne l'hémostasie temporaire fut faite d'abord en 1824, puis en 1831, et au bout de quelques années probablement on l'oublia, car depuis Angelstein personne n'en a plus parlé.
En France on y revint lorsque Vidal fit connaître la serrefine et ses usages ; tout d'abord il n'avait songé à l'appliquer que pour favoriser la réunion des plaies, mais bientôt il s'en servit comme d'un agent d'hémostase. « Il est très-rare, écrivait-il en 1848, qu'un moyen unissant ne soit pas en même temps un moyen hémostatique. » Et, pour nous démontrer l'assertion qu'il vient de formuler, il rapporte deux observations dans lesquelles la serre-fine a fait d'une manière efficace l'hémostasie temporaire et même définitive (1).
{i)BuUetm de thérapeutique, t. XXXVI, p. 301.
Depuis lors, ce procédé n'a jamais été complètement abandonné. Marcellin Du val s'est servi pour obtenir l'hémostase et la réunion des plaies des pinces à ressort élastique qui portent sonnom (1 ) (voy. fig. 1 7). Sédillot adopta une pratique analogue. ((Ces pinces, dit-il (les serres-fortes) (voy. fig. 18), sont capables de rendre de grands services aux chirurgiens qui opèrent seuls ou sont privés d'aides suffisamment exercés (2). » xM. Bœckel s'y tient encore aujourd'hui. Dans une ovariotomie que ce chirurgien pratiqua en 1872, la perte de sang fut très-faible
Fig. 17. — Compresseurs de M. Duval.
Fîg. 18. — Serres-fortes de Sédillot.
« parce que quelques vaisseaux de la paroi abdominale avaient été comprimés avec des pinces à torsion (3). M. Ancelet a adopté le même procédé et a même songé à l'hémostasie définitive. M. Kœberlé (4) a fait de l'hémostasie temporaire depuis une époque difficile à préciser, mais postérieure à 1865, seulement, au lieu d'employer la serreforte comme Sédillot et Bœckel, il a donné la préférence à la pince à anneaux de Charrière (o) . M. von Bruns nous apprend que depuis vingt ans il a fait, lui aussi, l'hémostasie temporaire
(1) Traité de l'hémostasie.
(2), Traité de médecine opératoire. Paris, 1865, p. 200.
(3) Gazette médicale de Strasbourg, 1872, p. 118.
(4) Notes à la traduction française du Traité des maladies des femmes de West. Paris, 1869.
(5) V. Denys et Exchaquet, loc. cit., p.
DU PINCEMENT HÉMOSTATIQUE. 21
au moyen d'une pince (1). M. Ancelet se sert de la serrefîne dans sa pratique courante pour atteindre le même but. Il a même entrevu la possibilité de l'hémostasie définitive (2).
J'arrête ici, Messieurs, la liste de ceux qui ont fait le pincement dans ces cas. Un ou deux noms de plus n'ajouteraient rien à mon argumentation ; peu importe, dès l'instant que la méthode est acceptée, qu'elle. ait été appliquée cent fois ou cent cinq fois ; ce que je tenais à vous démontrer, c'est que, depuis 1824, l'hémostasie temporaire par la pince a toujours compté des partisans. Les instruments employés n'ont pas tous présenté la solidité et la simplicité désirables, mais tous répondaient en fin de compte au même besoin. La pince à coulant de Henneman comme la pince à double bouton de Graefe; les serres-fines de Vidal, les serres-fortes de Dieffenbach et de Sédillot ; les pinces à verrou comme celles à anneaux, pouvaient toutes faire l'hémostasie temporaire. C'est par là que nous avons débuté.
B. Hémosiasie définitive. — Jusqu'en 1867, aucun chirurgien ne semble en avoir entrevu la possibilité. Cette année-là, Nunneley de Leeds publia dans un journal de Londres (3) un article dont l'importance n'échappa à personne. C'est l'infidélité de l'acupressure qui l'a conduit à chercher une méthode hémostatique plus efficace et plus simple.
« Quelle que soit l'opinion que l'on professe sur l'acupressure, dit-il, on ne peut douter que si l'on avait à sa disposition un moyen d'arrêter le sang ne nécessitant point l'abandon dans les plaies de substances étrangères, ce serait une grande améhoration pour la médecine opératoire. »
Voilà le problème de la suppression de la ligature posé avec une netteté que nous n'avons pas encore rencontrée.
« J'ai pensé, ajoute Nunneley, que si je pouvais découvrir une pince autoclave [self-aclinçi] suffisamment fine pour ne pas gêner la réunion, suffisamment forte pour fermer hermétiquement les vaisseaux sans amener la gangrène et l'ulcéra-
(1) Chirurgische Heilmittellehre. Tubingen, 187o.
(2) Courrier médical, 1870.
-{3}Brinsh 7ned. journal, iSQ! , t. ïï.
tion de leurs parois ; pour rester solidement fixée aux points oii elle est appliquée et malgré cela susceptible d'être enlevée à volonté, j'aurais trouvé l'agent d'hémostase qui nous manque. »
Des différentes pinces que propose Nunneley dans ce but,
F'g. 19. —Pinces (à branches croisées) de Nunneley.
quelques-unes sont à branches croisées comme la serre-fine (yov. fig. 19); d'autres à coulant (fig. 20). Il a retiré de
Fig. '20. — Pince (à coulant) de Nunneley.
leur usage de véritables services et nous donne sur le mode et le temps d'application des détails d'une exactitude l'igoureuse. Sur les vaisseaux de moyen calibre, la pince doit être appliquée pendant vingt-quatre heures^ mais sur les gros elle devra rester en place quarante-huit heures ou même davantage. Dans les plaies des artères et les anévrysmes, cette mé-
DU PINCEMENT HÉMOSTATIQUE. 23
thode peut rendre les services les plus sérieux « et, ajoute Nunneley, je crois que rien n'empêche de mettre la pince sur les veines. »
Le procédé a été cherché et découvert à la suite d'une impulsion toute personnelle, mais nous devons ajouter qu'à ce moment même il y avait parmi les chirurgiens anglais une tendance manifeste à rejeter la ligature. Simpson venait de faire connaître l'acupressure ; les uns l'avaient adoptée avec enthousiasme et ne voulaient plus d'autre méthode ; les autres un peu plus sceptiques avaient reconnu qu'elle n'était pas sans inconvénients, et faisaient chaque jour des tentatives pour la remplacer. Ainsi, Nunneley nous apprend qu'ayant eu l'occasion de rencontrer M. Birkett en voyage, il parla à cet éminent chirurgien d'une pince hémostatique à gaîne mobile qu'il venait -de faire construire. Birkett, qui avait déjà eu la mêm.e idée, l'avait abandonnée parce qu'elle était sans avantage.
Les instruments de Nunneley pouvaient-ils rendre les services qu'il en attendait ? Je ne le crois pas. S'ils sont capables de fermer les vaisseaux de petit ou de moyen calibre, aucun d'eux ne présente une solidité suffisante pour produire une occlusion certaine et parfaite des artères et des veines volumineuses. Je ne crois pas non plus que l'on eût pu les appHquer avec avantage, comme l'avait proposé Nunneley, au traitement des anévrysmes.
Cette réserve faite, Messieurs, nous ne pouvons qu'admirer le sens pratique du chirurgien de Leeds. Il a vu mieux qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé tout le parti qu'on pouvait tirer de la pince pour l'hémostasie définitive. Il ne s'agit plus dans sou Mémoire d'une intuition vague demeurée dans le domaine de la spéculation, mais d'une méthode rationnelle, simple, et qui certainement a été plus d'une fois appliquée. Nunneley s'était engagé danc son premier article à revenir longuement sur le même sujet. Malheureusement les années 1868 et 69 furent remphes par la publication de sa statistique générale à l'infirmerie de Leeds, et la mort le surprit au milieu de ses travaux au mois de juin 1870.
Il y a lieu de s'étonner que la plupart de ceux qui avaient formulé des revendications après la première communication et présenté au public médical des pinces de différents modèles dont ils vantaient les avantages aient abandonné si vite une idée qui, à les en croire, leur appartenait. On ne saurait conclure qu'une cbose de leur silence : c'est qu'ils connaissaient peu la méthode et n'étaient nullement convaincus de son utilité. Il n'est pas probable que les choses se fussent passées de la même manière si Nunneley eût pu mettre à exécution son projet et offrir, comme il l'avait promis, la démonstration expérimentale de ses vues. Pour mon compte, je crois que les différents instruments construits en Angleterre, de 1867 à 1872, se valent tous et ne méritent qu'une mention sommaire. Je vous ai parlé de l'application de la serre-fine à l'hémostasie veineuse faite par Porter. Collis s'appuyant sur ce fait réclama pour sou maître la priorité de la méthode (1).
Un peu plus tard M. Wolfe écrivit au même journal une communicationbizarre qui peut passer pour une revendication timide. lia fait construire^par un fabricant d'instruments de Glasgow, une pince en porte-crayon (voy. fig. 21), mais il n'est pas certain qu'il la destinât au même usage que Nunneley f2)
En 1866, William Taylor avait entrevu la possibihté de fermer les vaisseaux avec une pince autoclave, il en fit construire une qu'il montra dès cette époque au professeur Spence d'Edimbourg, et en donna la description
{ijBrit. med. journal, i867.
(2j Même journal. — Même année.
Fis. 21. — Pince de Wolef.
DU PINCEMENT HÉMOSTATIQUE. 25
dans sa thèse soutenue dans le cours de l'année (1). Nous ne saurions mieux la comparer qu'aux épingles dites à nourrice (voy. flg 22). Enfin, Wills Richardson décrivit, en 1868, une nouvelle pince artérielle à fermeture engaînante comme celle de Wolfe, mais plus avantageuse parce que ses branches étaient maintenues rapprochées au moyen d'un écrou (2) (voy. tig. 23 j.
Je ne veux nullement contester la bonne foi des chirurgiens dont je viens de vous parler, ni mettre en doute l'exactitude de leurs dires. Ils ont entrevu la possibilité d'employer la pince, mais ils n'ont eu aucune idée des services qu'elle peut rendre en toute circonstance. Pas un d'entre eux n'avait la con-'
Pince de Taylor.
Fig. 2-3. — Pince de Wills Richardson.
diction indispensable pour arriver jour par jour à trouver les règles qui rendent possible l'application d'une méthode chirurgicale.
G. Hémostasie préventive. — Notre historique peut se résumer en deux mots : on ne l'a faite que pour les petites tumeurs des paupières, et la pince de Desmarres est le seul instrument construit dans ce but. Vous savez d'ailleurs qu'elle ne répond à cette indication que d'une manière accessoire. Elle est destinée surtout à retourner facilement la paupière supérieure et à rendre saillante la tumeur qu'il s'agit d'en-
(1) Même journal, 1868.
(2) Médical Times and Gazette, 1870, t. I.
lever. Ce n'est pas le moment de vous rappeler comment je fais l'hémostasie préventive. Je ne crois pas que personne parmi vous puisse supposer que j'en aie trouvé l'idée dans le procédé de M. Desmarres.
Applications accidentelles de la pince. — 11 ne me reste plus qu'un mot à vous dire sur ce que nous pourrions appeler l'histoire anecdotique du pincement. L'imprévu et la nécessité qui ont été plus d'une fois l'origine de procédés avantageux, ont déterminé des chirurgiens ou même des personnes étrangères à notre art à chercher dans la pince un secours contre une hémorrhagie qui menaçait la vie. D'après Malgaigne, un étudiant en médecine âgé de quinze ans ! fut interrompu pendant qu'il pansait une adénite suppurée de Faîne par un jet de sang venant de la fémorale (j). Il saisit le vaisseau avec sa pince à pansement qu'il laissa en place. L'hémorrhagie ne reparut point. Dans une section du filet de la langue, M. Binaut (de Lille) agit de même pour la hnguale (2). Enfin, M. Kœberlé put arrêter, avec la pince à arrêt de Charrière, une hémorrhagie de l'artère ovarique pendant une gastrotomie (3). Telles sont à peu près toutes les inspirations heureuses que nous ayons pu trouver mentionnées dans les auteurs. M. Verneuil, qui a étudié longuement la question, n'en cite pas d'autres. Il est probable néanmoins que plus d'une fois des hémorrhagies ont été arrêtées de la même manière ; aucun de ceux auxquels le pincement a si bien réussi n'a songé au parti qu'on pouvait en tirer ; et ces heureux résultats sont restés à l'état de lettre morte jusqu'au jour où notre méthode a été pour la première fois décrite et discutée.
Je résume, Messieurs, cet historique malheureusement trèslong.
C'est contre les hémorrhagies artérielles que l'on a songé à utiliser en premier lieu les propriétés hémostatiques du pincement. Les instruments de Duret, de Percy, d'Assalini, etc., ont été construits dans ce but. On a eu recours au même
(1) Traité de médecine opératoire.
(2) Bulletin médical du nord de la France.
(3) Gazette médicale de Strasbourg, 1863.
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moyen dans un certain nombre d'opérations, telles que la taille, la kélotomie, etc. ; enfin, Porter a fait l'hémostasie veineuse avec la pince.
A partir de 1824, nous voyons l'usage se généraliser; au lieu d'avoir en vue une seule opération, les chirurgiens s'efforcent d'appliquer dans tous les cas la pince à l'hémostasie temporaire ; les uns, comme Henneman, Kœberlé, etc., se servent des instruments employés de leur temps pour pratiquer la hgature et la torsion ; les autres, comme C. Graefe, Vidal de Cassis, Marcellin Duval, Sédillot, etc., font construire des pinces spéciales. De sorte que de 1824 à nos jours, l'hémostasie temporaire par pincement a occupé une place importante dans la pratique de beaucoup de chirurgiens.
Nunneley fait de l'hémostasie définitive, mais son exemple n'est pas suivi même dans son pays. Quant à l'hémostasie préventive, ses usages se bornent à l'extirpation des chalazions.
Je me suis efforcé de rendre à chacun la justice qui lui est due ; j'ai soumis les données historiques que je viens de vous exposer à une critique aussi sévère que possible, de sorte que je crois avoir tenu la promesse que je vous faisais au début de cette longue leçon et vous avoir parfaitement renseignés sur la pratique de mes prédécesseurs. Dans ma prochaine séance je tâcherai de vous rappeler ce que vous savez déjà sur la mienne, en d'autres termes, de faire suivre l'histoire de la méthode, de l'exposé de son état actuel.