Voy. l’Economiste français , n° du 12 novembre
progression régulière des transports. La même progression existe-t-elle au point de vue du rendement kilométrique? C’estlà une question délicate et qui demande des distinctions. En effet, le rendement kilométrique s’est accru en général d’une façon continue tant que l’exploitation a été restreinte aux grandes lignes ; mais il a subi une diminution lorsque les lignes secondaires et peu productives y ont été rattachées, sauf à s’améliorer de nouveau avec le temps. En* définitive, le rendement kilométrique a une tendance à progresser périodiquement; mais cette tendance est combattue par l’addition des nouvelles lignes improductives. C’est ce que nous allons démontrer en examinant ce qu’il faut croire de cette fameuse légende de l’accroissement scandaleux des dividendes des Compagnies de chemins de fer, acceptée à priori par le plus grand nombre et qui est la base du système économique d’après lequel les Compagnies devraient disparaître ou consentir d’énormes sacrifices.
VI. De la légende de l’accroissement continu des dividendes. — Un préjugé très répandu est celui qui consiste à prononcer la condamnation des Compagnies de chemins de fer, sans tenir compte des services rendus et sans avoir égard à ceux qu’elles peuvent encore rendre dans l’avenir, sous le prétexte que leurs dividendes s’accroissent constamment dans de formidables proportions, au profit exclusif de leurs actionnaires et au détriment du public et de l’Etat.
Or cette légende de l’accroissement des dividendes
des Compagnies de chemins de fer est une fable, et nous allons démontrer chiffres en main que l’œuvre des Compagnies n’a pas eu pour résultat l’enrichissement des actionnaires, mais l’intérêt général. Pour céria nous n’avons qu’à comparer les recettes de chaque Compagnie et les dividendes qu’elle a distribués à ses actionnaires pendant l’année 1863, avec les recettes et les dividendes de l’année 1881. Voici comment s’exprime à cet égard, M. Emile Level, ingénieur très distingué, et conseiller municipal de la ville de Paris l.
Prenons d’abord la Compagnie de l’Est. « Les recettes de la Compagnie de l’Est étaient de 92,178,917 fr. en 1863; en 1881, elles s’élevaient à 126,343,339 francs. De 43,427,718 francs, le produit net passait au chiffre de 53,642,600 francs, et pendant ces dix-sept années le dividende n’a pas augmenté d’un centime. Il est aujourd’hui de 33 francs par action tel qu’il était en 1865, et si l’on tient compte, comme on le doit faire, de l’impôt de 3 p. 100 sur le revenu, impôt créé par la loi de 1872, soit 1 franc, les actionnaires reçoivent seulement 32 francs, conséquemment un chiffre inférieur à celui de 1865.
» En 1865, leproduitbrut de la Compagnie de l’Ouest ne dépassait pas 68,343,000 francs; son produit net était de 37,278,946 fr. ; en 1881, les recettes totales delà Compagnie atteignaient 130,699,471 fr., et ses recettes nettes 54,571,463 francs. Or le dividende de 37.50 par action, en 1865, s’abaissait à 35 fr. dès 1866,
1. Les chemins de fer et le budget, par M. Emile Level. (Revue nouvelle, n° du 15 février 1882.)
et il est demeuré stationnaire depuis cette époque. Déduction faite de l’impôt sur le revenu, les actionnaires touchent 33.95, soit 3.55 de moins qu’en 1865.
» A son tour, la Compagnie d’Orléans a vu ses recettes monter de 102,153,296 fr. en 1835, à 174,359,388 fr. en 1881, et son produit net s’accroître de 53,786,183 fr. à 98,976,732 fr. pendant la même période, sans que son dividende se soit modifié. Il est aujourd’hui de 56 fr. , comme en 1865; mais les actionnaires paient à l’Etat l’impôt sur le revenu et reçoivent, en définitive, 54 fr. 32 ou 1 fr. 68 de moins qu’il y a dix-sept ans.
» Pour la Compagnie du Midi, les chiffres sont encore plus significatifs. De 38,255,585 fr. en 1865, les recettes du réseau passaient à 95,072,310 fr. en 1881. Elles ont donc plus que doublé. Le produit net suivait la même marche et progressait de 21,645,819 francs à 50,058,687 fr. Qu’ont reçu les actions pendant cette période? Uniformément 40 fr. Donc, aucune augmentation, mais, au contraire, diminution de 1 fr. 20, valeur de l’impôt sur le revenu.
» Seules, les deux Compagnies du Nord et de Paris à Lyon et à la Méditerranée ont vu leurs dividendes s’accroître; il importe d’indiquer dans quelles proportions, nous réservant de signaler ultérieurement les causes'de l’augmentation.
» Le Nord faisait 80,737,667 fr. de recettes, avec un produit net de 48,246,342 fr. en 1865, et il distribuait un dividende de 71.50 à chacune de ses 525,000 actions. En 1881, avec une recette de 156,279,000 fr. et un produit net de 79,983,000 fr., il donnait un dividende de
DES CHEMINS DE FER
77 fr. soit 74.70 net d’impôt sur le revenu; mais, il convient de le remarquer, sauf en 1867 et en 1880 où il a été respectivement de 72 fr. et de 74 fr., ce dividende est resté constamment au-dessous du chiffre de 1865, malgré l’élévation croissante et continue des recettes de l’exploitation. Ainsi, au bout de dix-sept ans, le Nord a vu son dividende augmenter de 3.20, ce qui représente 1,680,000 fr. prélevés sur l’énorme produit de 156,279,000 fr. réalisé en 1881, c’est-à-dire environ 1 p. 100. Il y a plus : cette augmentation, toute légère qu’elle est, n’est qu’apparente: la Compagnie exploite en Belgique un important réseau dont les bénéfices influent notablement sur son dividende, si bien qu’en 1881, ils y entraient pour 5 fr. 13 par action. Le dividende résultat de l’exploitation du réseau Nord français ne dépasse pas, impôt déduit, 69.57; il est ainsi inférieur de 1.93 à celui de 1865.
» En 1865, les recettes de la Compagnie Paris-Lyon- Méditerranée se chiffraient par 180,428,661 fr. Cette année-là le produit net accusait 108,730,406 fr., et le dividende distribué à chacune des 800,000 actions de la Compagnie atteignait 60 fr. La recette totale s’est élevée à 338,430,800 fr., en 1881, le produit net à 190,852,500 fr. et le dividende, impôt déduit, à 72.75; mais pendant la période ce dividende n’a pas dépassé 60 fr.: de 1865 à 1872, il est descendu à 40 fr., età52fr. en 1870 et 1871 ; il a été de 55 fr. entre 1874 et 1880, moment où il a atteint 70.fr.; et les recettes n’ont cessé de croître. En dix-sept années, le dividende a donc gagné 12.75, représentant une augmentation de
10,200,000 fr. ou 3 p. 100 seulement des recettes con sidérables et exceptionnelles effectuées en 1881. Il subira certainement une diminution sensible en 1882, puisque les recettes de Ja Compagnie ont baissé de plus de 3,300,000 fr. sur l’exercice précédent l.
» Pour en finir avec ces chiffres, qui fatiguent l’attention mais dont la nécesité s’impose, si l’on considère maintenant l’ensemble des réseaux des six grandes Compagnies, on trouve les résultats suivants, résultats aussi curieux et intéressants qu’instructifs, et tout à fait de nature à dessiller bien des yeux, à dissiper les préventions les plus tenaces, les préjugés les plus enracinés.
» De 1865 à 1881, les recettes de six grandes Compagniesont passé de562,137,227 fr.à 1,021,184,308 fr., et le produit net s’est élevé de315,112,414 fr.à 530,084, 982 fr. Quant au dividende moyen, il a monté de 52.19 à 56.88 par action, ou 55.17, impôt sur le revenu déduit. Ainsi, pendant cette période de dix-sept ans, la recette gagnait 459,047,081 fr., ou 80 p. 100 ; le produit net augmentait de 214,972,568 fr., c’est-à-dire de 68 p. 100, et le dividende moyen progressait péniblement de 3 francs, soit de 5.70 p. 100.
» En résumé, les actionnaires des Compagnies de l’Est, de l’Ouest, de l’Orléans et du Midi reçoivent actuellement un dividende inférieur à celui qui leur était distribué en 1865; seuls, les actionnaires des Compagnies du Nord et de P.-L.-ftJ. ont vu leur situation s’amé-