CHAPITRE SIXIÈME
DES SOCIÉTÉS FINANCIÈRES
SECTION I
SPLENDEURS ET MISÈRES DES SOCIÉTÉS FINANCIÈRES l.
« On a cru que la crise du mois de janvier 1882 avait eu pour cause la difficulté de liquider un certain nombre d’opérations de Bourse engagées sur les actions d’une Banque. C’est une erreur : l’impossibilité de liquider ces opérations spéciales a été un des incidents et non pas la cause de la crise : ce qui a fait le mal, c’est qu’on a créé trop d’affaires improductives, trop de Banques surtout, c’est qu’on a gaspillé les épargnes publiques de plusieurs années. »
C’est ainsi que s’exprimait M. Léon Say, en novembre 1882, dans 1 q Journal des Débats. Pour les esprits clairvoyants, en effet, la crise financière de l’année 1882 était prévue ; elle était la conséquence des folies de la spéculation, de la création d’une quantité innombrable
1. Voy. sur ce sujet, dans Y Année financière , (année 1882) une intéressante étude de M. Louis Reynaud, chez Chevalier-Maresq, rue Soufflot.
de sociétés financières sans passé et sans avenir, destinées à vivre au jour le jour et ne se soutenant que par des émissions à jet continu.
L’ébranlement que cette crise a produit sur le marché n’est pas de ceux dont on guérit en peu de temps. Pris au piège, les acheteurs ont passé de la crédulité à la peur; les millions exposés aux étalages ne leur disent rien qui vaille ; les promesses qui avaient le plus le don de les séduire les laissent froids ou les font sourire ; le scepticisme a envahi les âmes des spéculateurs les mieux disposés à s’éprendre. C’est que la foi est reine et maîtresse du monde, du monde de l’argent comme du monde moral. C’est par la confiance qu’ils inspirent, bien plus que par les capitaux dont ils disposent, que les Rothschild ont acquis leur puissance financière; c’est principalement sur leur honorabilité, sur leur capacité, sur leurs qualités professionnelles qu’est fondé leur immense crédit. Pareillement, les grandes entreprises, telles que la Banque de France, le Crédit foncier, les chemins de fer ne se sont développées que par la confiance. C’est que, comme le reste, l’argent est un objet de foi entre les hommes. Il ne passe de main en main, il ne se multiplie dans une circulation féconde que par le crédit, et tout événement qui altère la confiance dans l’avenir tarit du même coup l’essor de l’argent. Tout à l’heure, il sollicitait la main à le prendre, et voilà que tout à coup il se cache et qu’une sorte de défaillance universelle tient tout en suspens. Qu’est-il arrivé? La confiance a disparu; la foi a fait place à la méfiance.
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Tel a été le résultat de la crise financière. Ou plutôt, ce n’est pas la crise elle-même, ce sont les excès qui l’ont fait naître, c’est la situation morale et matérielle qu’elle a laissé entrevoir, c’est le bandeau d’illusions et d’aveuglements qu’elle a fait tomber, ce sont toutes ces causes qui ont communiqué au marché des fonds publics la maladie de langueur contre laquelle il se débat vainement. Mais au moins la crise a eu cela de bon qu’elle permet d’apprécier dans une certaine mesure quel est le degré de solidité des valeurs qui se négocient à la Bourse. Si l’on veut s’en rendre compte, il suffit de prendre les cours du 31 décembre 1881 et ceux du 29 décembre 1882, et de comparer.
Les rentes sur l’Etat, les obligations de la ville de Paris, celles du Crédit foncier et des grandes lignes de chemins de fer ont subi une dépréciation d’environ 5 à 10 p. 100 ; mais cette dépréciation doit être attribuée principalement à l’abaissement du taux de capitalisation. Les événements financiers de 1882 n’ont pas eu de portée directe sur ces valeurs ; elles n’ont fait que ressentir le contre-coup de la baisse générale. L’abaissement du taux de capitalisation ne nous paraît pas regrettable, d’ailleurs. Si la hausse avait persisté, les valeurs à revenu fixe auraient fini par ne plus donner qu’une rémunération dérisoire, et c’était là un élément de spéculation, parce que les rentiers, ne trouvant plus dans ces valeurs un revenu suffisant, étaient amenés à demander une compensation aux opérations aléatoires.
Les valeurs à revenu variable ont été plus éprouvées. Quelques-unes, telles que la Banque de France et le
Crédit foncier, n’ont pas cessé de présenter une situation prospère; mais comme elles avaient été surmenées par la spéculation, elles en ont porté la peine. Du 31 décembre 1881 au 29 décembre 1882, la Banque de France est descendue de 5,700 à 5,325 ; Je Crédit foncier, de 1,790 à 1,382. Toutefois, pour ce dernier, la perte est moins grande en réalité qu’elle ne semble au premier abord, parce que les actions n’étaient libérées que de 250 francs en décembre 1881, et qu’elles sont cotées en décembre 1882 comme complètement libérées.
Pour les grandes lignes de chemins de fer, qui sont également dans une situation prospère et qui pour la plupart ont donné des accroissements de recettes, l’écart suit à peu près les mêmes proportions. Du 31 décembre 1881 au 29 novembre 1882, on peut constater les variations suivantes : Nord, 2,290 à 1,895; — Lyon, 1,760 à 1,570; — Orléans, 1,340 à 1,256; — Est, 775 à 725;— Midi, 1,325 à 1,172; — Ouest, 842 à 775. Le Nord, le Lyon et le Midi présentent les différences les plus sensibles ; ce sont aussi ceux dont la spéculation s’était le plus o.ccupée. — Parmi les chemins étrangers, les Autrichiens ont monté de 705 à 725; mais, par contre, les Lombards sont descendus de 312 à 290, les Nord-Espagne de 695 à 541, les Saragosse de 566 à 492, les Portugais de 690 à 600. Il convient d’ajouter que si la crise financière de 1882 a déterminé la baisse des valeurs de chemin de fer, d’autres causes, telles que l’éventualité du rachat et d’une révision des tarifs, y ont également contribué.
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L’écart est, en général, moins sensible pour les valeurs industrielles de premier ordre, sauf pour le Suez. Ici les cotes des 31 décembre 1881 et 30 décembre 1882 accusent les différences suivantes : Suez , 3,330 à 2,290; — Omnibus, 1,890 à 1,495; — Gaz parisien, 1,640 à 1,357; — Petites voitures, 835 à 757 ; — Messageries maritimes, 760 à 710. — Quelques-unes , parmi ces valeurs, ont même des augmentations : telles sont les Magasins généraux de Paris et les Allumettes. Mais il en a été bien différemment pour les sociétés industrielles de dernier ordre, pour celles-là surtout qui n’avaient été fondées que pour servir de prétexte à des émissions. Elles se sont effondrées misérablement, pour la plupart, au premier souffle de la tempête.
Voyons maintenant ce que sont devenues les sociétés financières. Parmi les six grandes sociétés de cette catégorie, il en est une qui, le 30 décembre 1882, était cotée exactement au même cours que l’année précédente, 700 francs, la Société générale de Crédit industriel et commercial. La Société de dépôts et de comptes courants, sœur jumelle du Crédit industriel, ne présente du 31 décembre 1881 au 30 décembre 1882 qu’une variation insignifiante de 20 francs; le Comptoir d’escompte n’a également qu’une décroissance peu importante de 45 francs. Ces Sociétés ont des titres bien classés et qui n’ont pas donné prise à la spéculation. — Il n’en a pas été tout à fait de même des trois autres grandes Sociétés de crédit. Du 31 décembre 1881 au 30 décembre 1882, la Banque de Paris et des Pays- Bas est descendue de 1,310 à 1,050, la Société générale
de 825 à 588, le Crédit Lyonnais de 885 à 560. La décroissance a été encore plus rapide pour les Banques moins importantes. La Banque d’escompte est descendue de 878 à 545, la Banque hypothécaire de 670 à 605, la Banque parisienne de 720 à 460, la Société financière de 460 à 272; la Banque franco-italienne de 412 à 330, la Banque franco-égyptienne de 910 à 610, la Banque ottomane de 878 à 745, le Crédit mobilier espagnol de 855 à 299, la Banque des Pays-Autrichiens de 1,172 à 53.8, la Banque des Pays-Hongrois de 710 à 470. Pour l’Union générale et le Crédit de France, la perte a été totale. Une seule Banque, la Banque de l’Algérie, a progressé de 1,850 à 2,000. Mais que de victimes pour cette maigre compensation. Après les sociétés financières qui ont été éprouvées, combien d’autres qui se sont affaissées et dont il ne reste que des ruines ! Et que dire de ces Banques de dernière catégorie, dont la naissance et le décès s’enregistrent à quelques mois d’intervalle et qui ont donné à la Bourse l’aspect d’une vaste nécropie.
« Aussitôt après la chute de l’Union générale, les cours s’effondrèrent en une seule Bourse. Les sociétés engagées sur leurs propres actions se trouvèrent dans la nécessité de maintenir les cours de leurs titres à tout prix. Mais leurs efforts furent inutiles; elles épuisèrent leurs disponibilités, sans réussir à mettre un frein à la panique à laquelle le public se trouvait en proie.
» Alors on assista avec effroi à l’écroulement subit de ces sociétés qui, la veille encore, offraient toutes les
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apparences de la prospérité, et l’on s’aperçut du peu de solidité des bases sur lesquelles elles reposaient.
» Ces établissements portaient la peine de leur mauvaise gestion ; dans le but d’attirer à soi le plus de capitaux possible, ils distribuaient des dividendes fabuleux aux actionnaires, gaspillant ainsi les ressources, au mépris des intérêts à venir qui conseillaient une large dotation des réserves, en fonds facilement réalisables, afin de pouvoir parer à toute éventualité. Ce manque de prévoyance fut néfaste à un grand nombre de sociétés qui se trouvèrent prises au dépourvu et ne purent résister lorsque, le public leur retirant sa confiance, il leur fallut restituer sur l’heure les sommes en dépôt dans leurs caisses.
» Plusieurs sociétés, quoique fortement atteintes, ne tombèrent pas sur le coup ; elles réussirent à traverser la crise en chancelant et à se soutenir tant bien que mal pendant quelque temps, au moyen d’expédients de toute sorte, et en faisant appel du capital non versé sur les actions ; mais leur chute, pour être ajournée, n’en devait pas moins être certaine h »
Voilà où ont abouti les réclames pompeuses, les millions placés à l’étalage, les hôtels somptueux, les succursales répandues à foison, les primes, les majorations, tout ce qui servait à éblouir les yeux, à assourdir les oreilles. Toutes ces œuvres, toutes ces pompes, tout ce clinquant, tout ce bruit assourdissant, tout ce tintement de monts et merveilles ont abouti à un gigan-