RUE DE MÉDICIS
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Les affaires qui se traitent à la Bourse peuvent être, soit des opérations déplacement, soit des spéculations. Doit-on s’abstenir de ces dernières? Je réponds oui, sans hésiter. Mais il n’en est pas de même des opérations de placement, auxquelles on est bien forcé de recourir pour ne pas laisser ses capitaux improductifs, et qui offrent, d’ailleurs, de sérieux avantages sur les autres modes de placement, tels que le paiement régulier des revenus et la disponibilité du capital.
La spéculation ne s’exerce pas seulement dans les
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opérations de jeu qui se font à la Bourse; elle se produit sous mille formes différentes, dans les négociations au comptant comme dans les négociations à terme. Parmi ceux qui spéculent, les uns procèdent à la façon des joueurs de profession et vont droit au gain ou à la perte par des paris sur la hausse ou la baisse ; d’autres, moins impatients en apparence, mais non moins gonflés d’illusions, effectuent réellement des achats et des ventes; mais ils n’en sont pas moins ardents à courir après la fortune, allant la demander à toutes les entreprises éphémères et inconnues, enfantées par des tentateurs, sans s’arrêter à aucun examen, pourvu que cette fortune, entrevue dans les rêves de leur imagination, ne se fasse pas attendre. La passion des richesses fait naître chez tous le même aveuglement; et, s’ils ne vont pas du coup à la ruine, ils perdent immanquablement le goût du travail et la modération dans les désirs.
C’est là qu’est le mal. Il est dans l’esprit de spéculation, et non pas seulement dans les opérations de jeu; et par conséquent il doit être atteint dans son principe même, et non pas seulement dans quelques-uns des accidents secondaires dont il peut être l’occasion. Le principe du mal, c’est, selon moi, la passion effrénée des gains immédiats et excessifs qui a pénétré dans toutes
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les classes de la société et qui a amené la participation aux affaires financières d’une certaine classe de la nation , absolument incapable d’y participer sans danger.
C’est à partir de l’année 1852 que les petits capitalistes ont commencé à connaître le chemin de la Bourse, après que l’on eût imaginé de s’adresser directement aux masses pour le placement des emprunts d’Etat. Après ces emprunts, plusieurs grandes villes, les compagnies de chemins de fer et le Crédit foncier vinrent, à leur tour, mettre d’immenses quantités de titres à la portée des petites épargnes. Puis, ce furent les emprunts d’Etat étrangers ; et, après eux, on vit surgir une éclosion de valeurs nouvelles de toute provenance, présentées par les mille échos de la publicité financière à la cupidité gloutonne et inconsciente des souscripteurs. Ces émissions successives habituèrent de plus en plus les petits capitalistes à demander aux affaires de Bourse un accroissement de leur patrimoine, et leur offrirent des tentations ruineuses, auxquelles ils se sont d’autant mieux laissés prendre qu’ils ont conservé leur ignorance et leur crédulité.
Les nombreux abus qui se sont produits ont éveillé, à diverses reprises, la sollicitude des pouvoirs publics.
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Mais ceux que l’on est parvenu, tant bien que mal, à réprimer, ont bien vite fait place à d’autres que l’on n’avait pas prévus. Dans ces derniers temps, on s’est beaucoup préoccupé du danger que présentent les opérations de jeu. Mais ce n’est pas là le seul danger, ni le plus redoutable à mon avis, parce que ceux qui se livrent à ces opérations savent ce qu’ils font, à quels risques ils s’exposent, et n’ont en définitive à se défendre que contre leurs propres entraînements. En dehors du jeu proprement dit, il est d’autres abus plus graves que la loi doit prévenir dans l’intérêt supérieur de la morale publique et de la sécurité des patrimoines, ce sont ceux qui tendent à compromettre les capitaux de placement. Si la loi peut, à la rigueur, rester indifférente vis-à-vis de la passion du joueur, elle ne doit pas demeurer inerte et désarmée en présence de l’inexpérience aux prises avec la cupidité.
C’est, en effet, une anomalie des plus étranges que cette inexpérience de la plupart des capitalistes, que leur ignorance profonde des notions les plus élémentaires sur les affaires qu’ils traitent journellement à la Bourse. S’agit-il d’entreprises d’une autre nature, on ne ^ s’y décide qu’après les avoir étudiées attentivement ; et lorsqu'il est question d’engager des capitaux, souvent
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considérables, en valeurs de Bourse, on s’en rapporte à autrui, quelquefois à des informations intéressées, sans songer à se mettre en état de pouvoir discerner soimême les avantages et les risques de l’affaire. C’est là une grave inconséquence que l’on paie souvent bien cher.
Pour être effectués avec prudence, les placements de capitaux en valeurs de Bourse exigent une certaine connaissance des lois et usages qui règlent la formation et le fonctionnement des sociétés par actions, la responsabilité des souscripteurs, celle des gérants et des administrateurs. Elles exigent également quelques notions sur les institutions de crédit, sur le rôle des banquiers et des agents de change. Il faut que celui qui les effectue ne soit pas complètement étranger au mécanisme des opérations de Bourse ; il est nécessaire enfin qu’il ait sous les yeux tous les documents propres à lui faire bien connaître les principales valeurs du marché.
C’est à ce besoin impérieux des capitalistes qui font des placements en valeurs de Bourse d’être initiés à certaines connaissances indispensables que je me suis efforcé de répondre, aussi complètement qu’il m’a semblé nécessaire, aussi clairement qu’une expérience pro-
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fessionnelle acquise dans l’enseignement du Droit me permettait de le faire. Que ce soit un bien ou un mal, il est certain que la Bourse est devenue le centre des capitaux, que les valeurs mobilières sont entrées dans la composition de toutes les fortunes, que les titres de rentes, les actions et les obligations sont actuellement dans toutes les mains. Mais c’est un fait incontestable aussi, que l’immense majorité de ceux qui opèrent sur ce terrain glissant de la Bourse sont à peu près incapables de se rendre compte de ce qu’ils font.
Dans cette situation étrange où il n’est question de toute part que d’affaires de Bourse, sans que ceux-là mêmes qui y sont engagés puissent bien s’y reconnaître, j’ai pensé qu’il était opportun de mettre à la portée du plus grand nombre un enseignement nouveau, d’enseigner la science de ces sortes d’affaires. Sans doute, ce sujet a déjà été abordé par des économistes compétents; mais il n’a pas encore été traité comme j’ai entrepris de le faire, comme il devrait être traité, selon moi, pour mettre les capitalistes en mesure d’agir en pleine connaissance de cause. Entre les savants ouvrages qui s’adressent à des initiés et qui ne peuvent être bien compris que par eux, et les notices incomplètes qui n’embrassent que certains
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côtés du sujet, j’ai pensé qu’il y avait une place à prendre pour un livre destiné tout à la fois à instruire et à renseigner, dans lequel on pût acquérir facilement les connaissances théoriques nécessaires à tous, et qui pût en même temps initier à la pratique des affaires, au mécanisme des opérations de Bourse, à cette langue spéciale de la Bourse ‘qu’on entend parler à chaque instant autour de soi, sans la comprendre. C’est cette science, tout à la fois théorique et pratique, si nécessaire et si ignorée, que j’ai voulu vulgariser et rendre accessible à tous les esprits.
Dans ce but, j’ai divisé mon ouvrage en deux livres. Le premier contient les explications nécessaires à l’intelligence du sujet; il embrasse tout un ensemble de connaissances générales sur les lois, règlements et usages qui s’y réfèrent, ainsi que la jurisprudence usuelle. Le second livre est consacré à l’étude des principales valeurs de la Bourse de Paris. Cette étude forme comme le complément et la mise en œuvre des théories expliquées dans le premier livre. Elle relate l’existence des fonds d’Etat et des grandes entreprises ; elle en montre le passé ; elle en fait apercevoir les ressorts et les éléments essentiels, en même temps que la situation financière, et elle permet ainsi d’en tirer des con-
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séquences pour l’avenir. Afin de rendre cette étude des valeurs plus complète, je l’ai fait suivre de tous les documents de nature à intéresser, notamment de tableaux indicatifs des cours et des dividendes, que j’ai relevés sur des publications officielles. Ces tableaux sont placés à la fin des chapitres ; ils contiennent les plus hauts et les plus bas cours annuels, pour les années antérieures à 1875, et le cours moyen du premier jour de chaque mois, à partir de l’année 1875 ^ Pour les valeurs moins importantes, je n’ai indiqué les cours qu’à compter de cette date. Les tableaux des dividendes vont jusqu’au 1®*" janvier, et ceux des cours jusqu’au 1®^ juillet 1883; je les ai disposés de manière à ce qu’ils puissent être continués facilement par le lecteur, au moyen d’annotations.
Dans l’étude ainsi consacrée aux principales valeurs de la Bourse, j’ai donné une place à part à la Dette pu-
1. Conformément à la rubrique placée en tête des tableaux, les cours indiqués sont presque toujours ceux du premier jour du mois. Toutefois, il est arrivé quelquefois que le premier jour du mois étant un jour férié, j’ai dû prendre les cours du jour suivant. Trois ou quatre fois même, j’ai dû, pour suppléer à des lacunes, prendre les cours du troisième jour du mois. Il ne saurait, d’ailleurs, en résulter aucun inconvénient; ma pensée étant de reproduire assez fidèlement le mouvement des cours, de mois «n mois, pour que le lecteur puisse en suivre facilement la marclie et les diverses évolutions.
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blique, ainsi qu’à la Banque de France et au Crédit foncier; j’ai ensuite groupé sous un titre commun et dans un même chapitre les valeurs de même nature, chemins de fer, français ou étrangers, sociétés industrielles, sociétés financières, fonds d’Etat étrangers. En étudiant ces valeurs, j’ai été amené à expliquer toutes les questions qui s’y rattachent, telles que conversion des rentes, amortissement, dette flottante, budgets, billets de banque, question monétaire, régime hypothécaire, rapports des Compagnies de chemins de fer avec l’Etat, garantie d’intérêts, tarifs, placements à l’étranger, etc., etc.
J’ai dû passer sous silence un certain nombre de valeurs de Bourse justement appréciées, mais qui sont de création plus récente, ou qui donnent lieu à un moins grand nombre de négociations. En effet, ma pensée, en composant ce livre, n’était pas de dresser l’inventaire de tous les titres qui figurent, en quantité innombrable, à la cote officielle. Dans quelques mois, de nouveaux titres y seront inscrits, d’autres auront cessé d’y être mentionnés ; et, à cet égard, le temps aurait bien vite amené des lacunes. Il en serait résulté d’ailleurs plus d’embarras que de profit pour le lecteur, qui aurait eu de la peine à se reconnaître et à faire un
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choix raisonné parmi une foule de valeurs de toute provenance et de qualités bien différentes. J’ai donc été amené à faire un choix, et à m’en tenir à l’étude des valeurs qui sont pour ainsi dire à la portée du plus grand nombre, dont on entend le plus parler, qui existent depuis le plus long temps, qui se négocient le plus fréquemment.
L’ouvrage forme deux volumes.
Etranger aux intérêts qui se débattent sur le terrain mouvant de la Bourse, j’ai tenu à ce que mon impartialité ne pût pas être mise en doute et je me suis abstenu de donner aucune recommandation. J’ai pensé qu’il était préférable de mettre mes lecteurs en mesure d’apprécier par eux-mêmes, et je me suis borné à les tenir en garde. A l’heure présente, il, convient de s’attacher à éviter des pertes plutôt qu’à réaliser des gains ; et si ces pages ne leur enseignent pas l’art de faire fortune, elles leur apprendront, je l’espère, — telle est du moins la pensée qui les a inspirées, — à conserver leur patrimoine.
Et maintenant que cette œuvre, qui m’a demandé
bien des recherches, est enfin terminée, je remercie
tous ceux qui m’ont aidé à l’accomplir. Qu’il me soit permis de nommer avec reconnaissance celui qui, tout
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en restant étranger à mes appréciations, m’a le plus encouragé par sa vive sympathie, et qui porte un des noms les plus honorés dQ la haute Banque, M. Robert Oppenheim.