CHAPITRE PREMIER
Sujet de l'ouvrage. — De la place du plaisir et de la douleur dans les théories psychologiques des anciens et des modernes. — Pourquoi les faits affectifs ont été confondus avec des faits d'une autre nature. — Prédominance de la division des facultés de l'âme en deux grandes classes, dans l'antiquité, dans le moyen âge et dans les temps modernes. — Ce qui en est résulté pour la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur. — Équivoques des mots sens, sensation, sensibilité dans la langue philosophique du xvne, du xviue siècle et de la psychologie contemporaine. — Abus du mot sensibilité par les physiologistes.
D'où viennent le plaisir et la douleur? Quels caractères les distinguent des autres phénomènes de conscience? Quel est le principe, quelle est la règle et la
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mesure de leurs diverses manifestations? Quels rapports unissent entre eux ces deux états, si opposés, et cependant si étroitement liés ensemble? L'un pourraitil exister sans l'autre ? Quel est celui des deux qui est le fait primitif de notre nature, qui est lacondition sans laquelle l'autre ne pourrait exister ?Enfin, d'après quelle méthode le psychologue doit-il classer cette multitude si variée de plaisirs et de peines, dont la trame continue s'étend à travers toute la vie humaine? Telles sont les principales questions que je me propose d'examiner dans cette étude sur le plaisir et sur la douleur.
Il faut commencer par distinguer, au sein de la complexité du fait de conscience, le plaisir et la douleur de tous les autres phénomènes de l'âme humaine. Il semble que cette distinction ne puisse souffrir aucune difficulté, puisque nul n'ignore, en vertu de sa propre expérience, ce qu'il faut entendre par le plaisir et la douleur, puisque nul ne les confond avec des faits d'une autre nature, soit dans les jugements ordinaires qu'il en porte, soit dans la pratique delà vie. Mais autre chose est de sentir, comme tout le monde, le plaisir et la douleur, autre chose de les démêler, par l'analyse psychologique, de tous ces autres phénomènes, dont ils ne se séparent pas dans la vie de l ame humaine et de marquer avec précision la place qui leur appartient en propre dans la conscience. Si, en outre, on considère que la plupart des philosophes et des psychologues, préoccupés de problèmes d'un ordre supérieur, ont plus ou moins négligé ce côté de l'âme
humaine, il paraîtra moins étonnant que les faits atfectifs soient restés longtemps confondus avec des faits d'un autre ordre, et que la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur n'ait pas encore réussi à se faire reconnaître de tous comme puissance fondamentale de l'âme, au même titre que l'intelligence ou la volonté. Pour rencontrer une théorie des facultés où le plaisir et la douleur forment nettement une classe à part et irréductible parmi les phénomènes de conscience, il faut remonter jusqu'aux temps modernes, et dans les tempsmodernes, presque jusqu'au xixe siècle. C'est à la psychologie allemande de la fin du xviu8 siècle que revient, si je ne me trompe, l'honneur d'avoir fait la première, et sans aucune équivoque, cette importante distinction. Sulzer, dans ses Recherches sur l'origine des sentiments agréables et désagréables, Mendelssohn, dans sa Lettrée sur les sentiments, Kœstner, dans ses Réflexions sur l'origine des plaisirs, d'autres encore, avant Rant, avaient considéré les faits affectifs comme une classe particulière entre tous les autres phénomènes de l'âme humaine. Mais c'est Rant qui, en séparant les sentiments de l'intelligence et de la volonté, dans sa Critique du jugement et dans son Anthropologie, semble avoir le premier consacré, par son autorité, la trichotomie, suivant l'expression de M. Ham lton, de l'esprit humain.
En effet, jusqu'alors, dan9 les théories psychologiques des anciens et des modernes, avait dominé la division en deux grandes classes de toutes le
facultés de l'âme. Sensation et raison, puissance sensitive et entendement, facultas cognoscendi et appetendi, entendement et volonté, facultés intellectuelles et facultés actives, voilà la division de l'âme en deux parties, généralement adoptée dans l'antiquité, dans le moyen âge et dans les temps modernes. Qu'en est-il résulté pour la faculté de jouir et de souffrir? N'ayant point de place propre dans ces deux grandes divisions, tantôt elle sera confondue avec la faculté élémentaire de l'intelligence, avec la connaissance par les sens; tantôt, sous le nom d'inclination ou d'appétit, elle usurpera plus ou moins la place et le rôle de la volonté ; tantôt, malgré son unité, elle sera démembrée et scindée en deux facultés différentes, le 9ûp; et ' rèTrtOufMjTtxov ou bien l'appétit raisonnable et l'appétit irraisonnable, selon qu'elle se manifeste à la suite des sens ou de la raison.
Telle est, en effet, la diversité des causes d'où naissent en nous le plaisir et la douleur, les unes physiques, les autres morales, les unes humbles et basses, les autres nobles et grandes, qu'elle a souvent fait méconnaître l'identité d'essence des phénomènes affectifs et l'unité de la faculté d'où ils relèvent tous également.
Mais, comme de tous les actes intellectuels, il n'en est pas qui soient plus profondément pénétrés, pour ainsi dire, par le plaisir et la douleur que les opérations sensitives, comme il n'en est pas où la fusion soit plus intime entre le fait de la connaissance et le fait affectif, c'est ici surtout que la confusion a été plus profonde et plus
opiniâtre. Aussi ne la retrouve-t-on pas seulement dans les théories des psychologues, mais dans le langage ordinaire. C'est de là que vient la double signification en grec, en latin et en français du mot sentir, exprimant à la fois la connaissance des objets qui tombent sous les sens et les affections agréables ou désagréables dont cette connaissance est accompagnée. Les auteurs de la logique de Port-Royal, se plaignent, non sans raison, des nombreuses équivoques qu'enferment ces mots de sens et de sentiment (1). En effet, pour ne remonter ni à l'antiquité ni au moyen âge, on voit, dans la langue philosophique du xvne siècle, le sens, le sentiment, les opérations sensitives, ou même les passions, signifier à la fois, les connaissances qui nous arrivent par l'intermédiaire des organes des sens ou par l'imagination et tous les plaisirs ou les douleurs qui nous arrivent à leur suite par la même voie.
Dans le Traité des passions, Descartes comprend à la fois, sous le nom de perceptions, des pensées et des faits purement affectifs. Malebranche, dans le premier livre de la Recherche de la vérité, classe parmi les sentiments, en même temps que le plaisir et la douleur, toutes les pensées qui nous viennent par les sens ou par l'imagination, et dans lesquelles, comme il le dit, le corps a quelque part. Bossuet distingue dans l'âme deux sortes d'opérations, les opérations intellectuelles et les opérations sensitives ; mais il réunit, sous ce nom
(I) Liv. I, chap. x.
d'opérations sensitives, les perceptions, qui nous viennent par les sens, avec le plaisir et la douleur qui en sont la suite. Il semble , il est vrai , avoir quelques scrupules au sujet de cette confusion; aussi cherchet-il, mais vainement, à la justifier, sous ce prétexte, que ces deux faits sont une perception soudaine et vive, qui se produit d'abord en nous, en présence des objets agréables ou déplaisants (1).
La confusion se continue dans le mot de sensation qui joue, comme on sait, un si grand rôle cbez les philosophes du xviii0 siècle. Pour Locke, le plaisir et la douleur sont des modes de la pensée et prennent place parmi les idées simples qui sont le produit de la sensation et de la réflexion (2). Condillac, dans le chapitre Ier du Traité des sensations, rapporte aussi à une même capacité, qu'il appelle la capacité de sentir, la connaissance des objets sensibles et la jouissance ou la souffrance qui en résultent. De la sensation, entant que représentative, il fait sortir toutes les facultés de l'entendement; de la sensation, en tant qu'affective, toutes les facultés de la volonté.
Mais nul psychologue peut-être n'a fait un plus grand abus que Laromiguière des mots de sensation et de sentiment. Selon Laromiguière, le sentiment est en quelque sorte la matière première d'où se forment les idées ; toute idée a son origine dans le sentiment qui,
(1) Connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. 1er.
(2) Essai sur l'entendement humain, liv. II, cliap. xx.
par l'action de nos facultés, se transforme en idée. Donc, autant il y a d'espèces différentes d'idées, autant il distingue d'espèces différentes de sentir qui en sont la source. Ainsi, il distingue le sentiment-rapport, le sentiment de l'action de nos facultés, le sentiment moral, et enfin, le sentiment-sensation qui est causé par le monde extérieur.
Au mot de sensation a succédé celui de sensibilité, qui est maintenant généralement adopté par les psychologues et par les physiologistes. Dans la langue du xvne siècle, comme aujourd'hui encore, dans l'usage ordinaire, sensibilité ne signifiait que la vivacité, la délicatesse des attachements et des impressions du cœur. C'est seulement vers la fin du xvme siècle, sous l'influence de physiologistes et de psychologues , plus ou moins enclins au matérialisme, que ce mot entre dans la langue philosophique pour marquer, non plus seulement une qualité du cœur, un certain degré d'émotion, mais une faculté fondamentale de l'esprit humain. Ainsi, selon d'Holbach, « la sensibilité toujours physique dans son principe, est appelée morale quand elle prend un certain caractère ou s'élève à un certain degré de délicatesse » . Citons aussi le début célèbre des mémoires de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral : « Citoyens, nous ne sommes pas réduits à prouver que la sensibilité physique est la source de toutes nos idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme. »
En passant dans la psychologie du xixe siècle, le mot de sensibilité conserve les mêmes équivoques que nous venons de signaler dans celui de sensation, auxquelles il ajoute celles qui viennent de l'abus qu'en ont fait et qu'en font encore la plupart des physiologistes. Voyons d'abord ce qu'entendent les psychologues contemporains par sensibilité. Si quelques-uns, comme Jouffroy, lui donnent exclusivement la signification nette et précise de faculté de jouir et de souffrir, d'autres, en plus grand nombre, lui attribuent en même temps le rôle de faculté élémentaire de la connaissance. Pour eux, la sensibilité est d'abord la faculté qui nous donne les idées du monde sensible, idées qu'ils retranchent de la faculté de connaître; mais elle est aussi la source de tous les plaisirs et de toutes les peines, de toutes les affections agréables ou désagréables sans exception (1). M. Cousin lui-même qui, en combattant le mysticisme, a si bien distingué,
(1) M. Vacherot, malgré un rare talent d'analyse, ne démêle pas cependant ces deux choses. Il fait de la sensibilité le premier degré, la fonction la plus grossière de l'esprit, et de la sensation le fait le plus élémentaire de la connaissance ; mais il admet des sensations à la fois affectives et représentatives, et il attribue tous les sentiments à la sensibilité. (Métaphysique positive, vol. I, p. 345, 1™ édit.)
Pour le père Gratry, comme pour M. Vacherot, la sensibilité est le point de départ de la connaissance ; elle est aussi de la connaislance, mais sourde et confuse. (Voyez la Connaissance de Vdme, liv. III.)
d'avec les idées de la raison, les sentiments qui les accompagnent (1), conserve cependant, conformément à la tradition de la langue philosophique du \viie et du xvme siècle , cette double signification des mots de sensation et de sensibilité.
Les physiologistes ont, pour leur part, accru ces équivoques en imaginant de donner le nom de sensibilité à une simple propriété des nerfs ou des muscles, c'est-à-dire à des faits purement organiques qui n'arrivent pas jusqu'à la conscience. M. Flourens fait remonter cet abus à la célèbre thèse sur la sensibilité, de sensu, que Bordeu soutint, à Montpellier, en 1742. Indépendamment d'une sensibilité générale, dont le fond est le même pour toutes les parties, Bordeu admettait une sensibilité propre pour chaque organe. Bichat a contribué à faire passer dans la langue physiologique cette nouvelle extension du mot sensibilité. En effet, dans son ouvrage Sur la vie et la mort, de même qu'il distingue deux sortes de contractilité, la contractilité animale et la contractilité organique, il distingue aussi deux sortes de sensibilité, la sensibilité animale et la sensibilité organique. Or, après avoir subdivisé la contractilité organique en contractilité sensible et contractilité insensible, il fait de même à l'égard de la sensibilité. A la suite de la contractilité insensible, il met une sensibilité « de même nature », n'osant pas dire,
(1) Voyez surtout la cinquième leçon, Du vrai, du beau et du bien .
pour éviter sans doute la contradiction dans les termes, une sensibilité insensible (1). De là, dans la langue actuelle des physiologistes, toutes ces sensibilités locales qui n'arrivent pas jusqu'à l'âme; de là, la sensibilité attribuée à un muscle séparé d'un corps vivant qui, quelque temps encore, se contracte sous les piqûres d'une aiguille ou par l'action de l'électricité (2). A ces physiologistes, nous dirons, avec M. Lélut, qu'il n'y a de sensibilité que là où il y a conscience; qu'une sensibilité qu'on ne sent pas, comme une pensée qu'on ne pense pas, sont choses contradictoires. L'im-
(1) Voici un passage où la sensibilité est prise tour à tour dans les trois divers sens que nous venons de signaler : « Dans la vie » organique, la sensibilité est la faculté de recevoir une impression, » plus de la rapporter à un centre commun. L'estomac est sensible » à la présence des aliments, le cœur à l'abord du sang ; mais le » terme de cette sensibilité est dans l'organe même. La peau, les » yeux, les oreilles, les membranes du nez, de la bouche, toutes » les surfaces muqueuses à leur origine sentent l'impression des » corps qui les touchent et la transmettent ensuite au cerveau, qui » est le centre général de la sensibilité de ces organes. Il y a donc » une sensibilité animale et une sensibilité organique. Sur l'une » roulent tous les phénomènes de la digestion, de la circulation, de » la sécrétion, de l'exhalation. De l'autre, découlent les sensations, » la perception, ainsi que la douleur et le plaisir, qui les modifient.» (De la vie et de la mort.)
(2) Dans l'article Sensibilité, du Dictionnaire des sciences médicales, M. Piorry admet deux sensibilités : l'une avec conscience, d'où il fait sortir toutes les idées ; l'autre, organique, locale et sans
pression non sentie n'est que pour les yeux qui la voient, mais non pour l'âme qui y demeure étrangère. Dans ce muscle séparé sur lequel on expérimente, il ne se passe que ce que nous y voyons, des mouvements, des contractions et rien de plus; pour en faire des sensations il manque une âme (1).
Ce que nous venons de dire suffira, nous l'espérons, pour mettre en garde contre l'extension du mot de sensibilité à des faits purement organiques. Nous aurons à insister davantage sur les caractères qui distinguent les faits affectifs d'autres phénomènes de con-
conscience. M. Bouchut admet aussi une sensibilité tout à fait inconsciente, qui est inhérente à la matière organique, qui est celle de l'ovule fécondé commençant son évolution, des globules du sang, des cellules qui viennent accroître les organes et remplacer celles qui se détruisent, etc. (Études sur le vitalisme, in Comptes rendus de l'Académie des sciences morales et politiques, juillet et août 1864, et Revue des cours scientifiques, lre année, nos 44 et 46.)
(1) Cuvier déjà s'était plaint de cet abus du mot de sensibilité : « On introduisit dans le langage une innovation qui pendant long- » temps a semblé faire de la physiologie non-seulement la plus » difficile mais la plus mystérieuse de toutes les sciences. Cette » innovation consista à généraliser l'idée de sensibilité au point de » donner ce nom à toute coopération nerveuse accompagnée de » mouvement, même lorsque l'animal n'en avait aucune perception. » On établit ainsi des sensibilités organiques, des sensibilités locales » sur lesquelles on raisonna comme s'il s'était agi de la sensibilité » ordinaire et générale. » (Rapport sur les expériences de M. Flourens sur le système nerveux.)
science, avec lesquels plusieurs psychologues les ont confondus et les confondent même encore aujourd'hui, non-seulement dans leur langage, mais dans leurs classifications, au préjudice, à ce qu'il nous semble, des progrès de la science de l'esprit humain.