Spinosa a divisé les passions d'après le môme principe
vue, nous allons voir tous les phénomènes affectifs se distinguer profondément les uns des autres et former une sorte de hiérarchie naturelle, suivant un ordre de supériorité ou d'infériorité, de noblesse ou de grossièreté, dont les principaux degrés ont été, de tout temps, marqués et distingués dans la conscience du genre humain.
L'activité étant le principe de la sensibilité tout entière, c'est de là que nous allons tirer toutes nos divisions et nos subdivisions. Autant il y a de modes généraux de notre activité, autant nous distinguerons de classes principales de plaisirs ou de douleurs. Or les diverses manifestations de l'activité humaine peuvent se ramener à quatre modes, qui sont : l'activité instinctive, l'activité habituelle, l'activité intellectuelle et l'activité volontaire. De là des plaisirs et des peines de l'instinct, de l'habitude, de l'intelligence, de la volonté. Tels sont, en quelque sorte, les grands embranchements de la sensibilité; les subdivisions nous seront ensuite données par les énergies spéciales comprises dans chacun de ces genres d'activité. Ainsi il y aura des plaisirs de chaque instinct, de chaque fonction organique, de chaque habitude, de chaque faculté
« Autant il y a d'espèces d'objets qui nous affectent, autant il faut reconnaître d'espèces de joie, de tristesse et de désir, et en général de toutes les passions qui sont composées de celles-là ou qui en dérivent. » {Ethiq., III* partie, Ti* prop., trad. Saisset.)
OU opération de Tentendement, des plaisirs de la volonté ou de la personnalité, de la liberté sous toutes ses formes.
Remarquons, avant d'aller plus loin, que cette classification des plaisirs ne supprime nullement, mais, au contraire, consacre la distinction que fait le vulgaire, d'accord avec les moralistes et avec la conscience, entre les plaisirs du corps et les plaisirs de l'esprit, entre les plaisirs délicats ou grossiers, nobles ou honteux. Rattachés ainsi à leurs causes, ils ont leur qualité propre et leur rang ; ils cessent d'être homogènes. On les voit s'élever ou s'abaisser dans cette hiérarchie naturelle, suivant la nature de leurs causes, suivant que ces causes sont le propre de l'homme, ou suivant qu'elles lui sont communes avec des êtres inférieurs. Les plaisirs de l'activité instinctive ne seront pas égaux en dignité , pas plus que les instincts euxmêmes auxquels ils sont attachés. Les plaisirs de l'intelligence et de la volonté seront au-dessus de ceux du corps. Parmi les plaisirs de l'activité habi-. tuelle, les uns seront au plus haut rang, comme ceux de la vertu ; les autres seront au dernier, selon les habitudes elles-mêmes qui en sont la source. Au sein même des plaisirs de l'intelligence et de la volonté, il y aura des plaisirs d'un ordre très-inégal, selon la nature des idées, des rapports, des découvertes, des déterminations,
des obstacles vaincus, d'où ils naissent et se répandent dans Pâme. Mais cependant c'est dans ce dernier groupe que nous rencontrerons les plaisirs les plus élevés du cœur humain, ces plaisirs qui forment, pour ainsi dire, le cortège de la raison. En suivant fidèlemenl cette méthode, nous éviterons le double écueil des divisions trop générales qui demeurent dans le vague et celui de divisions plus détaillées, mais qui ne se fondent que sur des règles arbitraires. Nous adressons le reproche de trop grande généralité à la division, d'ailleurs si bien fondée, et si en accord avec la conscience, de plaisirs du corps et de plaisirs de l'âme, ou de plaisirs des sens et plaisirs de l'esprit. Ces deux grandes classes doivent à leur tour être subdivisées, suivant la méthode que nous venons d'indiquer%
1. Kant, dans «on Anthropologie, distingue les plaisirs en plaisirs des sens et plaisirs intellectuels, mais il subdivise les premiers en plaisirs qui viennent directement des sens et plaisirs de l'imagination. Il divise également les seconds en deux autres classes, plaisirs de Tentendement et plaisirs de la raison.
remprunte à Hamilton quelques autres exemples de classification qui me semblent trop générales et trop vagues, quoiqu'elles ne s'enferment pas exclusivement dans les caractères intrinsèques. Schulze divise les faits affectifs en corporels et spirituels auxquels il ajoute une troisième classe de ceux qui sont mixces ou mélangés les uns avec les autres. Herbart, partant d'un autre point de vue, les divise en trois classes : sentiments déterminés par le caractère de la chose sentie, sentiments qui dépendent de la disposition de l'esprit sentant, sentiments intermédiaires et mélangés. Rappelons que Brown divise la sensibilité, par rapport au temps, en sensibilité immédiate, rétrospective ou prospective.
d'après toutes les espèces d'énergies par où se manifeste l'activité de l'âme.
Hors de là, encore une fois, on ne sort du vague que pour entrer dans des divisions plus ou moins arbitraires et sans nulle valeur scientifique. Donnons pour exemple Bentham, qui classe les plaisirs en treize espèces, parmi lesquelles les plaisirs des sens, de la richesse, de l'amitié, du pouvoir, etc.; ou bien Hartley qui, non moins arbitrairement, n'en distingue que six : l'imagination, l'ambition, l'amour-propre, la sympathie, la théopathie, le sens moral. Ce sont les passions propres à tel individu plutôt que la nature ellemême, dans ce qu'elle a de constant et de général, qui sont la base de pareilles classifications.
Après avoir ainsi établi notre méthode, nous allons passer à ses diverses applications.