Premier Aîdlnadet trad. de Cousin
On peut rapprocher de ces paroles de Socrate à Alcibiade celles 4e Napoléon à Duroc. f On me croit donc bien ambitieux, dit-il un jour à Duroc. -^ Il y a des gens qui imaginent que vous prendriez, 8*ii vous laissait faire, la place de Dieu le père. — Ab ! je n*en voudrais pas, dit l'empereur, c*esl .un cul-de-sac. > (Cilé par M. Bersot dans un article sur les Derniers souvenira du comte dXstourmel. Morale et politique.)
tu peux me charger de liens, alors je consens à m'eiigloutir, alors la cloche des morts peut sonner, alors tu es affranchi de ton service; que le cadran s'arrête, que Taiguille tombe et que le temps soit accompli pour moi' ! »
Montesquieu remarque, non sans une malicieuse finesse, combien on est embarrassé, dans toutes les religions, quand il s'agit de donner une idée des plaisirs parfaits et achevés réservés aux élus dans une autre vie^. Il semble en effet quMls perdent bien de leur charme par leur étemelle monotonie. Bossuet lui-même en semble embarrassé ; après avoir dit, d'après saint Augustin, que toute l'action des saints dans le ciel sera un amen, un alléluia, il croit devoir ne pas laisser l'esprit des fidèles sous l'appréhension de l'ennuyeuse monotonie de cet éternel alléluia. Aussi s'empresset-il d'ajouter: c N'allez pas vous attrister en coasidérant ces choses d'une manière toute charnelle,
1 Faust, V* partie, trad. de Castil-BIazt.
2. • On épouvante facilement les méchants par une longue suite de peines dont on les menace, mais pour les gens vertueux on ne sait que leur promettre ; il semble que la nature des plaisirs soit d*étre d*une courte durée, Fimagination a peine à s'en représenter d*autres. Tai vu des descriptions du paradis capables d*y faire renoncer tous les gens de bon sens; les uns font jouer sanscesjM de la flûte ces ombres heureuses; d*autres les condamnent au supplice de se promener éternellement ; d'autres enfin, qui les font rêver là-haut aux maîtresses d'ici-bas, n*ont pas cru que cent millions d'années fussent un terme assez long pour leur ôter le goût de CCS inquiétudes amoureuses. > (Lettres persanes, lettre cxx.)
et ne dites pas ici que si quelqu^un entreprenait, étant debout, de répéter toujours: amen, alléluia, il serait bientôt consumé d'ennui, et s'endormirait enfin tout en répétant ces paroles* Cet amen, cet alléluia, ne seront point exprimés par des sens qui passent, mais par les sentiments de Pâme embrasée d'amour ^ >
Descendons de ces hauteurs pour considérer de nouveau ce qui se passe plus près de nous. Quels sont les jeux qui passionnent au plus haut degré te jeune homme et l'homme fait? Ce sont ceux-là précisément qui exigent le plus grand travail du corps ou de l'esprit. Que d'efforts, que de fatigues, que d'adresse, ne faut-il pas pour la course, la lutte, la chasse ! C'est de là même que vient tout leur attrait, et non, comme le dit Pascal, qui nous semble ici se tromper, de ce qu'ils nous délivrent du spectacle importun de nous-mêmes. Il n'y a nulle contradiction, quoi qu'il prétende, chez ce
i. Quatrième sermon pour la fête de tous les saints.
Leibniz aussi repousse cette pensée d'une béatitude close et immobile : « Nisi béatitude in progressu consisteret, stuperent beati. » (Briefwechsely etc., om Recueil de lettres entre Leibniz et Wolfsur. Vidée de la perfection, édité par Gebrart, Halle, 1860« lettre viu.) • L'inquiétude, dit-il ailleurs, est essentielle à la félicité des créatures, laquelle ne consiste jamais dans une entière possession qui les rendrait insensibles et comme stupides. • {Essai sur la puissance et la liberté.)
4 Ah ! que ce paradis m'épouvante, s'écrie Jean Raynaud, et que j'aime encore mieux ma vie, avec ses tribulations et ses peines, qu^ cette immortalité avec sa paix béate ! > (Ciel et terre.) >
chasseur qui préfère, au lièvre qu'on lui mettrait dans la main, celui qu'il poursuivra tout le jour^ peut-être vainement, à travers les monts et les vallées. Il semble qu'il oublie ce qu'il a si bien dit ailleurs : « que nous ne cherchons pas tant les choses elles-mêmes que la recherche des choses. » Aussi , suivant une juste remarque d'Aristote, un objet nous est d'ordinaire d'autant plus cher qu'il nous a coûté plus de peine pour l'acquérir. « On s'attache, dit-il, toujours davantage à ce qui a coûté de la peine, et c'est ainsi que ceux qui ont acquis leur fortune eux-mêmes l'estiment bien plus que ceux qui l'ont reçue par héritage. Or re-r cevoir un bienfait est une chose qui évidemment ne demande point d'effort pénible, tandis qu'il en coûte souvent beaucoup pour obliger. Voilà pour-» quoi aussi les mères ont davantage l'amour de leurs enfants; leur part dans la génération a été bien autrement pénible et elles savent mieux qu'ils leur appartiennent. C'est là sans doute aussi le sentiment des bienfaiteurs à l'égard de leurs obligés K »
1. Morale à Nicomaque, liv. IX, chap. x, trad. Barthélémy Saint-Hilaire. Cette pensée se trouve dans ces deux beaux vers de Corneille :
Pour paraître à mes yeux son mérite est trop grand, On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant. {Nicomède.) Le même sentiment a été mis spirituellement à la scène dans une bonne comédie de notre temps, le Voyage de M, Perrichon» par Labrche,
iii, POINT DE PLAISIRS PASSIFS
Platon, avant Aristote, avait déjà observé cette disposition du cœur humain qui tient au principe même de la sensibilité. En effet, voici ce qu'il fait dire à Socrate, dans le premier livre de la République : « Tu m'as paru fort peu attacké à la richesse, ce qui est ordinaire à ceux qui ne sont pas les artisans de leur fortune ; au lieu que ceux qui la doivent à leur industrie y sont doublement attachés: ils l'aiment d'abord parce qu'elle est leur ouvrage, comme les poëtes aiment les vers et les pères leurs enfants; ils l'aiment encore, comme tous les autres hommes, par l'utilité qu'ils en retirent ^ »
Bayle, il est vrai, a prétendu que la vérité de cette observation n'était pas générale : « Les goûts, dit-il, sont différents. Il y a plusieurs personnes qui font plus de cas d'un bien qui leur coûte beaucoup de peine que d'un bien qui leur est tombé des nues, pour ainsi dire. Quantité d'autres personnes seraient bien aises que le bien leur vînt en dormant*. ^ Nous ne nions pas l'agréable surprise de celui auquel le bien vient en dormant ; mais nous croyons, avec Aristote et Platon, que celui qui n'a eu que la peine de le prendre y tiendrait encore davantage, si c'était le fruit du travail et non du hasard. De là tant de fils de famille dis-
1 Trad. Cousin.
^ Réponse aux questions d'un provincial, cbap. lxxxir.
sipateurs, de là par contre l'âpreté en fait d'argent ^ç celui qui Ta gagné sou à soû, à la sueur de son front, comme l'horame de la campagne.
Revenons à la question des jeux. Il en est dans lesquels c*est l'esprit, non le corps qui travaille. Il y a des jeux dont les combinaisons ne sont pas moins savantes et compliquées que celles d'un problème d'algèbre ou de géométrie, des jeux qui exigent l'attention la plus soutenue, les calculs les plus compliqués. Ce sont ces jeux dont Leibniz a dit : « L'esprit humain brille dans les jeux plus qu'en tout autre chose ^ » La Bruyère ne les estime pas moins pour les qualités d'esprit qu'ils requièrent: « Que dirai-je encore de l'esprit de jeu? Pourrait-on me le définir? Ne faut-il ni prévoyance, ni habileté, ni finesse pour jouer l'hombre ou les échecs*? > A quel point ces jeux n'absorbent-ils pas et n'excitent-ils pas l'esprit? « A voir, dit Diderot , un joueur d'échecs concentré en lui-même et insensible à tout ce qui frappe ses yeux et ses oreilles, ne le croirait-on pas occupé du soin de sa fortune ou du salut de l'État? Ce recueillement si profond a pour objet d'exercer l'esprit pour la position d'une pièce d'ivoire*. »