‹ Du polythéisme helléniqueChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

béCADEXCe DE l'art et DÉrASTATIO!( BBS TEMPLES

Quand la Grèce eut réalisé son idéal religieux dans ses temples et ses statues, dans ses constitutions républicaines et ses luttes héroïques, elle avait atteint le terme de sa course, et, comme les athlètes dans le stade, elle pouvait revenir aux applaudissements du monde et la couronne au front.

Mais la sculpture avait à peine achevé de réaliser les types divins du polythéisme, que déjà le sentiment religieux commençait à décliner, comme le soleil quand il a mûri les moissons. Le peuple qui sentait bien quelle alliance intime unissait la morale politique à la religion nationale, accueillit avec une répugnance instinctive les idées des sophistes et des novateurs. Ces pressentiments populaires de la chute prochaine de la liberté se traduisirent d'abord par les sarcasmes d'Aristophane contre Socrate, plus tard par la condamnation de ce philosophe, victime expiatoire de la tyrannie des Trente, dont la plupart étaient ses disciples et ses amis. Mais l'esprit public s'était perverti pendant la funeste guei redu Péloponèse. La vieille race des républicains d'Atlicnes avait en partie disparu dans la grande peste et dans la désastreuse expédition de Sicile. La démocratie la remplaçait peu à peu, avec

une générosité imprudente, par une population, de metœques et d'esclaves, la plupart d'origine asiatique, en qui ne vivait plus Tesprit républicain du polythéisme. Avec cette race nouvelle s'infiltraient en Grèce les mœurs monarchiques et sensuelles de rOrient, et ses dogmes panthéistes et monothéistes recueillis et renouvelés par la philosophie. Enfin, malgré les héroïques efforts de la démagogie d'Athènes, la liberté grecque mourut à Chéronée. Non pas que l'autorité de Philippe fût beaucoup plus dure que ne l'avait été quelquefois l'hégémonie athénienne ou Spartiate, mais parce la Macédoine, au lieu d'être une république comme les autres États de la Grèce, était une monarchie héréditaire. Toute la gloire épique d'Alexandre, la défaite et la ruine des éternels ennemis des Grecs ne pouvaient faire oublier à ceux qui gardaient, comme Démosthènes, le culte des traditions nationales, l'humiliation profonde qu'ils éprouvaient à subir la domination d'un homme.

Une ère glorieuse et féconde avait suivi la guerre médique,' guerre juste et sainte, soutenue pour la défense de la liberté ; mais les guerres d'invasion et de conquête comme celles d'Alexandre profitent quelquefois aux vaincus, jamais aux vainqueurs; c'est là une des moralités de l'histoire, Des empires nouveaux s'établirent en Egypte, en Syrje, en Asie Mineure ; des villes riches et florissantes s'y fondèrent, Alexandrie, Antioche, Kysique, Pergame, et la civilisation grecque s'y développa rapidement. Mais dans ces échanges de

civilisation entre l'Orient et la Grèce, TOrient avait tout à gagner, la Grèce avait tout à perdre ; entraînée dans les luttes des princes macédoniens, elle acheva d'oublier ce qui lui restait de ses vertus républicaines; la religion nationale de plus en plus ébranlée par les arguties des philosophes et des rhéteurs, laissa le champ libre à toutes les superstitions de l'Asie. La mollesse des monarchies orientales amena bientôt avec elle tout son collège d'égoïsme, de corruption et de trahisons. Le Stoïcisme lui-môme, la plus haute expression de la morale philosophique et le dernier refuge de la dignité humaine, n'était guère propre à relever l'esprit public. Sa fierté indifférente et sa dignité passive pouvaient former des grands homme&, mais non pas des grands peuples comme la morale active et la politique des ancêtres, appuyée sur le sentiment religieux et les traditions de la patrie. Quand la Grèce eut à lutter contre Rome, elle avait Philopœ" inen qui valait mieux que Miltiade et Thémistocle, elle avait la ligue achéenne, c'est-à-dire le lien fédéral qui lui avait manqué dans sa guerre contre les Perses; mais ses Dieux qu'elle oubliait ne combattirent plus pour elle, et elle succomba.

Cependant, alors même que les lumières du ciel diminuaient, que les vertus et les croyances tombaient comme des feuilles mortes, le sol de la Grèce ne pouvait être stérile, il lui fallait ses fruits d'automne. Après la puissante impulsion que l'art avait reçue dans la période précédente, il ne pouvait s'arrê-

ter subitement, surtout quand la diffusion de la civilisation grecque en Egypte et en Asie ouvrait un champ nouveau à son activité. Alexandrie, bâtie régulièrement sur les plans de Dinocrate, le même qui releva le temple d'Êphèse et qui voulait tailler le mont Athos en statue, passa bientôt pour la plus belle ville du monde. Antioche, formée par la réunion de quatre villes bûties successivement par les Séleucides, pouvait seule lui disputer ce titre. L'ordre corinthien, parvenu à sa perfection, fut généralement employé dans les temples. A la vérité, le luxe des constructions particulières, et surtout des demeures royales, répondait au changement des mœurs ; mais Fart grec conservait son originalité au milieu de ces civilisations étrangères, dont Tinfluence se traduisait seulement par la riclfesse des matériaux et la magnificence des ornements. Malheurement la civilisation grecque a laissé peu de traces dans ces contrées ; il ne reste rien du temple dlliérapolis, modèle 'de ceux de Palmyre, ni du Sarapeion d'Alexandrie détruit par révoque Théophile sous Théodose, ni du temple d'Apollon à Daphnè, brûlé par les chrétiens pendant le séjour de Julien à Antioche, ni du temple de Zeus à Kysique, qui passait pour le plus grand et le plus beau de tous les temples, et où toutes les jointures du marbre étaient marqués par des filets d'or ; on peut essayer de s'en faire une idée d'après des monuments élevés à Athènes à la même époque par les rois grecs d'Asie et d'Egypte, notamment le temple de

196 L'ART BELIGIEUI.

Zeus olympien, qui resta inachevé jusqu au temps dlladrien, et aussi par les ruines des monuments de Palmyre et d'iléliopolis, élevés plus tard, et quand déjà la pureté du goût s'était altérée.

Les grandes traditions de la période précédente continuèrent à produire dans la plastique des œuvres très-remarquables. Ottfried Mûller place vers cette époque, contrairement à l'opinion de Yisconti qui le recule jusqu'aux temps des Césars, le fameux groupe du Laocoon par les Rhodiens Agésandros, Polydoros et Athénodoros, ouvrage dans lequel se montrent, sous une forme plus violente que dans le groupe des Niobides, la recherche du pathétique et l'expression de la douleur. Le supplice de Dirkè, œuvre d'Apollonios et de Tauriscos, a dû être souvent imité par les sculpteurs; le groupe du musée de Naples, intitulé le Taureau Farnèse^ est peut-être l'original, mais il a subi plusieurs restaurations. Pyromachos, auteur de l'Asklèpios de Pergame, dont il existe des imitations plus ou moins libres dans divers musées, avait représenté par des groupes de statues en bronze la défaite des Celtes par le roi de Pergame, et le marbre célèbre connu sous le nom de Gladiateur mourant est regardé comme l'imitation d'une de ces statues. On a pris également à tort pour un gladiateur la fameuse statue du Louvre signée d'Agasias d'Éphèse, fils de Dosithéos, qui a dû faire partie d'un groupe et représenter un guerrier combattant contre un cavalier. Le groupe de la villa Ludovisi intitulé Arria et Pœtus

représenterait, d'après Raoul Rochette, un guerrier barbare donnant la mort à sa femme et à lui-même pour échapper à resclavage. Toutes ces statues, saut l'Asklèpios de Pyromachas, sont d'ailleurs étrangères à l'art religieux. La plupart des types divins avaient été fixés dans la période précédente ; les artistes se contentaient de les reproduire, ou bien ils cherchaient des sujets nouveaux. Le besoin de nouveauté faisait aussi produire tantôt des statues énormes comme le colosse de Rhodes, œuvre de Charès de Linde, tantôt des travaux infiniment petits ; on s'amusait à ciseler des chars à quatre chevaux de la grandeur d'une mouche. Le sentiment religieux s'affaiblissait tous les jours, ou ne s'attachait qu'à des divinités nouvelles, comme Sarapis ; les Dieux protecteurs des villes étaient remplacés par des abstractions philosophiques telles que la Fortune, ou par des personnifications des villes elles-mêmes. Plus souvent encore l'envahissement de l'esprit monarchique égarait l'art dans des apothéoses de princes, tendance funeste qui apparaît déjà dans les statues et les portraits d'Alexandre par Lysippe et Apelle, et qui se développa de plus en plus sous les Lagides, les Séleucides, et surtout plus tard sous les empereurs romains.

On admet généralement qu'après un temps d'arrêt, il y eut dans l'art une sorte de renais^nce, à laquelle on rapporte l'Aphrodite, dite de Médicis, imitation libre de celle de Cnide, par Cléomcne d'A-

1»8 L'ART RELIGlEl'l.

tiiènes, fils d'Apollodore et père d'un autre Cléomène, auteur du prétendu Germanicus, ainsi que rilèrakli'^ des jardins Famèse qui porte le nom de l'Athénien Glycon et qu'on xroit imité de Lysippe, et le célèbre torse du Belvédère, œuvre d'ApoUonios, fils de Nestor. Mais il faut avouer qu'il y a beaucoup d'incertitude sur la véritable époque de toutes ces statues. La date du Laocoon dépend de Tinterprètatation d'une phrase obscure de Pline. Si l'inscription trouvée à Milo avec la statue d'Aphrodite en désigne l'auteur, on ne peut le placer qu'au temps des Séleucides; cependant l'œuvre elle-même semble appartenir au meilleur temps de l'art. Il en est de même du torse du Belvédère, dont on fait vivre l'auteur aux environs de l'ère chrétienne d'après la forme de l'oméga de son nom. Ce nom n'est d'ailleurs cité ni par Pausanias, ni par Pline, non plus que celui d'Agasias. Ces exemples prouvent l'insuffisance de nos documents sur l'histoire de la sculpture. Celle de la peinture est encore plus incomplète par suite de l'absence de monuments antérieurs à l'époque romaine. Lapeinture, moins intimement liée à la religion que la sculpture, s'ouvrit plus facilement des voies nouvelles, la peinture du genre, la peinture de paysage, les caricatures et les sujets erotiques. La nécessité d'orner les demeures particulières fit préférer aut tableaux mobiles la peinture murale, plus rarement employée jusqu'alors, et la mosaïque, art nouveau qui se développa rapidement. La peinture sur

vases se perdit vers la même époque, mais le goût des vases ciselés *ou repoussés au marteau se répandit dans la Syrie et l'Asie Mineure, ainsi que celui des coupes en onyx ou en verre de diverges couleurs. On aimait surtout à associer aux métaux les pierres précieuses travaillées. L'usage des pierres, non plus comme cachets, mais comme ornements, donna naissance à une nouvelle forme de la glyptique, la gravure en relief; les plus beaux camées datent de cette époque. Cependant on s'habituait à attacher trop d'importance au prix de la matière ; le luxe asiatique, d'abord associé à Part, tendait à le remplacer.

Les monnaies des monarchies grecques de l'Egypte et de l'Asie, quoique souvent très-belle§, sont bien inférieures à celles de la Sicile. Au lieu des images des Dieux, elles portent pour empreinte les têtes des princes, quelquefois avec des attributs divins. Cet abaissement de l'art, obligé de se plier à des caprices monarchiques, se remarque aussi dans la pompe des fêtes de cour, comme celle que décrit la quinzième idylle de Théocrite, dans la magnificence des tombeaux princiers et même des bûchers, dans l'élégance des tentes et des barques royales, et dans la richesse des palais et l'ornementation somptueuse des appartements. Mais le faste de ces royautés dissimulait mal leur faiblesse. Elles-mêmes en avaient conscience, et, dès leurs premières relations avec les Romains, prévoyant bien l'issue d'une lutte inévitable, elles essayèrent de prolonger leur existence

à force (l'humilité. Une république barbare .essuyait ses pieds sur la tête de tous ces rois qui se décernaient à eux-mêmes de si pompeuses apothéoses; stérile et dernier triomphe du principe républicain qui allait disparaître du monde. Au milieu de la bassesse universelle, les rois étaient les plus serviles. Ils se proclamaient les affranchis du peuple [romain. Tant d'humiliations volontaires n'empêchèrent pas les monarchies grecques de tomber Tune après l'autre dans le gouffre béant de la conquête. La Grèce ellemême, affaiblie par ses divisions et ses luttes ave^îla Macédoine, trompée par des promesses hypocrites, vendue par des traîtres, dut céder, moins devant les armes que devant Tastucieuse politique de Rome, et alois commença cette longue série de dévastations et de rapines qui devait faire affluer en Italie tous les trésors de l'art grec.

Jusqu'à la conquête romaine, les pillages avaient été très-rares. Les temples brûlés par le fanatismiB rehgieux des Perses s'étaient relevés plus riches et plus beaux après la victoire de Platée ; les Grecs les respectaient toujours au milieu de racharnement de leurs guerres intestines. L'impiété des Phocidiens, qui pillèrent le trésor de Delphes, souleva une vive réprobation dans la Grèce. Cependant le sentiment religieux, qui s'affaiblissait de jour en jour, devint impuissant à protéger les sanctuaires, et on peut reprocher plusieurs dévastations aux rois macédoniens et aux bandes à demi barbares des Étoliens.

Mais les. Romains firent du pillage une règle et la conclusion inévitable de toutes leurs victoires. Cicéron loue grandement Marcellus d'avoir laissé aux Syracusains une partie de leurs richesses, et d'avoir respecté les temples, modération relative qui n'eut pas d'imitateurs. Après les conquêtes successives de la Macédoine, de la Grèce et des royaumes grecs de TAsie, d'innombrables œuvres d'art servirent à orner le triomphe des généraux victorieux. Le plus splendide fut celui de Paul Emile sur Persée, qui dura trois jours. 11 y eut deux cent cinquante chariots pleins de tableaux et de statues, et une immense quantité de vases d'or et d'argent. Les Romains étaient d'ailleurs trop barbares pour sentir tout le prix des chefs-d'œuvre qu'ils volaient. Dans la destruction de Corinthe, il y eut beaucoup de gaspillage inutile; des soldats jouèrent aux dés, selon Polybe, un Dionysos d'Aristide et un Hèraklès revêtu de la tunique de Nessos. Mummius, voyant le roi de Pergame offrir cent talents d'un tableau, crut qu'il avait quelque vertu magique et le fit porter à Rome. Velleius assure qu'il recommandait aux emballeurs de tableaux et de statues d'en avoir soin, sous peine de les refaire. 11 en avait tant qu'il en prêta un grand nombre à Lucullus pour la dédicace d'un temple. Lucullus oublia de les rendre et Mummius ne songea pas à les réclamer.

Polybe plaide dans son histoire * la cause des

< Polyb., IX, frag. 4.

(inivres d'art avec cette modération indifférente qu'il apporte dans le triste récit de l'agonie de sa patrie. Il ti'ouve que Rome, ayant dû sa force à des mœurs rigides et simples, commet une imprudence en laissant pénétrer chez elle le luxe des nations vaincues. 11 est certain qu'il est plus facile de développer la corruption chez un peuple grossier que le véritable sentiment de la beauté. Les Romains ne pouvaient voir que des objets' de luxe dans les .œuvres d'art dont ils dépouillaient la Grèce, et tous ces pillages ne faisaient naître chez eux qu'une avidité insatiable de richesses. On cite comme des exceptions Mnmmius et Sylla, qui, après avoir pillé l'unl'Achaïc, l'autre Athènes, la Béotie et les templas d'Olympie, . de Delphes et d'Epidaure , ne gardèrent rien pour eux. Les déprédations des généraux furent imitées par les préteurs et les proconsuls. On connaît par les éloquentes invectives de Cicéron les sacrilèges et les rapines de Verres ; mais la plupart des gouverneurs romains auraient pu être accusés des mêmes brigandages, à commencer par le gendre de Cicéron, Cn. Dolabella, qui pilla les temples de l'Asie. En même temps les goûts fastueux des patriciens attirèrent à Rome les artistes grecs, et l'art put continuer à vivre sous la domination romaine, à la condition de servir la fantaisie et le caprice des nouveaux maîtres du monde. Cette invasion de la civilisation grecque, réaction naturelle de la conquête , fit perdre à Rome l'originalité de son génie et sa religion nationale. Elle

y gagna une littérature , très-brillante si on la compare à celle des autres peuples, mais qui n'est qu'une copie de celle de la Grèce. Quant à l'art, il ne fut jamais à Rome qu'une importation étrangère. Les patriciens dédaignaient le travail, c<)mme le 'dédaignèrent plus tard les aristocraties barbares de l'Europe moderne; ils l'abandonnaient aux vaincus, et ne trouvaient d'occupation digne d'un Romain que le gouvernement des nations :

Excudent aliî spirantia mollius sera :

Tu regere imperio populos, Romane, mémento,

HsB tibi erunt artes...

Mais il n'y aurait pas de justice dans l'histoire, si le peuple qui en avait privé tant d'autres de leur liberté avait pu conserver la sienne. Les Romains ne s'élevèrent jamais jusqu'à la démocratie. Toute leur histoire intérieure est remplie par les luttes stériles d'une plèbe ignorante et grossière, sans cesse dupée, malgré ses tribuns, par l'artificieuse tactique des patriciens. Instruments de l'oppression du monde, les plébéiens retrouvent l'oppression chez eux au retour de leurs guerres. A la fois bourreaux et victimes, dispersant leurs os sur tous les rivages, et remplacés, à mesure qu'ils disparaissent, par ceux même qu'ils ont vaincus, par des esclaves et des barbares, s'ils veulent échapper par la guerre civile au despotisme qui les foule aux pieds, ils n'arrivent qu'à noyer la république dans le sang, au profit de la plus monstrueuse tyrannie qui ait jamais souillé la terre. Mais

en môme temps cette aristocratie impitoyable qui a\ait élevé, à travers tant de violences et de .perfidies, le sinistre édifice de sa toute-puissance, subit les justes représailles des lois morales. Sa condition sous les Césars semble une application anticipée de ce grand symbole de la mythologie chrétienne, qui nous montre les maudits tourmentés par des Démons plus méchants qu'eux dans le feu de Téternel enfer. Lej fils de ces sénateurs qu'un pauvre roi de Bithynû appelaient ses Dieux tutélaires, courbent la tête dans une servilité muette, devant les affranchis d'un( espèce de béte féroce. On leur fait dégorger toute: ces richesses volées au reste du monde. Ils lèchen le pied qui les écrase ; de temps en temps, un d'eu reçoit l'ordre de s'ouvrir les veines, et il obéit. Quel quefois l'odieux disparaît derrière le ridicule: o leur donne un cheval pour consul, on les fait déli bérer sur la sauce d'un poisson. L'humilité, la rési gnation, la soumission aux puissances sont les vertu dominantes de l'époque. Il y a dans ce sénat des Ep curions sceptiques et des Stoïciens austères ; ils ne décernent pas moins les honneurs divins à l'adultèri à l'inceste, à toutes les turpitudes et à toutes 1( inepties. Un jour, le misérable qui est leur maîti s'avise de tuer sa mère, et toute l'assemblée réméré les Dieux d'avoir sauvé l'empire.

Pour savoir ce que pouvait être alors l'art religieu: il faut comprendre ce qu'était devenue la religioi En apparence, ri'ellénisme, qui a remplacé la vieil

religion italique, domine le monde avec les Romains ; les Dieux grecs ont des temples chez les barbares, en Gaule, en Espagne, jusqu'aux extrémités de la terre. En réalité, quand Rome admet dans son Panthéon les Dieux des nations vaincues, c'est comme autant de signes visibles de ces nations elles-mêmes, qui n'entrent dans l'unité de l'empire qu'en perdant leur vie politique. Les peuples ne sont plus que des expressions géographiques, les Dieux des expressions littéraires, et leurs simulacres des objets d'ornement. Mais la véritable religion des Romains c'est la force, comme l'indique le nom de, leur ville, car il y a des noms prédestinés. Cette religion, ils l'avaient imposée au monde, et le monde l'avait reconnue, puisqu'il acceptait la servitude. La Grèce elle-même s'y résignait, car déjà la notion du droit s'était obscurcie chez elle, et sa religion était morte avec la justice et la liberté. L'esclavage individuel , qui n'était autrefois qu'un accident, comme la tyrannie, avait fini par devenir une maladie chronique et par entraîner l'esclavage des peuples, et bientôt l'esclavage du monde. Or l'esclavage est la négation du polythéisme, qui a pour principe l'autonomie de tous les êtres. Des lors, à l'idée républicaine de l'harmonie des lois vivantes devait se substituer l'idée monarchique d'une autorité unique, écrasante et sans bornes. Cette toutepuissance absolue et irrésistible, les lettrés, ceux qui se piquaient de philosophie, la nommaient la Fortune, le Hasard, le Destin; mais les masses, qui

206 L'ART RBLIGIEUl.

donnent un corps à toutes les idées la personnifiaient dans l'empereur. L'empereur est à cette époque le représentant unique de l'autorité, Tincarnation visible de la toute-puissance divine. Virgile, interprète de la pensée du peuple romain, invite Octave à se choisir une place dans TOlympe. Après avoir élevé des temples à leurs prédécesseurs , les empereurs trouvèrent plus simple de se diviniser de leur vivant, et personne ne s'étonna de voir Caligula mutiler des statues pour substituer sa tête à celle des Dieux. Néron se fit élever , par Zénodore , un colosse de trente-six mètres de hauteur qui le représentait avec les attributs du soleil.

Tout ce qu'on peut dire, non pour excuser, mais pour expliquer ces hideuses apothéoses dont la superstitieuse Egypte avait donné l'exemple, c'est que pour ces races fatiguées, qui préféraient le repos, même dans l'escla* vage, aux agitations de la liberté, les Césars étaient les gardiens de la paix du monde , et quand on a pu consentir à élever un homme au-dessus des autres , il n'en coûte pas plus d'en faire un Dieu. Dans les provinces, l'appel à l'empereur était un refuge contre les tyrannies locales ; un proconsul qui se serait enrichi comme Verres aurait excité la cupidité du maître. A Rome, la populace avait des jeux et des distributions de viande, et ne demandait pas d'autres droits politiques. Les crimes que Tacite a racontés depuis ne frappaient que l'aristocratie, et pouvaient bien n'être guère connus hors de Rome ; il eût été

dangereux d'en parler. D'ailleurs , quand on a élevé des temples à Auguste, on peut bien en élever à Tibère. A force d'entendre parler de leur divinité, les empereurs finissaient peut-être par y croire euxmêmes. On dit cependant que dans son voyage en Grèce, Néron n'osa pas aller à Athènes par crainte des Euménides. Mais il s'en dédommagea en remportant tous les prix des jeux Olympiques et il renversa par jalousie les statues des anciens athlètes. Comme cependant il aimait l'art, à la manière romaine, il fit enlever cinq cents statues à Delphes, et une foule de chefs-d'œuvre dans le reste de la Grèce pour orner sa maison dorée. Les deux individus qu'il avait pris pour agents de ses rapines étaient compatriotes de ceux que Verres employait à la même besogne et nommait ses chiens de Kybira, Mais il rendit aux Grecs leurs droits politiques, et les Grecs, aussi naïfs que du temps de Flaminius, lui pardonnèrent ses vols de statues et lui prodiguèrent les ovations et les couronnes. 11 fut encore plus populaire à Rome, car il nourrissait le peuple, lui donnait des spectacles et chantait même devant lui. 11 est vrai qu'on l'a accusé d'avoir mis le feu à la ville; mais c'était pour la rebâtir plus belle, et le peuple ne lui en garda pas rancune. En vertu du principe d'autorité, Néron traitait Rome comme les Romains avaient traité Corinthe.

Les pillages de Néron sont les derniers que la Grèce ait eus à subir jusqu'à la période chrétienne. Pour n'a-

voir pas été enlièrement épuisée par tant de pertes successives, il fallait qu'elle renfermât une prodigieuse quantité d'œuvres d'art. Du temps de Pline, il y avait encore environ trois mille statues à Rhodes , et un . nombre aussi considérable à Delphes, à Athènes, à Olympie. Il y en avait dans chaque ville, dans chaque village, comme on le voit par le voyage de Pausanias. Cependant on porte à environ cent mille le nombre des statues et des tableaux enlevés par les Romains à la Grèce. Quelques indications que Pline donne en passant étonnent l'imagination; il dit, par exemple*, que Scaurus, pour orner un théâtre provisoire, qui ne devait durer que pendant les fêtes de son édilité, y avait rassemblé trois mille statues. On peut juger de ce que devaient contenir les temples, les édifices publics, les places, les maisons des riches patriciens, et surtout le palais des empereurs. Quant aux objets d'un transport plus facile , . tels que tapisseries vases, pierres précieuses, camées, bijoux ciselés, etc., le testament d'Attale, les guerres contre Antiochos et contre Mithridate, et surtout le brigandage des proconsuls en avaient véritablement inondé Rome et l'Italie. En outre, d'innombrables artistes grecs, qui avaient suivi en exil les chefs-d'œuvre de leur patrie, ne cessaient d'élever pour leurs maîtres des monuments de toute sorte, des temples, des cirques, des théâtres, des portiques, des arcs de triomphe, des tombeaux, des villas et des

* Piin. XXXIV, 7.

palais qui se remplissaient aussitôt de tableaux et de statues.

Cependant. l'art, déchu do son caractère religieux, remplace la sévère simplicité de la belle époque par une magnificence plus conforme aux goûts fastueux des Romains. Le chapiteau composite exagère l'importance de la volute, qui existait déjà d'une manière bien plus heureuse dans le chapiteau corinthien. Les statues en marbres de couleurs variées commencent 5 prendre de la vogue. Au lieu de chercher, comme autrefois, les types de la beauté humaine, la sculpture, obligée de représenter les Dieux de l'époque, c'est-à-dire les empereurs, s'efforça de fondre le caractère réel d'un portrait avec le caractère idéal d'une divinité. La môme tentative se remarque dans les beaux camées de ce temps, ainsi que dans les monnaies. La peinture, employée nonseulement à la décoration des monuments publics, mais à celle des appartements, déploie une étonnante richesse d'invention. Les peintures murales de la pyramide de Cestius, du tombeau des Nasons, et surtout celles d'Herculanum et de Pompéi, nous montrent ce qu'il y avait encore de goût délicat, d'élégante simplicité^ de variété inépuisable dans un art dont Pline, qui connaissait les monuments antérieurs, déplorait déjà la décadence. Outre les villes fossiles, retrouvées, après seize siècles de séjour sous la lave et la cendre du Vésuve, de nombreux monuments qui subsistent encore en Italie et dans les provinces, les arcs

(le triomphe d'Auguste, les temples de Rome et d'Auguste ou de divers membres de la famille impériale, entre autres la charmante maison carrée de Nîmes, et à Rome le Panthéon d' Agrippa, le gigantesque amphithéâtre de Ycspasien, bâti principalement par les captifs ramenés de la Judée, les restes du temple de la Paix, l'arc de triomphe et les thermes de Titus, et bien d'autres ruines, donnent une idée de la grandeur des constructions de cette époque.

Celle qui lui succéda fut peut-être encore plus féconde. Le siècle des Antonins est la dernière période de l'art, qui déploya partout une activité surprenante, comme par un pressentiment de sa fin prochaine. Les noms des architectes et des sculpteurs de ce temps n'ont pas été conservés; mais les empereurs ont pris soin de rappeler les leurs sur tous les monuments qu'ils élevaient, et le surnom de pariétaire^ donné à Trajan, pourrait être appliqué à tous les princes de cette dynastie. Ce qui fait pardonner cette vanité, c'est l'élan remarquable qu'ils imprimèrent à l'art, non-seulement à Rome et en Italie, mais jusque dans les provinces les plus reculées de l'empire. La grande excuse de Rome devant l'histoire, la diffusion de la civilisation grecque chez les peuples barbares, fut l'œuvre des empereurs et surtout des Antonins. A la veille de sa chute, cette civilisation s'affirme par des monuments qui, d'un bout de l'ancien monde à l'autre, attestent encore aujourd'hui sa puissance. Trajan élève partout des thermes, des

théâtres, des arcs de triomphe, des aqueducs. Hadrien agrandit Athènes, et l'enrichit d'un grand nombre de monuments nouveaux, embellit la nouvelle Corinthe, Antioche et Palmyre, relève Jérusalem, fonde la ville d'AntinoLî, en Egypte, sur le plan des villes grecques ; Antonin le Pieux bâtit des temples à Iléliopolis (Balbec). Un grand nombre de monuments de la Syrie, de l'Asie Mineure, de l'Egypte, dans lesquels

l'architecture grecque est quelquefois altérée par son mélange avec des formes indigènes, appartiennent, sans qu'on en puisse fixer la date précise, à la période des Antonins.

Les villes, les proconsuls, et même les riches particuliers, imitèrent l'exemple des princes, en élevant partout des monuments publics. Hérode Atticos, précepteur de Marc Aurèle et de Lucius Verus, employa son immense fortune à embellir Athènes, Corinthe et plusieurs autres villes de la Grèce. L'activité de l'architecture s'étendit aux autres arts. La colonne Trajane, la colonne Antonine, les statues qui décoraient la villa Tiburtine et le gigantesque tombeau d'Hadrien, les nombreuses copies que fit faire cet empereur des principaux chefs-d'œuvre des siècles précédents, et surtout la foule des portraits de tous les princes de cette famille, témoignent de la fécondité de la sculpture de cette époque, à laquelle appartiennent la plus grande partie des statues qui ornent nos musées. Chaque ville, chaque village, chaque ' famille riche voulait avoir les portraits des empereurs. Cela

occupail les artistes sans fatiguer leur imagination. Cette fçule de copies et de portraits était peu proprû à développer leur originalité. Aussi, entre le commencement et la fin de cette période, la décadence est déjà sensible. L'étude de la vérité, de Texpression el du mouvement, très-remarquable dans les bas-reliefs de la' colonne Trajane, dégénère peu à peu en une imitation mesquine de détails sans importance, en efforts minutieux pour rendre la prunelle des yeux, les cheveux et la barbe, les coiffures prétentieuses des femmes. La même recherche des détails et la même pauvreté d'invention se manifestent dans la littérature des rhéteurs et des sophistes ; l'art tend à devenir un métier qui exige plus d'adresse et d'habitude que d'élévation et de profondeur.

Les modernes, qui mettent la paix et le bien-être beaucoup au-dessus de l'activité politique et du libre développement de l'énergie humaine, doivent préférer le siècle des Antonins au siècle des guerres médiques, et la vie facile sous une monarchie pacifique aux agitations fécondes des républiques grecques. Cependant cette longue prospérité, garantie par des institutions régulières, protégée par de puissantes armées, développée par une administration savante, distribuée dans toutes les provinces par d'admirables routes, qui établissaient de faciles communications entre le centre et les extrémités lointaines du grand empire, contenait déjà tous les germes de décomposition qui devaient se développer si rapidement dans

la période suivante. Au milieu de cette quiétude profonde, Tesprit public a complètement disparu. Tant de nations absorbées, dans la plus imposante unité qui fût jamais, ne songeant même plus à leur indépendance, ne s'inquiètent guère de la patrie depuis que la patrie se confond presque avec le monde, et se reposent du soin de leur défense sur des armées qui vont bientôt déchirer l'empire et le mettre à l'encan. La langue latine et la langue grecque sont parlées partout, les écoles sont florissantes, mais il n'y a plus de littérature. Une philosophie austère et indifférente, même sous la pourpre impériale, verse dans les âmes l'universel dégoût des choses de la terre. L'art s'étiole et disparait, privé de la sève religieuse qui le faisait vivre. La civilisation, répandue sur toute la terre, s'affaisse dans une torpeur stérile, comme si son œuvre était achevée. Après avoir reçu et porté jusqu'au fond de l'Occident l'influence de la Grèce, Rome subit l'influence orientale; les mœurs énervées de l'Asie envahissent l'empire. L'Egypte, la Syrie, la Phrygie lâchent sur le monde les écluses de leurs superstitions sensuelles et lugubres, délirantes et ascétiques , Iléliogabale et Alexandi e Sévère, des intrigues de harem, des gouvernements de femmes. Rome est inondée de religions étrangères; il n'est question que de mystères, de fêtes funèbres, d'horoscopes, de magie et de purifications, d'Isis et de Mithra, de la passion d'Atys, de Dieux qui meurent et qui ressuscitent, Osiris, Adonis, Sarapis.

2li L*ART RELIGIEUX.

Enfin, la dernière province soumise par les Ro mains fut la dernière qui imposa au monde sa pensé religieuse. La base de la religion juive est Tunil divine. Les religions étant l'expression idéale d( sociétés, le monothéisme convenait parfaitement une monarchie. Mais, tandis que les autres religioi asiatiques, en s' introduisant dans l'empire, avaiei laissé subsister les traditions et les monuments, monothéisme sémitique devait nécessairement e: dure toutes les autres formes. religieuses et en anéai lir les traces. Son caractère fondamental est proscription de l'art : la plastique, qui est la langi des formes, suppose la pluralité des types divins. 1 défense de sculpter des images est le précepte qi revient le plus souvent dans la Bible, celui doi l'oubli entraîne les malédictions du Dieu jaloux, h fléaux et les servitudes. Non-seulement l'art ne poi vait sur>îvre au polythéisme qui lui avait donr naissance, mais, comme le vent du désert qui détru tout sur son passage, la tradition sémitique deva balayer devant elle toutes les civilisations du passi De plus, tandis que l'essence du polythéisme est diversité, qui implique la tolérance religieuse, cet diversité serait la négation du monothéisme ; il fai qu'après avoir détruit les religions différentes proscrive les sectes particulières qui pourraie altérer l'unité de son dogme, et il doit être intol rant sous peine d'abdication. Lorsqu'on dit que religion nouvelle aurait dû laisser le polythéisi

mourir en paix, lorsqu'on regrette qu^elle en ait fait disparaître les monuments artistiques et littéraires, lorsqu^on s'étonne qu'après sa victoire elle n'ait cessé de se déchirer elle-même, on oublie que l'esprit humain est logique, et qu'un principe produit ses conséquences comme un arbre porte ses fruits. La domination intellectuelle de la race sémitique entraînait naturellement et la destruction des œuvres de la pensée hellénique et une suite de persécutions et de querelles religieuses. Aussi, quelques années plus tard, le dernier poète païen, Rutilius Numatianus, s'écriait-il, au milieu des ruines de la civilisation et de l'empire : « Plût aux Dieux que la Judée n'eût jamais été conquise ! »

En reniant les traditions nationales, Constantin précipita la chute de Rome. Elle ne vivait que par le prestige des souvenirs ; la seule base de sa puissance, c'étaient les promesses des oracles. Le jour où on put dire : « Les Dieux s'en vont, » l'àme s'était retirée de ce grand corps, on pouvait insulter sa mémoire et jeter sa cendre au vent. Les barbares n'eurent plus qu'à paraître pour se partager ses dépouilles, et il n'y eut pas un ennemi dont le pied ne foulât son cercueil. La ville qui se prétendait l'héritière de Rome n'avait pas même attendu, pour la piller, la fin de son agonie. Pour orner sa capitale nouvelle, Constantin arracha de la vieille nécropole les trésors de l'art qui s'y étaient amoncelés depuis des siècles. Athènes, Antioche et les principales villes

de la Sicile, de la Grèce et de TAsie Mineure furent également dépouillées de leurs statues les plus précieuses pour l'embellissement de Constantinople. Toutes les ricliesses de Tempire y furent entassées. Bientôt on y vit pulluler une populace oisive, nourrie par les prodigalités du maître, et au-dessus d'elle cette innombrable hiérarchie de domestiques titrés qui composaient la nouvelle cour, depuis que Dioclétien avait faitderempireune monarchie orientale. On les appelait Votre Sincérité, Votre Gravité, Votre Éminence, Votre Sublime Grandeur, Votre Illustre et Magnifique Altesse. C'est de là que date Tusage de parler à un supérieur au pluriel, et avec ces formules serviles qui déshonorent les langues modernes. Cette abjection du langage était d'ailleurs l'expression naturelle de l'abaissement des consciences. Des intrigues d'eunuques, des complots de sérail, des émeutes de la populace pour des cocliers ou pour d'inintelligibles subtilités scolastiques, avec un invariable accompagnement de persécutions sanglantes : voilà ce qui remplit la longue existence de Constantinople, qui d'ailleurs n'avait rien à envier au reste de la terre, pendant ce lourd sommeil, peuplé de mauvais rêves, qui suivit la chute du polythéisme et de la civilisation.

Constantin avait pillé les temples pour parer sa capitale, mais il tolérait l'exercice delà religion qu'ij avait abandonnée. Il en fut autrement sous ses successeurs; une loi de Constance ordonne « qu'en tous lieux et dans toutes les villes les temples soient im-

médiatement fermés, et que Taccès en soit interdit, afin que nul ne puisse se rendre coupable en y allant. Nous ordonnons à tous de s^abstenir de sacrifices ; si quelqu^un commet une infraction de ce genre, qu'il soit frappé du glaive. Nous décrétons qu'après sa mort ses biens appartiennent au fisc; et nous condamnons aux mêmes peines les gouverneurs de provinces qui auraient négligé de punir les criminels*. » On a supposé que cette loi n'avait pas pu être strictement exécutée à cause de sa violence même. Peut-être aussi les querelles des ^sectes chrétiennes firent-elles un peu oublier le polythéisme, auquel d'ailleurs le règne de Julien donna quelques années de repos. Ses premiers successeurs, Jovien et Valentinien, publièrent des édits de tolérance religieuse et condamnèrent seulement la magie. Mais, sous Gratien et Théodose, la persécution contre le polythéisme recommença, et bientôt on ne se contenta plus de fermer les temples, on les détruisit dans toute l'étendue de l'empire. Les ordres étaient exécutés par les gouverneurs, par les évêques et par les moines, avec un zèle qui se récompensait lui-même par le pillage. Symmaque, Libanios adressèrent à l'empereur d'humbles et inutiles prières; mais l'habitude de l'obéissance avait tellement abaissé les âmes, qu'on n'essaya même pas de résister. Au milieu de cette dévastation générale, on a quelques

« Cod. Thcod., XVI, 10.

détails sur la destruction du grand temple de Sai^apis, qui passait pour une des merveilles du monde, et de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, dont le chrétien Orose contemplait plus tard les cases vides avec un regret mêlé de honte. A Texception de quelques temples qu'on laissa debout pour en faire des églises, les mêmes scènesdurent se reproduire dans toutes les provinces de Fempire; mais il est impossible de suivre pas à pas les destinées des chefs-d'œuvre de la pensée humaine. Le silence et l'oubli s'étendent sur eux comme la neige sur les feuilles sèclies; nul ne sait au juste comment disparurent le Zeus d'Olympie et l'Athènè du Parthénon. La destruction des temples passe inaperçue au milieu de Tindifférence de l'histoire, tombée comme l'esprit humain dans tous les enfantillages de la décrépitude. Qui s'inquiétait alors du siècle de Périclès, de ses sculpteurs et de ses poètes? Pour un peuple qui a renié ses traditions, les témoignages de la piété, de l'héroïsme et du génie des aïeux sont des remords visibles dont la présence importune. Les souvenirs du passé disparaissent sans qu'un regret les accompagne. Les statues d'or et d'argent furent fondues pour faire des monnaies ; quant aux marbres, on se contenta d'abord de les briser pour effacer les traces d'un culte proscrit; plus tard on en fit de la chaux.

L'œuvre de destruction fut continuée par les barbares, qui joignaient à l'avidité des conquérants la ferveur des néophytes. Les Goths d'Alaric, conduits

L'ART RELIGIKUX. 2i9

par les moines, selon Eunapios, détruisirent les tempies d*Eleusis ; mais Athènè Promachos les empêcha, dit Zozime, d'entrer à Athènes. Cette invasion fut de courte durée, et la Grèce fut bien moins ravagée par les barbares que Tltalie. Rome fut prise et pillée d'abord par Alaric, puis par Genseric; un grand nombre de statues en métaux précieux furent fondues, les richesses d'un transport facile furent enlevées, mais les monuments furent respectés. « D'ailleurs, dit Gibbon, les conquérants n'eurent pas de temps à perdre. Les Goths évacuèrent Rome le sixième jour, les Vandales le quinzième, et quoiqu'il soit plus facile de détruire que d'élever un édifice, leur fureur précipitée aurait eu peu d'effet sur les solides constructions de l'antiquité. » Une partie des désastres de Rome fut réparée par Théodoric sous l'influence bienfaisante de Symmaque et de Boéce ; mais elle eut beaucoup à souffrir des guerres de Bélisaire, dans lesquelles les statues du môle d'Hadrien servirent de projectiles aux assiégés. Quelques chroniqueurs , croyant faire un grand éloge de saint Grégoire P', prétendent qu'il brûla la bibliothèque Palatine , détruisit les temples et fit jeter dans le Tibre un grand nombre de statues ; mais ces assertions sont généralement regardées comme douteuses. En général, les papes se sont opposés aux dévastations. Mais les chefs d'un mouvement religieux ou politique sont trèsforts lorsqu'ils l'encouragent et tout à fait impuissants lorsqu'ils veulent l'entraver. La destruction des mo-

2^ L'ART RELIGIEOI.

numents continua sans interruption pendant tout le moyen âge ; les temples, les palais, les théâtres, le Colisée surtout, servaient de carrières pour les constructions nouvelles. Les marbres étaient brûlés pour faire delà chaux, et, au quinzième siècle, lePogge, qui fait un triste tableau des désastres de Rome et qui en décrit les ruines en détail, n'y vit que six statues antiques, une en bronze, trois en marbre, et les deux chevaux qu'on voit encore au Monte Cavallo. Pétrarque se plaint avec indignation des dévastations qui continuaient tous les jours, et une épigramme d'iEneas Sylvius, qui devint pape sous le nom de Pie II, annonce la crainte qu41 ne restât bientôt plus un seul monument de l'antiquité.

La destruction systématique fit encore plus de ravages en Grèce qu'en Italie. Justinien anéantit les derniers restes du polythéisme et ferma l'école d'Athènes. Quant aux monuments, sans parler des statues de bronze fondues pour le colosse d'Anastase, on peut croire qu'il en disparut un grand nombre dans la guerre des iconoclastes, une des plus acharnées, parmi ces querelles religieuses qui ne cessaient d'ensanglanter l'empire depuis le triomphe du christianisme. Ceux qui voyaient dans le culte des nouvelles idoles un rétablissement du polythéisme , ne pouvaient manquer de rechercher et de détruire les derniers vestiges de la religion morte. Mais tous ces désastres furent dépassés lors de la prise de Constantinople par les Croisés. Deux incendies dévorèrent la

plus grande partie de la ville ; les barbares pillèrent tous les monuments, sans en excepter les églises, et fondirent les statues de métal, épargnées jusque-là parce qu*elles ne servaient plus que d'ornement. Nikètas Choniate énumère quelques-uns des chefs-d'œuvre de l'art antique qui disparurent alors. Outre un grand nombre de statues d'animaux, qui avaient échappé plus facilement que celles des Dieux au zèle des premiers chrétiens, il parle d'un Ilèraklès de Lysippe, d'une statue colossale d'Hère, d'une superbe statue d'Hélène ; mais il est difficile de s'en rapporter aux indications des Byzantins, presque aussi ignorants sur les antiquités de leur patrie que leurs 'ennemis eux-mêmes, et qui s'indignent bien plus de la profanation de leurs vases sacrés que de la destruction des chefs-d'œuvre de l'art. Ainsi, une statue colossale d'Athènè fut détruite après le siège, non par ^es Croisés, mais par la superstition des Grecs euxmêmes. Quant à Villehardouin, il est tout naturel qu'il s'inquiète peu des monuments détruits par ses compatriotes, pour qui les reliques des Saints étaient un butin bien plus précieux que toutes les statues antiques. En s'établissant dans l'empire grec, les barbares d'Occident y apportèrent leurs habitudes féodales, et des tours élevées sur les acropoles achevèrent de détruire et de dégrader les ruines des temples.

D'autres barbares complétèrent la destruction au nom d'une religion nouvelle, appuyée comme le christianisme sur les traditions juives. Cette seconde

irruption des doctrines sémitiques sur le monde a été chargée de toutes les accusations méritées par la première ; ainsi on a attribué à Omar, sur la ioi d^une anecdote racontée six siècles après par Abulpharage, rincendie de la bibliothèque d'Alexandrie , détruite sous Théodose en même temps que le Sarapéion. Sans doute, les Arabes n'auraient pas mieux demandé que d'avoir à détruire des temples païens et des idoles, mais cette peine leur avait été épargnée par les chrétiens, leurs prédéceseurs ; ils ne pouvaient plus s'attaquer qu'à des ruines, et la rareté des vestiges de la civilisation grecque en Egypte et en Syrie prouve qu'ils s'acquittèrent de cette tâche avec conscience. La conquête ottomane acheva de soumettre à la domination iconoclaste d'un monothéisme absolu les pays où l'art s'était développé sous l'influence 'du polythéisme. S'il restait à Constantinople quelques œuvres de l'art antique oubliées dans les dévastations antérieures, elles durent être enveloppées dans le pillage des églises et des monastères. Les vastes bibliothèques, anéanties au milieu de la confusion générale, contenaient sans doute des œuvres du génie grec à jamais perdues pour nous, peut-être quelque vieux palimpseste de Stésichore, d'Archiloque ou de Ménandre. Mais lorsqu'on songe à ce travail de destruction qui s'est poursuivi pendant tant de siècles , on s*étonne encore plus des trésors qui nous restent que de ceux qui ont disparu.

Les temples qui avaient pu échapper à une destruc-

tion totale en se changeant en églises, devinrent des mosquées sous la domination musulmane. Quand on voit sur quelques-uns d*entre eux des sculptures mutilées à coups de marteau, à Taide d'échafaudages dressés à cet effet, par exemple les métopes des faces orientales et occidentales du Parthénon , il est difficile de dire si c'est Téglise ou la mosquée qu'on doit accuser; et, comme l'a dit M. Beulé, il importe peu de savoir qui a encouru, des Grecs ou des Turcs, une indignation qui ne remédierait à rien. Malheureusement pour Torgueil de la civilisation moderne, on n'a pas hesoin de remonter bien haut dans l'histoire pour trouver des scènes de destruction encore plus désolantes. On n'ose plus reprocher aux Turcs d avoir fait de FErechtheion un harem et des Propylées un magasin à poudre, quand on se rappelle le bombardement du Parthénon par Morosini et le pillage de ses ruines par lord Elgin. D après une note du poème dans lequel lord Byron attache au nom de son compatriote la même malédiction que Cicéron à celui de Verres , lorsqu'on enleva du Parthénon la dernière métope, les ouvriers employés par lord Elgin laissèrent tomber une grande partie des bas-reliefs ainsi que Tun des triglyphes ; le disdar , voyant le dommage causé à Tédifice, ôta sa pipe de sa bouche, versa une larme et, s'adressant à Lusieri, le nouveau chien de Kibyra employé à ce brigandage, lui dit d'une voix suppliante : « TéXoç! » Oui, espérons que c'est en effet la fin, pauvre vieux Grec ; la fin

des pillages, des dévastations et des ruines. Voilà assez longtemps que toutes les barbaries, toutes les rapacités et toutes les sottises s'acharnent tour à tour sur les œuvres de la Grèce. Maintenant que de tant de types divins qu'elle avait offerts à Tadoration des peuples il ne reste plus que des débris mutilés, épars dans tous les musées de l'Europe, laissons-les en paix dans ce dernier refuge, où l'admiration qu'ils inspirent ne porte plus ombrage aux croyances jalouses; respectons-les comme des souvenirs de la jeunesse du monde et d'un passé qu'aucun regret ne nous rendra.

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