‹ Du polythéisme helléniqueChapitre 14 sur 19 · LA RELIGION GRECQUE ET L^ORIENT · texte numérisé non relu

LA RELIGION GRECQUE ET L^ORIENT

La vie d^une religion, comme celle d'un individu ou d'un peuple, n'est qu'une suite de rapports et d'échanges. Tout être vivant absorbe des éléments étrangers, et les transforme pour les assimiler à sa propre nature. Mais cette puissance d'assimilation diminue . peu à peu, les forces individuelles s'épuisent dans la lutte contre le monde extérieur, et l'équilibre s'établit par la mort. La chute de l'Hellénisme, qui a entraîné celle de la civilisation tout entière, n'est que le dernier terme d'une infiltration successive des idées orientales en Grèce; il peut donc être intéressant d'étudier les principaux faits qui ont préparé de loin cette grande transformation religieuse.

Malheureusement une comparaison entre l'Hellénisme et les religions étrangères est encore aujourd'hui très-difficile, et peut-être ne pourra-t-on jamais la faire d'une manière bien complète. L'antiquité nr

nous est guère connue que par les Grecs, et ce peuple qui, selon quelques systèmes, aurait tout reçu de ses voisins, imprime son caractère personnel à tout ce qu*il touche et transforme tout à sou image. C*est là, même parmi les individus, le caractère du génie créateur; il ne sait pas copier. Il y a au Louvre des dessins de Rubens diaprés des maîtres italiens; si on ne connaissait pas les originaux, on croirait voir des compositions de Rubens. De même, les auteurs grecs sont toujours, involontairement et à leur insu, des traducteurs infidèles; ils habillent tout à la grecque. Ils retrouvent leurs Dieux dans tous les temples, ils retrouvent leurs traditions dans tous les pays, et si quelque symbole religieux les étonne par sa nouveauté, ils inventent pour lexpliquer une légende qui ressemble toujours à celles de leur mythologie.

Hérodote trouve en Egypte un polythéisme tout à fait pareil à celui des Grecs; la ressemblance lui paraît telle qu'il n'hésite pas à croire que la Grèce a reçu sa religion de TÉgypte; il remarque cependant que les Egyptiens ne rendent pas de culte aux Héros. Mais Diodore, imbu des doctrines évhéméristes, ne voit dans les Dieux de TÉgypte, comme dans ceux de tous les autres peuples, que des Héros divinisés. Plutarque trouve dans la religion égyptienne un dualisme analogue à celui des Perses, avec toute la démonologie pythagoricienne, qui avait cours de son temps. Enfin Jamblique y découvre la théologie abstraite des néoplatoniciens. Chaque siècle interroge à son tour la vieille terre des

hiéroglyphes et des sphinx, qui fait à chaque siècle une réponse différente etgarde éternellement son secret. L^étude de ses monuments religieux, même depuis qu'on, a commencé à déchiffrer l'écriture sacrée, n'a fait bien souvent que déplacer les difficultés sans les résoudre. Cependaut elle nous a appris à nous défier, non pas de la bonne foi des auteurs grecs, mais de leur imagination et de leur tendance à assimiler ce qu'ils voyaient chez les étrangers à ce qui existait chez eux.

Il n'y a rien de commun entre les institutions républicaines de la Grèce et le système des castes établi en Egypte; il devait exister autant de différence entre la religion des Égyptiens et celle des Grecs, caries formes politiques ne sont que l'application des croyances religieuses. Une religion qui a pu trouver son expression pratique dans le régime des castes devait ressemble!* bien plus au panthéisme brahmanique qu'au polythéisme républicain de la Grèce. Si les monuments des Syriens et des Chaldéens étaient aussi nombreux que ceux des Égyptiens, et si leur religion était mieux connue, on s'apercevrait probablement qu'elle était plus éloignée de celle des Grecs que de celle des Hébreux et des Arabes, auxquels il se rattachent déjà par la langue et par les mœurs. A mesure qu'on avance dans l'élude des monuments originaux, on reconnaît que les différences entre les Grecs et les autres peuples sont plus nombreuses et plus importantes que ne le croyaient les Grecs eux-mêmes.

Les Grecs ne soupçonnaient pas qu'il pût exister une autre religion que la leur. Cette religion représentait toutes leurs idées sur Tensemble des choses. Il n*y avait pas de lacune dans l'Olympe hellénique; tous les principes éternels de la nature et de Tesprit y avaient leur place, et on ne pouvait concevoir de Dieux en dehors de ceux-là. Les lois divines sont les mêmes pour tous les hommes, le même ciel les enveloppe, la même lumière les illumine et une mère commune les nourrit. Si tel peuple .barbare adore les Dieux sous d'autres noms que le peuple Grec, c'est parce qu'il parle une autre langue, mais ce ne sont pas des Dieux différents, et pour les reconnaître il n'y a qu'une traduction à faire. Ces assimilations, si gênantes aujourd'hui pour l'historien et l'archéologue, se faisaient spontanément et sans effort, et c'est grâce à elles que les Grecs n'ont jamais eu de guerres religieuses. Si un contemporain d'Hérodote visitait aujourd'hui l'Europe et l'Asie, il est certain que le Christ et le Bouddha lui paraîtraient le même Dieu adoré sous deux noms différents. Cette intuition profonde de la vérité sous ses formes multiples, cette foi si large et si humaine, qui accueillait tout et ne proscrivait rien, rendait singulièrement faciles et bienveillantes les relations intellectuelles des Grecs avec les autres peuples. Aucune pensée divine n'était exclue de la grande hospitalité de l'Olympe.

La disposition géographique de la Grèce la prédestinait au commerce des idées. Pénétrée en tous sens

par la mer, entièrement composée d'îles et de presqu'îles, ouverte par le nord à toutes les migrations, accessible par les côtes à toutes les colonies, la Grèce pouvait à son lour renvoyer l'excès de sa population sur les rivages de l'Asie Mineure, de la Sicile et de la Libye. La mer était sillonnée de matelots marchands et guerriers, pirates au besoin, toujours prêts à s'établir sur les côtes où les avait poussés le vent. Les colons étrangers qui arrivaient en Grèce adoptaient la langue et les mœurs des Grecs, leurs Dieux se confondaient avec les Dieux indigènes et perdaient leur caractère national. Réciproquement, les Dieux de la Grèce, transportés en Afrique ou en Asie par des colonies grecques, s'y transformaient plus ou moins sous des influences locales. Plus tard, il arriva quelquefois aux Grecs de chercher l'origine de leurs Dieux dans les pays où eux-mêmes les avaient apportés ; ainsi, après avoir amené Athènè et Poséidon en Kyrénaïque, les Grecs les prirent pour des divinités libyennes. De même, les mercenaires ioniens établis à Sais par Psammitichos ayant identifié Athènè avec la Neith égyptienne, on finit par chercher dans Neith le prototype d' Athènè, on fit de Sais la métropole d'Athènes, et l'autochthone Kékrops fut pris pour un colon égyptien.

Les Grecs n'étaient pas frappés comme nous du caractère original de leur religion ; c'est ce qui leur faisait admettre qu'elle leur venait du dehors. Sans nier

qu'il y ait dans la religion grecque aucun détail em

prunté aux barbares, il est facile de réduire ces emprunts à leur juste valeur en rattachant les origines de r Hellénisme à celles de la nation grecque elle-même. 11 n'y a pas de race pure dans Thistoire, il n y a que des croisements plus ou moins heureux. On peut admettre, non comme un fait démontré, mais conune une hypothèse vraisemblable, que la nation grecque s est formée de deux éléments, un peuple frère des Aryâs de Tlnde, venu du Caucase par la Thrace, et des colonies parties de l'Afrique et de l'Asie aux diverses époques de l'histoire, et même, avant les temps historiques. Si on veut essayer de déterminer la part respective de ces deux éléments générateurs, laressemblance delà languegrecque avecle sanskrit prouveclairement qu'il faut placer en première ligne les tribus appartenant à la race indo-européenne. Ces tribus ont dû absorber et les races qui les avaient précédées sur le sol de la Grèce, et les colons étrangers qui vinrent s'y établir après elles, car elles leur ont imposé la langue grecque, et les langues sont le signe de la vie indépendante des peuples et l'expression de leur caractère particulier. Mais si ces éléments secondaires furent absorbés par l'élément principal, ils ne furent pas anéantis ; ils eurent une part dans le développement religieux et moral de la Grèce, ils servirent de trait d'union entre les Grecs et les peuples de race africaine et asiatique, et facilitèrent les échanges d'idées et les influences réciproques. Leur importance alla toujours en grandissant, et il faut tenir compte de leur action

latente, si on veut comprendre la décadence de la civilisation grecque.

La période ascendaïite de cette civilisation répond à la prédominance de la race pure des anciens Hellènes, qui avaient pour religion naturelle le polythéisme, et pour forme sociale la république. Mais il est d«ns la destinée des races héroïques de s'exterminer elles- ' mêmes, comme les fils de la terre, nés des dents du dragon. Les guerres incessantes qui remplirent l'histoire grecque jusqu'à la conquête romaine eurent pour résultat l'introduction et l'extension progressive de la servitude. Des esclaves africains ou asiatiques, successivement affranchis, remplacèrent peu à peu l'ancienne race hellénique. Le polythéisme et la république ne répondaient plus aux besoins de cette population nouvelle. Le panthéisme égyptien et le monothéisme sémitique lui convenaient mieux que la religion républicaine d'Homère et de Phidias, et la monarchie traduisait dans la. politique ces dogmes plus conformes au caractèredes races dégénérées. La Grèce n'était désormais qu'une province de l'Asie; sa dernière lutte contre la pensée orientale fut comme la crise qui termine une maladie mortelle.

C'est par leur colonie de Kyrène que les Grecs commencèrent à avoir des rapports suivis avec les Égyptiens. Entre l'Egypte et la Kyrénaïque se trouvait la grande oasis, consacrée à Amoun, le Dieu adoré à Thèbes, dans la haute Egypte. Amoun, que les Grecs appellent plus souvent Ammon, parce que cette formr

rappelle le mot qui dans leur langue signifie sable, était un Dieu solaire*, et il semble que ce caractère aurait dû le faire rapprocher d'Apollon et d'Hèraklès; mais Amoun était le Roi des Dieux, le Seigneur du cieP; c'en était assez pour 'qu'il fût confondu parles Grecs avec Zeus. Comme Dieu générateur, il rappelle le père des Dieux et des hommes; Zeus verse sur la terre ses pluies fécondes, Amoun répand sur l'Egypte les eaux du Nil'; sous la forme du bélier, sa vivante image, il a fait jaillir au milieu du désert* la fontaine «acrée, tour à tour glacée, tiède et bouillante*, qu'on nommait la Fontaine du Soleil. Au milieu de l'oasis qu'arrosait cette fontaine s'élevait le temple du Dieu, dont l'oracle, souvent consulté par les Grecs, répandit parmi eux le nom et le culte de Zeus-Ammon. On rapprocha cet oracle de celui de Zeus Dodonéen et on essaya de les rattacher l'un à l'autre. L'oracle de Dodone, dont la réputation commençait à baisser, revendiqua cette parenté ; les prophétesses racontèrent que deux colombes noires s'étaient envolées de Thèbes et étaient venues établir des oracles de Zeus, Tune en Grèce, Tautre en Libye. Hérodote prend des informations en Egypte; les prêtres lui disent que ce sont deux femmes de Thèbes, enlevées par des pirates phé-

* Jablonski, Panth. .Egypi., lib. IF, cap. ii. - De Rougé, Notice sommaire des monuments égypt. du Ijouvre. ^ ChampoUion, Panthéon Égyptien. (Cnouphis-Nilus.) '* Servius, ad jf^neid., iv 196.

5 Diodor. Sicul., xvii, 50.

niciens, qui ont insUlué les deux oracles : a Com* ment a\ez-vous pu savoir cela? dit Hérodote. — Nous avons longtemps cherché ces femmes sans les trouver, répondent les prêtres, mais plus tard, nous avons reçu des renseignements. » Hérodote, satisfait de cette réponse, croit avoir trouvé là Texplication de Thistoire des colombes noires*.

Les échanges d'idées étaient encore plus faciles entre la Grèce et TAsie qu'entre la Grèce et TÉgypte. L'Asie Mineure, traversée par tant de migrations, était habitée par des populations, très-diverses; quelques-unes, appartenant à la famille indo-européenne, servaient de lien entre les colonies grecques des côtes de T Archipel et les nations d'origine différente qui occupaient l'intérieur du pays. Les peuples de race syrienne, en rapport, d'un côté avec les Égyptiens, de l'autre avec des nations iraniennes et scythiques, exerçaient leurs aptitudes commerciales jusque dans lô domaine des idées. Les oppositions qui devaient exister entre les croyances, comme entre les races, disparurent par des échanges multipliés. Aussi les religions de la Syrie et de l'Asie Mineure présentent-elles, sous leur diversité apparente, un caractère commun : elles tendent à l'unité par le dualisme. Ce n'est pas, comme en Perse, l'antagonisme du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres ; chez ces peuples, plus sensuels que guerriers, la dualité implique l'amour, et non la lutte.

* Herodot., ii, 54.

La tcTre et le ciel, la femelle et le mâle, la matière et Icsprit, reparaissent sous différentes formes, et finissent par se résoudre dans la grande unité de la nature. La divinité a souvent, chez ces peuples, un caractère hermaphrodite, et leur religion n'a qu'un pas à faire pour arriver au monothéisme.

Quand les Dieux étrangers pénètrent en Grèce, ils se confondent avec les Dieux helléniques, et réciproquement quand ceux-ci sont transportés chez les barbares, ils y prennent les traits des divinités indigènes. Par suite de ces assimilations, les types se transforment au point qu'il devient presque impossible de les reconnaître. Il semble qu'il n'y ait rien de commun que le nom entre l'Artémis grecque, cette vierge austère et sauvage qui chasse au clair de lune dans les forêt d'Arcadie, et la grande Déesse d'Ephèse, dont la poitrine est toute chargée de mamelles, le front couronné de tours et lé corps enveloppé d'une gaine, d'où sortent des têtes de lions, de cerfs et de taureaux. Ces caractères annoncent une Déesse de la fécondité, et rappellent la Kybèle des montagnes de Phrygie, assise sur le dos des lions, celle que les Grecs confondent avec Rhéiè, la mère des Dieux. D'un autre côté, Kybèle présente une frappante analogie avec l'Astartè sidonienne, la reine du ciel, adorée à Cypre sous le nom d'Aphrodite. Un même symbole se traduit de part et d'autre sous des formes presque identiques ; le Phrygien Attys et le Phénicien Adonis semblent être le même personnage, et on remarque dans les deux légendes la même pré-

pondéra nce du principe féminin. Ces rapprochements n'avaient pas échappé aux Grecs; comment donc s'expliquer que la môme Déesse ait pu être identifiée avec trois divinités aussi différentes qu'Artémis, Rhéiè, et Aphrodite? C'est qu'une traduction exacte est aussi difficile à faire dans les religions que dans les langues; il n'y a pas de véritables synonymes, et il faut se contenter d'à peu près. Là où le polythéisme reconnaît des principes distincts, les religions unitaires ne voient que les attributs multiples d'une puissance unique ; les Grecs, selon celui de ces attributs qui leur semblait prédominant, assimilaient les Dieux des barbares à telle ou telle divinité du panthéon hellénique.

Les peuples de la Syrie et de l'Asie Mineure adoraient la force productrice de la nature manifestée sous des aspects divers ; tantôt c'est la lune, réglant par ses phases périodiques la naissance, le développement et la mort des productions terrestres; c'est l'Artémis d'Éphèse ou l'Artémis taurique. Tantôt c'est la terre, base immobile, mère féconde de tous les êtres, une et multiple, la matière qui revêt toutes les formes, la substance commune des choses ; c'est la Kybèle de rida, que les Grecs nomment Rhéiè. D'autres fois, la puissance créatrice apparaît dans le plus mystérieux de ses actes, la génération ; source de la vie universelle, elle règne des profondeurs du ciel aux gouffres de la mer par l'irrésistible attrait de la volupté. A Babylone on l'appelle Milytta, en Syrie Baalthis, c'est-àdire la Maîtresse, Notre-Dame. Les Juifs la nommen'

3i0 INFLUENCE DE L'ORIENT

la Reine des cieux^ Elle navigue au milieu des étoiles, elle glisse sur l'écume des vagues, et son astre éclatant guide les matelots phéniciens à Cypre, à Cythère et sur toutes les côtes de la Grèce, où on l'adore sous le nom d'Aphrodite Ouranie, la céleste. C'est la même Déesse qu'on adore à Hiérapolis, la ville sainte, et que le traité de la Déesse syî^ienne , attribué à Lucien , confond avec Hère, probablement à cause de sa qualité de reine du ciel. Les Romains la retrouvèrent à Carthage et ridentifièrent avec Junon, divinité italienne qui répond à Hère, et qui n'est qu'une forme de la grande Déesse pélasgique Diônè, mère d'Aphrodite selon Homère.

A côté de la Déesse qui, dans la religion de TAsie Mineure et de la Syrie, personnifie la force productrice de la nature, on trouve un Dieu qui en représente le principe mâle et générateur.^ Les Phrygiens le nomment Pappas, le Père^ les Phéniciens Baal, le Seigneur j Adon ou Adonaï, le Maître^ Moloch, le Roi. Il est probable que ces titres divers étaient donnés à un Dieu unique ; mais les Grecs, selon les lieux et selon les temps, l'assimilèrent à des divinités très-différentes. En Crète, Moloch se confond avec Kronos ; sans doute, parmi les attributs du Dieu, les Cretois ont été surtout frappés de son ancienneté; les Hébreux appellent leur Dieu l'Éternel ou TAncien des jours. Le Dieu auquel les Phéniciens sacrifiaient des enfants devait d'ailleurs

• Jéréraie, xliv, 17, 18, 19.

ET DE hk PHILOSOPHIE. 321

rappeler aux Grecs ce vieillard qui dévore ses fil^, le Temps qui détruit tout ce qu'il a fait naître. Quant au nom même de Moloch, on a cru le retrouver dans Tépithète de [hdXiyp^ donné à Zeus, et qui chez les Grecs signifie doiiXy bienveillant.

Partout où les navigateurs phéniciens établissaient un comptoir, ils élevaient une colonne à leur Dieu national, Baal Melkarth, le Seigneur Roi de la ville*, qui les guidait dans leurs courses maritimes comme T Arche d'alliance guidait les Hébreux dans le désert. On croit que c'est de ce nom de Melkarth que les Grecs ont fait Melikerte, surnom qu'ils donnaient à Palémon, patron des navigateurs. On a supposé aussi que ce même nom, écrit de droite à gauche par les Phéniciens et lu de gauche à droite par les Grecs, aurait pu, parla ressemblance des lettres dans lancienne écriture, faire prendre le Dieu tyrien pour Hèraklès. Mais cette assimilation peut s'expliquer par des analogies plus réelles : les expéditions aventureuses du Dieu, symbole de celles des Phéniciens eux-mêmes, devaient rappeler aux Grecs les exploits du Héros qui personnifiait pour eux le travail civilisateur. Le Dieu phénicien est d'ailleurs comme Hèraklès une divinité solaire; il s'avance de victoire en victoire jusqu'aux mers occidentales, et ses colonnes, élevées aux limites du monde, marquent le terme de sa course, le point où le soleiLse couche dans l'Océan.

* Le radical Carth se retrouve dons plusieurs noms de villes, Carthage, Cariath-Sepher, Gariath-Arbé.

322 INFLUENCE DE L'ORTENT

Le caractère solaire d'Hèraklès explique plusieurs traits de sa légende qui se retrouvent à la fois chez les Grecs et chez divers peuples asiatiques. La mort volontaij^e d'IIèraklès sur le bûcher de TŒta rappelle une cérémonie religieuse célébrée en Cilicie en Thonneur du Dieu Sandon, identifié par les Grecs avec Hèraklès ; ce Dieu paraît d'origine assyrienne, et Sardanapale n'en est peut-être qu'une forme, comme Sémiramis n'est qu'une forme de Derketo, la Déesse de Syrie. A Tarse, dont la fondation est attribuée tantôt à Sardanapale, tantôt à Sandon ou à Hèraklès, on célébrait la fête du du Dieu en brûlant son image sur un bûcher*. Cet usage, qu'on peut rapprocher de la légende du Phénix et des bûchers élevés en Palestine et à Carthage en l'honneur de Moloch, ne suffit pas cependant pour faire attribuer une origine étrangère à la tradition de la mort d'Hèraklès. Un même symbole peut se produire spontanément chez plusieurs peuples, parce que toutes les traditions ont une source commune, le spectacle de la nature. Le Dieu qui meurt sur le bûcher de l'Œta, c'est le soleil qui disparaît dans les flammes du couchant. Puis, par la prédominance de l'élément humain dans les mythes religieux, la mort volontaire du Héros devient le type de la rédemption par la douleur; purifié par le feu, dégagé des liens terrestres, couronnant ses travaux héroïques par un suprême sacrifice, il gravit le dernier degré de l'apothéose, et, accueilli

* Dion Chrvsost. Orat. xxxtii.

dans rOlympe, il épouse Hèbè, la jeunesse éternelle.

La servitude d'Hèraklès chez Eurysthée, comme celle d'Apollon chez Admète, est également un mythe solaire : Tastre bienfaisant met son infatigable activité au service de Fhomme, qui lui est pourtant bien inférieur. La fable d'Omphale représente une idée analogue, mais sous une forme étrangère au génie de la Grèce primitive et qui laisse diviner une origine asiatique. Le Héros, ou plutôt le Dieu lydien que les Grecs lui ont assimilé, devient Tesclave d^une femme. Omphale, devenue, dans la légende hellénisée, une reine de Lydie, était une des formes de cette grande Déesse de la nature qui, dans les religions de l'Asie Mineure 'et de la Syrie, domine en général le principe actif et créateur. L'Hèraklès lydien filant la quenouille et revêtu d'habits de femme rappelle les Dieux hermaphrodites ou énervés qui représentent, dans ces religions, les défaillances périodiques de la vie universelle. Le soleil perd pendant l'hiver son énergie féconde, les phases décroissantes de la lune ressemblent à une mutilation, suivie bientôt de la mort de l'astre et de sa renaissance. Dans certains pays de l'Asie la lune était un Dieu qu'on adorait sous le nom de Mèn, tandis que dans d'autres c'était une Déesse, comme chez les Grecs, qui l'appelaient Mené. Les Allemandes, qui apparticn. nent à la famille iranienne, disent : die Sonne^ der Mond^ LA soleil, le lune. Ces différentes habitudes de langage ont dû produire chez les peuplçs dfe l'Asie V

neure une certaine indécision sur le rôle respectif des deux astres dans la nature, et peut-être sont-elles pour quelque chose dans le caractère androgyne de leurs divinités.

Le couple divin qu'on retrouve dans toutes ces religions se compose d'une Déesse au caractère viril et .d'un Dieu efféminé. Le grand générateur, le Seigneur et le Père, TAdonis de Syrie ou le Phrygien Attys, est subordonné à la Mère universelle; ilTadore comme un prêtre et comme un amant. Mais l'engourdissemeni succède aux ardeurs frénétiques, Tastre épuisé, lune ou soleil, perd son énergie féconde ; c'est la mutilation d' Attys, la mort d'Adonis. Dans leur sens le plus général, ces symboles expriment les alternatives incessantes de création et de destruction qui constituent la vie du monde. L'explication que donne de Jia légende d* Attys le philosophe Salluste' est vraie dans son ensemble, quoique un peu subtile dans la forme, comme toutes les interprétations platoniciennes. « Ces choses, dit-il en terminant, ne sont jamais arrivées, mais elles sont toujours ; la parole les traduit comme successives, mais l'esprit les voit simultanées. »

La mutilation d'Ouranos dans la Théogonie d'Hésiode rappelle la mutilation d' Attys, et les deux traditions ont probablement une origine commune. On retrouve une idée analogue dans cette légende bizarred'après laquelle Typhaon, dans sa lutte contre Zeus, lui aurait coupé

* Sallust., de dits et numdOt iv.

les nerfs des pieds et des mains. Apollodore* donne pour théâtre à cette fable la Syrie et la Cilicie, deux pays où les défaillances de la force créatrice étaient exprimées dans la religion par l'image d'un Dieu énervé. La mort du troisième Cabire de Samothrace, celle de Zagreus^ le Dionysos des mystères orphiques, doivent venir de la même source.

Quoique Kybèleait été d'assez bonne heure confondue avec Rhéiè, Attys ne fut jamais complètement adopté par la religion grecque; on en fit simplement un berger aimé d'une Déesse, comme Anchise, qui peut bien être le même personnage plus hellénisé. Mais on transporta peu à peu à Dionysos la physionomie efféminée d' Attys; on lui donna Kybèle pour nourrice. Un Dieu phrygien dans un rapport étroit avec Attys, et qui peutr être n'en était qu'une forme, Sabazios, passa tantôt pour le père, tantôt pour le fils dé Dionysos, quelquefois même fut confondu avec lui. Dionysos est le plus récent des Dieux de la Grèce ; ses allures, si différentes de celles des Dieux d'Homère, trahissent son origine asiatique. Ses fêtes ont le caractère fanatique et désordonné du culte phrygien. Des énergumènes parcouraient les rues en agitant des serpents et en criant : Attès ! Hués ! Evoi I Saboi ! et invitaient les passants à se faire initier*. C'est, comme je Pai dit, à la faveur des cultes mystiques que les reUgions orien-

* Apollodor., Biblioth., i, 6.

^ Demosth.) de Corotia^

5» IHFLCERGB DB L'ORIEKT

taies envahirent la Grèce et dénatar&rent THdlénisme primitif.

n y a dans ces religions un singulier mélange d*asoëtisme et de sensualité. Le témoignage des Juifs et des chrétiens s'accorde sous ce rajqport avec celui des Grecs. Ces prêtres mendiants qui semutilaient de leurs propres mains et se déchiraient les épaules à coups de fouet, avaient une fort mauvaise réputation. Leurs habits de femmes et leur démarche lascive inspirent autant de dégoût à Apulée qu'à saint Augustin. Les prophètes hébreux emploient continuellement le mot de prostitution en parlant des cultes syriens, et il y a là quelque chose de plus qu'une métaphore ; la prostitution avait un caractère sacré à Babylone, à Hiérapolis et enLydie; c'était un tribut payé à la grande Déesse de la génération et de la volupté.

Les bons citoyens protestaient en Grèce, comme les prophètes en Judée, contre l'invasion de ces religions sensuelles. Mais en Judée comme en Grèce les cultes étrangers trouvaient toujours un appui dans les femmes. En tout temps leur faiblesse physique les porte à la dévotion; né pouvant tourner leur activité vers la vie politique, elles se rejettent sur les jeûnes, les abstinences et les pratiques superstitieuses. Leur nature nerveuseles entraînaitsurtout vers les cultes mystiques où la mort et la résurrection d'unDieu étaient célébrées par des alternatives de douleur bruyante et dejoiepassionnée. Les femmes de Jérusalem s'assemblaient à l'entrée du temfile, vers te nord, pour pleurer Tham-

miiz' ; C'était le nom d'Adonis. A Alexandrie, elles venaient le contempler sur sa couche funèbre, « le bel adolescent aux bras roses, le jeune époux de dix-huit ou dix-neuf ans ; ses baisers ne piquent pas, car un blond duvet ombrage encore ses lèvres. Que Kypris se réjouisse de posséder son époux ! » On les étendait Tun près de Tautre sur des tapis « plus doux que le sommeil, » parmi des plantes hâtives aux fleurs éphémères : « Qu'il est charmant sur son lit d'argent, avec son premier duvet sur les joues, le cher Adonis, aimé même dansl'Achéron*! »

Le siège principal du culte d* Adonis était à Byblos ; sa légende s'y était localisée; c'était là, dans les forêts du Liban, que le sanglier l'avait blessé, et tous les ans, à pareille époque, le fleuve qui portait son nom se teignait d'un rouge de sang. Alors c'était un grand deuil dans tout le pays; on se frappait la poitrine, on se lamentait sur la mort du Dieu et on menait ses funérailles; le lendemain il montait au ciel et on célébrait sa résurrection. Des rapports s'étaient établis entre le culte d'Adonis et celui d'Osiris ; chaque année une tête enveloppée de papyrus venait en sept jours d'Egypte à Byblos'. Les Alexandrins confondaient les deux Dieux dans un même culte% et la ressemblance des symboles justifie cette confusion. Osiris rappelle à la

* Ezéchiel, viii, i4.

« Théocrit., Idpll, xt.

' Lucian., de dea Syria.

♦ Suidas, r» HpoLtvMi.

fois Zagreus, Adonis et Attys; comme Zagreus il est mis à mort par son frère, comme Adonis il est pleuré par son épouse, comme Attys il perd sa foroe génératrice. Ces analogies avaient frappé les anciens; après avoir expliqué les mythes de la Phrygie et de la Phénicie, Macrobe ajoute : « La même pensée religieuse se retrouve chez les Egyptiens dans la mort d'Osiris pleuré par Isis. 11 est facile de reconnaître dans Osiris le soleil, et Isis n'est autre que la terre ou la nature. Comme pour Attys et Adonis, la succession des saisons est représentée dans la religion égyptienne par des alternatives de deuil et dejoie*. »

Le traité dlsis et d'Osiris, attribué à Plutarque, donne du mythe égyptien une explication plus large : Osiris est le principe générateur, manifesté soit par le soleil, soit par le Nil qui féconde TÉgypte ; les fêtes par lesquelles on célébrait son corps perdu et retrouvé répondent aux phases successives de la végétation et aux travaux de Tagriculture. La mort etla résurrection d'Adonis représentent de même la disparition des graines et la germination des plantes, aussi est-il souvent pris pour le fruit ; on lui consacre les plantes précoces et les fleurs prinlanières, la laitue, Tamandier, Panémone. Cornutus fait remarquer les rapports de ces sym" boles avec les mystères d'Eleusis ; les mêmes idées y étaienl représentées par les mêmes images, Korè par le blé, Dionysos par la vigne. Les périodes alternées

* Macrob., Satumal., i, 2.

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de la vie et de la mort dans la nature ont dû frapper également tous les peuples, et le génie symbolique des religions primitives a dû les traduire partout sous des formes à peu près semblables. S'il y à eu des emprunts, ils ont été réciproques et n'ont porté que sur quelques détails ; encore fallait-il que ces détails n'eussent pas un caractère trop local; ainsi, selon la remarque d'Eudoxe, Dionysos, que les Grecs assimilaient à Osiris, n'avait aucun rapport avec le Nil, et Dèmèter, confondue avec Isis, ne présidait pas à l'amour, parce que cette fonction, attribuée par les Égyptiens à Isis, appartenait chez les Grecs à Aphrodite.

Le taureau Apis, né d'une vache fécondée par un rayon de lumière, était regardé comme l'incarnation vivante d'Osiris*. Dionysos est quelquefois appelé le Dieu au visage de taureau', mais les sculpteurs lui donnent la forme humaine, comme à tous les autres Dieux ; à peine est-il quelquefois figuré avec de petites cornes sur le front. Le culte des animaux, si populaire en Egypte, ne fut jamais adopté par les Grecs. Au lieu de chercher à pénétrer le sens de ce symbolisme tout à fait apposé à leurs mœurs, ils imaginèrent, pour Texpliquer, une fable qu'ils rattachèrent, selon leur habitude, à leur propre mythologie : ils racontèrent que, dans la guerre contre les Géants, les Dieux s'étaient sauvés en Egypte et s'y étaient cachés sous la

« Plutarch., de /*. et Otir * Hymn. Orphie, xtv.

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forme de divers animaux ; de là vient, disaient-ils, le culte que ces animaux reçoivent des Égyptiens*.

Quoique les anciens et les modernes aient donne plusieurs explications du nom de Sarapis', tous s'accordent à reconnaître les rapports intimes qui rattachent Apis et Osiris au grand Dieu d'Alexandrie. Le taureau divin, dont la sépulture vient d'être retrouvée dans les ruines du Sarapeion*, était réuni par sa mort à celui dont il était la vivante image. Sarapis, c'est Apis mort, c'est Osiris roi de l'Amenthi, c'est le soleil dans Thémisphère inférieur. A la marche de l'astre créateur dans les deux régions du ciel, répondent les inondations et les décroissances du grand fleuve qui féconde rÉgypte. Il tient la clef du Nil, il ouvre et il ferme les portes de la vie, il est le principe caché de la naissance et de la mort. Sa magnifique statue ressemblait aux images de Zeus ; c'est qu'en effet il est le Zeus souterrain, rinvisible, celui qu'on ne nomme pas, le Dieu des profondeurs. Le vieux monde, avec cette intuition prophétique des mourants, sentait l'approche des immenses ténèbres, et dans les angoisses de Tagonie prochaine il n'invoquait plus que le Dieu des morts. Quand le grand temple de Sarapis tomba sous le marteau des émissaires de Théodose, et avec lui cette bibliothèque d'Alexandrie où s'étaient amoncelés tous

* Diodor. Sicul., i, 86. • > Jablonski, Pawth. Mgypt., ii, 5 et iv 3.

s Mariette, Renseignements sur les ApiSf dans les bulletins de l'Athenseum français, 1855.

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ET DE LA PHIiOSOPHIE. 331

les trésors de la pensée humaine, les derniers fidèles de la religion proscrite virent bien que tout était fini et que la civilisation tout entière était ensevelie sous les décombres. Des hommes impies, disait Eunapios, ont renouvelé la guerre des Géants contre les Dieux ^ Mais cette fois les ennemis des Dieux remportaient la. dernière victoire ; plus de temples sur la terre, plus de piété dans les âmes, les Dieux vaincus remontaient dans le ciel inaccessible, loin des blasphèmes du monde condamné. C'était donc en vain que TÉgypte avait été si longtemps la terre aimée des Dieux et Fimage même du ciel. « Désormais, disent les livres d'Hermès Trismégiste*, la religion sera proscrite, et cette terre sainte, toute couverte de temples, sera remplie de morts et de tombeaux. Egypte, Egypte, il ne restera de tes religions que de vagues récits que la postérité refusera de croire ; des mots gravés sur la pierre et racontant ta piété. Le Scythe ou Tlndien ou quelque autre barbare habitera l'Egypte; la divinité retournera au ciel, l'humanité mourra abandonnée, et TÉgypte sera déserte et veuve des hommes et des Dieux. »

< Eunap., jEdesius.

* Herm. Trism., Asclepius, n.

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