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INFLUENCE DE L'ORIENT ET DE LA PHILOSOPHIE

les lois s'établissent, tout s'agite et travaille comme Tinfatigable soleil qui chasse les ténèbres et dessèche les marais. Apollon etHèraklès, le prophète et le héros du (5el, planent sur eette période lumineuse de l'histoire, avec la vierge au clair regard, symbole du génie politique de la Grèce. Au lieu de ces nuages d'aurore qui enveloppaient les Dieux de l'épopée, la lumière transparente et immobile de Tété découpe à l'horizon des formes nettes et précises, qui semblent taillées dans le marbre. Les rêves sont partis avec les fleurs du printemps, et l'âge viril n*a plus qu'à récolter les dons sacrés de Dèmèter, fruits de l'activité humaine fécondée par les célestes influences.

Cependant les lumières du ciel diminuent, les nuages s'amassent, le vent fait tomber les feuilles jaunies, le soleil énervé de l'automne dore les derniers fruits de la terre, et les hommes, fatigués du travail du jour, le regardent décliner vers TOccident. Et lui, il invite l'univers à la fête tardive des vendanges, et pendant rivresse de la mystique orgie il révèle les secrets de la mort. Les peuples, avides de repos, se pressent sur les pas du libérateur, qui verse l'oubli des maux dans la coupe de l'initiation. Il n'y a plus d'espérance pour la terre, la liberté est morte avec la justice et les anciennes vertus^ la tempête a balayé tout ce qui faisait aimer la vie, l'inévitable nuit et le grand hiver vont envelopper la nature et l'histoire, et le monde vieilli n'a plus qu'à suivre au tombeau son dernier Dieu.

Outre ces transformations normales de la pensée re-

ligieuse qui correspondent aux différentes périodes de Fhistoire grecque, il y avait pendant chacune de ces périodes autant de nuances dans la religion que dans la politique et dans la langue, et lei caractère des diverses branches de la race grecque se traduisait par la variété des mythologies locales aussi bien que par celle des dialectes et des formes de gouvernement. Dans les monarchies, Tunité politique et religieuse absorbe les patois et les cultes locaux, la vie est concentrée dans une capitale, l'histoire du peuple se confond avec celle d'une famille régnante, et une pensée unique anime tout le corps social. Mais en Grèce le lien fédéral n'étouffe pas la vie mobile et multiple des communes, l'autonomie des républiques s'appuie sur les dialectes, sur les traditions nationales, sur les cultes locaux. Les mythes héroïques ne sont qu'une forme idéale du sentiment de la patrie et se confondent avec l'histoire primitive des villes. Ainsi le culte de Minos est particulier à la Crète, celui de "Kadmos à la Béotie, celui de Thésée à l'Attique.

Quand les Grecs croyaient retrouver leurs Dieux dans les Dieux des autres peuples, ces assimilations n'étaient jamais exactes, de même qu'on ne peut faire une traduction vraiment littérale. H y a plusieurs religions, comme il y a plusieurs langues, parce que chaque peuple conçoit les idées et les exprime selon son génie et son caractère. Mais les tribus grecques ne différaient entre elles que comme les enfants d'une même famille ; leurs dialectes ne constituaient pas des

langues différentes ; il y avait toujours les mêmes racines et les mêmes lois grammaticales; on retrouve aussi les mêmes conceptions religieuses sous Tinfinie variété des symboles et des mythes locaux de la Grèce; la forme peut varier, Tesprit est le même. C*est cet esprit général du polythéisme que je voudrais exposer dans ce dernier chapitre. J'ai dû commencer par rappeler sommairement les transformations dans le temps et les variétés dans T espace qui, pour les religions, comme pour les peuples, sont les conditions de la vie réelle ; il me reste à exposer dans son ensemble la vie idéale de THellénisme, à Texaminer en dehors de ses phases et de ses dialectes. Je ne reviendrai pas sur les caractères spéciaux de chacun des types divins, que je croisavoir assez indiqués dans les chapitres précédents, je me bornerai à dégager les idées générales, à en montrer l'origine et l'enchaînement logique, à faire enfin le résumé de la théologie grecque. J'aurais aussi à étudier les conséquences morales et politiques de rilellénisme, car la morale n'est que l'application de l'idéal religieux à la vie des sociétés, et se rattache au dogme comme une conséquence à son principe. Mais j'ai traité ce sujet dans un autre ouvrage, qui est le complément naturel de celui-ci*.

Les impressions qui nous viennent du dehors et qui forment l'objet immédiat de la connaissance |ne sont que des rapports divers entre nous et des causes in-

* De la Morale avant, les philosophes, 1 vol.

connues qui ne se révèlent à nous que par leur action. Ces puissances multiples, manifestées par le spectacle changeant des apparences, nous ne savons rien de leur nature, si ce n'est qu'elles sont des forces, puisqu'elles agissent sur nous. A notre tour nous réagissons sur elles et nous leur résistons, car F homme aussi est une force, c'est-à-dire un principe de mouvement. Cette double série d'actions et de réactions nous fait concevoir le monde dont nous faisons partie comme un ensemble de forces qui agissent les unes sur les autres. C'est ridée qui naît spontanément delà première impression de la nature sur Tesprit humain, le dogme fondamental de la révélation primitive.

Mais l'ordre des mouvements dans le temps et dans l'espace nous montre dans les causes qui les produisent, non-seulement des forces, mais des lois, et c'est là encore un caractère commun à l'homme et aux puissances extérieures ; nous sentons une loi en nous comme nous y sentons une force ; parmi les formes possibles de notre activité, il y en a une que nous concevons comme plus belle et meilleure, comme plus conforme à notre nature. Cette règle intérieure qui vit en chacun de nous n'est pas imposée à l'homme ni distincte de lui, elle n'est pas non plus son œuvre ni la conception abstraite de sa pensée, elle est lui-même, puisqu'elle est sa conscience. L'hoînme trouve donc en lui-même l'idée d'une loi vivante, comme il y trouve celle d'une force libre, et c'est d'après ce type et ce modèle qu'il conçoit les forces et les lois de Tunivers.

Cette première phase de la révélation représente la religion de Tépoque pélasgique. D'après un passage d'Hérodote que j'ai plusieurs fois rappelé, les anciens Grecs, avant de connaître les fonction spéciales des différents principes du monde, les désignaient collectivement sous le nom de Lois, à cause de Tordre qu'ils établissent dans l'ensemble des choses. Cette conception, dans sa simplicité toute primitive, dépasse déjà de beaucoup celles des peuples barbares. Tous, en effet, s'arrêtent à la notion de la force ; seule, la religion grecque s'élève dès l'origine à l'idée de la loi. Cette idée, qui brille à la fois dans riiarmonie du monde et dans la conscience humaine, la Grèce la réalisera un jour dans son œuvre. Les Lois étemelles, qui se révèlent aux sens par la beauté, à l'esprit par la justice, serviront de modèles aux créations diverses de la statuaire et aux constitutions républicaines des cités. L'art grec et la morale grecque sont les conséquences magnifiques des principes fondamentaux de l'Hellénisme, la pluralité des causes, l'indépendance des forces, l'harmonie des lois.

J'ai nommé révélation cette intuition générale de l'ordre universel, parce qu'elle est éclose spontanément et sans effort de la .pensée humaine au contact du monde extérieur. Ce n'est pas par une réflexion tardive que l'homme a deviné les principes vivants du monde sous les apparences mobiles. Quand vous apercevez un de vos amis, quand vous entendez sa voix ou son pas, vous le reconnaissez, vous dites : Le voilà ; cepend?

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son pas, sa voix et même son corps ne sont pas lui, ce sont seulement des signes de sa présence; mais lui, sa personne, c'est le principe intime de sa vie, de ses actes, de ses sentiments et de ses idées, car s'il ne faisait rien, ne sentait rien et ne pensait rien, il ne serait pas quelqu'un. De même, les apparences qui constituent le monde des corps ne sont pas les principes eux-mêmes, ils ne sont qjue la révélation de leur existence, le produit de leur action. Le ciel, la terre, les astres, les éléments n'ont été, dès l'origine, pour l'esprit humain, que les effets sensibles et palpables de causes inconnues. Ces causes, que la religion appelle les Dieux, sont à la fois les lois physiques du monde et les lois morales des sociétés. Pendant la grande période historique de la Grèce le caractère physique des symboles s'effaça presque entièrement derrière leur aspect social, pour reparaître après la chute des républiques, comme la pâte d'une peintui:e dont on aurait enlevé les glacis.

Tous les développements ultérieurs delà pensée religieuse étaient contenus en germe dans la révélation primitive. Ces développements furent l'œuvre de la poésie. Quand nous nous éveillons au milieu d'une campagne, nous embrassons d'un premier regard l'ensemble du paysage jusqu'à l'extrême horizon; mais nous ne connaissons tous les détails de ce tableau multiple que par une attention successive. De même, après que la vérité se fut révélé^ à lui dans son ensemble, l'homme eut besoin, pour saisir la liaison des principes, l'enchaîne-

ment des effets et des causes, d'un examen réfléchi, d'un travail volontaire, dont le résultat fut une véritable création de la pensée, ej tel est le sens littéral du mot 7:o(Y;(jtç, poésie. L'œuvre théologique des poètes consista, au témoignage d'Hérodote, à distinguer, d'après leurs fonctions, les principes actifs de Tunivers, à déterminer leurs rôles respectifs, à les classer et à les nommer. Ce furent eux qui exposèrent la filiation des lois naturelles ou Théogonie, les oppositions et les accords des complémentaires ou Théomachies et Hiérogamies, les forces soumises et réglées par les lois ou Titanomachies. Ainsi, conformément à la marche générale de l'esprit humain, les vérités générales se confirmaient par l'analyse, les détails se classaient dans l'ensemble, et une vue plus claire et plus distincte des lois éternelles complétait, sans l'ébranler, la vague intuition des premiers jours.

Ce travail des poêles, développement des dogmes généraux de la révélation pélasgique, quoique moins individuel et moins réfléchi que ne le fut plus tard celui des philosophes, ne pouvait avoir ni Tunité ni l'évidence de cette révélation elle-même, qui s'imposait avec l'autorité d'un axiome parce qu'elle avait germé spontanément sur le sol vierge de l'esprit humain. Mais les divergences de détail, fruit naturel de la diversité des intelligences, constataient une émulation active dans la recherche de la vérité, et de cette libre concurrence des esprits sortait, non pas la certitude, qui serait le sommeil de l'âme, mais une lutte

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fi'iHiiJe contre les éternels problèmes et une aspiraiIdii incessante vers l'idéal. Quant à la forme employée ji;n- les poètes et qu'on nomme l'anthropomorphisme, dit' leur élait imposée à la fois par les conditions du l;iri;,'age poétique et par le caractère même de la révéliiliiin première qui avait son point de départ dans la iiiUiire humaine. Ce n'est pas une assimilation arbiliiiire, c'est une nécessité logique : noire esprit n'adnii'l pis d'efTet sans causes, tout mouvement suppose iiiH' force, toute action régulière une loi; les actes iliml nous ne trouvons pas le principe en nous-mêmes, imiis les rapportons à des causes extérieures; ces nitises sont des forces, puisqu'elles agissent, et |iui;>que leur action est régulière, elles sont des lois. .S;iiis ce caractère qui leur est commun avec lui, riiiimme ne les connaîtrait pas, c'est donc avec raison qu'il les conçoit à son image.

(ii'i ioit s'arrêter celle assimilation, et où commenci'iil les différences? On peut les résumer en disant (|iu' les Dieux sont et que l'homme devient. Celte disliticticna besoin d'êlre éclaircie par des exemples, |iai'eeque la tangue française ne peut rendre celte idi'c d'une perpétuelle naissance qui est contenue diiiis le mot grec Yivo[jiai. La nature nous offre dans les corps simples, dans les éléments, le type visible lie l'oiistence, dans l'animal et dans la plante celui dr lit vie. Les principes élémentaires des choses sont iiiaUérables et incorruptibles; toujours identiques à f iix-niêmes à travers leurs manifestations mutliples,

ils se prêtent sans se donner, et entretiennent toute vie sans vivre eux-mêmes; aussi ne peuvent-ils ni vieillir ni mourir. Les individus vivants, au contraire, ne se ressemblent pas à eux-mêmes deux instants de suite, le temps les transforme et les altère sans cesse, et sans la continuité des métamorphoses on ne reconnaîtrait pas Tenfant dans le vieillard. Enfin cette succession d'apparences est limitée dans la durée : ils n'étaient pas hier, ils ne seront plus demain. La mort, dernier terme de cette évolution qui commence à la naissance, apporte une éclatante différence entre la vie changeante et Texistence immobile ; elle forme la suprême différence entre Fhomme et les Dieux. La poésie, qui définit chaque être par son caractère essentiel, distingue toujours les hommes mortels des Dieux qui sont toujours.

Cependant cette différence nous irrite et nous humilie , nous envions l'éternité des lois du monde, et nous leur demandons ce qu'elles ferontde nous, quand elles nous auront repris les éléments qui composaient nos corps. Que les plantes et les animaux, nos compagnons dans la vie, se résignent s'ils le veulent à n'être que des esclaves soumis, des incarnations passagères de ces forces indifférentes qui les absorbent dans leur immensité ; l'homme se sent une personne et non une chose, une unité et non une fraction. Sa volonté libre limite leur toute puissance et lui donne un perpétuel démenti; sa conscience proteste contre l'idée du néant, et il veut savoir ce qu'il deviendra en sor-

tant du monde changeant des apparences. Mais par- , dessus tout, le cœur s'indigne contre cette odieuse tyrannie de la mort qui brise les liens sacrés formés pendant la vie. Nos protecteurs et nos amis, esprits des ancêtres, âmes des héros et des saints, vous tous, innombrables, qui avez franchi avant nous les portes deTinconnu, ô morts, où êtes-vous?En nous léguant l'héritage de vos pensées, de vos bienfaits et de vos exemples, qu*avez-vous conservé ? Cette seconde vie à laquelle les plus sceptiques d'entre nous voudraient croire, dont les plus croyants voudraient trouver la preuve, est-elle autre part que dans les œuvres où s'incarnèrent vos idées ou dans le souvenir de ceux qui vous aimaient? Si la réponse vous était permise, il en est parmi vous qui ne nous auraient pas -laissé si longtemps dans l'attente ; car nos angoisses ne viennentpas d'un égoïste amour de la vie, mais de la crainte des séparations éternelles, et nous accepterions ce long sommeil, sans le deuil et les derniers adieux.

L'homme connaissait- il mieux sa destinée, aux temps voisins de sa mystérieuse naissance, quand la nature, qui sait tout, le nourrissait de son lait? Les saintes traditions des vieux âges peuvent-elles répondre aux questions de la raison indécise? Si seulement elles étaient d'accord, nous prendrions leurs affirmations pour des axiomes de la conscience universelle. Mais le silence des livres juifs est aussi triste qu'une négation; c'est une boule noire dans l'urne : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière. »

N'avez-vous rien déplus à nous dire? Pas un mot, pas une vague promesse, pas une espérance ? Alors nous pèserons les suffrages au lieu de les compter, et la voix des peuples initiateurs couvrira celle des races infécondes. Dans la longue nuit de Thistoire, la Grèce rayonne comme un phare ; c'est elle qu'il faut interroger. Eh bien ! on peut le dire à l'éternel honneur de THellénisme, il n'est pas de religion qui ait affirmé plus haut et plus clairement l'immortalité de l'âme. Tandis que les patriarches bibliques s'endorment à côté de leurs pères, les héros grecs conservent au delà du tombeau une vie indépendante. Le peuple, dans ses prières, les confond presque avec les Dieux, et leurs tombes sont sacrées comme des temples. Ils sont les gardiens vigilants des cités, les protecteurs attentifs des familles, les hôtes invisibles de toutes les fêtes, les auxiliaires puissants de leurs fils aux jours des batailles, les guides des générations aventureuses qui vont chercher de nouvelles patries. Ils rattachent par le lien des souvenirs les familles à la cité, les colonies à la métropole, le présent et l'avenir au passé. Voilà quelle était en Grèce la croyance du peuple, simple, claire, unanime, offrant, en. un mot, tous les caractères d'une infaillible révélation. Cette croyance, le peuple ne Fanalysait pas, ne la discutait pas ; elle était née avec lui, inséparable de son existence, conforme à son caractère, inhérente à son génie, intimement unie à tous ses principes de morale sociale et politique, à ses coutumes, à ses institutions et à ses lois.

La poésie, qui découvre lès rapports mystérieux des choses, rattachait 1 immortalité humaine aux lois générales du monde ; elle savait que tout se transforme, que rien ne se détruit. Dans le retour du soleil, dans la résurrection du printemps, elle trouvait le gage certain de la permanence des êtres sous les phases alternées de la vie et la mort, et elle comblait l'abîme qui sépare l'homme des Dieux. Mais il ne faut pas demander aux intuitions religieuses du peuple et des poètes une précision scientifique qu'elles ne comportent jamais. L'origine et la fin des choses ne sont pas du domaine delà raison et de la science; c est l'imagination seule qui entr'ouvre les portes du monde idéal, et elle ne le fait qu'avec une crainte religieuse. Elle respecte le grand mystère de la mort, le secret des Dieux; elle n'ose pas dissiper Thorreur sacrée qui entoure les portes de la vie, elle affirme seulement qu'il y a quelque chose au delà. Ne cherchons donc pas la place du pays des morts, ne demandons pas s'il faut confondre ou distinguer la prairie Asphodèle, le champ Élysien, File Blanche. On ne peut s'attendre à trouver chez les poètes plus d'unité dans les allusions à la vie future que dans l'expression des mythes divins. Tantôt c'est Aidés, l'invisible, tantôt c'est Kronos, le cercle, la révolution accomplie, l'éternité, qui préside à l'existence immobile des morts, comme Zeus, qui est la vie active, gouverne la création toujours inachevée, la sphère agitée des apparences.

Chaque poète s'empare de l'idée commune et la pré-

sente à sa façon ; mais, à travers ces différences de forme, l'immortalité s'affirme toujours de la manière la plus précise. Homère, en cela comme en toute chose, s*attache au point capital ; ce qui Fintéresse, c'est la persistance de l'individualité après la mort. Or rindividu est déterminé dans l'ensemble des choses par ses rapports avec d'autres êtres, dans l'espace par la forme corporelle, dans le temps par la mémoire. Homère donne donc aux morts une forme visible, il fait de la mémoire leur attribut principal, et il réunit dans la mort ceux qui se sont aimés pendant la vie : les amis se promènent ensemble en s^entretenant de leurs souvenirs. D'autres siècles ont eu d'autres espérances, mais le jour où on suit un cercueil, on se contenterait de celle-là.

On voit aussi, dans la poésie grecque, la pensée morale se dégager peu à peu de sa chrysalide. H y a parfois des dissonances, car cette vieille poésie est l'écho multiple des traditions populaires qui s'y accumulent sans ordre et sans date* D'abord la vie future n'est que la continuation de la vie présente, où les biens et les maux arrivent rarement à ceux qui les ont mérités ; mais de bonne heure la conscience de la Grèce s'éveille ; au delà du fait elle aperçoit le droit, au delà du réel, l'idéal ; la religion de la justice remplace la religion de la force, la vie future répare les erreurs de la destinée. Ou plutôt il n'y avait làni destinée ni hasard, ni erreur ni injustice; les biens et les maux de la vie n'étaient que des épreuves, les Dieux sont ab-

SOUS, et, comme le diront plus tard les Stoïciens, la douleur est un bien si elle développe notre courage, M plaisir est un mal s'il énerve notre vertu. L'immortaUtll de Tâme étend au delà du tombeau les conséquences de notre libre abitre, et Thomme devient l'artisan de a destinée. Des actes successifs dont se compose la vie, la mort fait une somme qui constitue notre existen(?!,| étemelle. La mémoire, qui est la conscience du passé, classe chacun de nous dans la hiérarchie des êtres. Ce jugement définitif de Thomme sur lui-même est représenté chez les poètes par toutes sortes d'images, par les juges de Tenfer, par le Tartare et TElysée, par les Erinnyes, qui sont à la fois les imprécations de la victime ('Apa() et les remords du coupable, les Euménides, bienveillantes aux justes, terribles aux méchants. Ceux-ci sont punis parle souvenir personnifié de leurs propres crimes, idée que Polygnote rendit dans ses peintures de la Leschè de Delphes d'une manière très-saisissante : il représenta un mauvais fils condamné dans le Tartare à être étranglé par son . père.

Quant au séjour des saints il est difficile d'en faire une description qui ne soit pas empruntée à la vie terrestre. Le printemps éternel, les moissons qui naissent sans culture, et même les hymnes sans fin dont parle un fragment de Pindare, tous les paradis de nos rêves ne sont que de pâles copies des spectacles magnifiques que la lumière montre aux vivants. Le véritable bonheur des justes, c'est de veiller après leur

mort sur ceux qu'ils ont aimés pendant leur vie. Les âmes saintes des ancêtres, des hommes de la race d'or, sont devenues les Anges de la terre, les bons Démons, gardiens des hommes mortels. Vêtus d'air invisible, parcourant toute la terre, ils observent les actions justes ou coupables, et distribuent les bien- "lits : « Voilà, dit Hésiode, leur fonction royale. » C'est toujours la doctrine homérique de l'immortalité par la mémoire ; le souvenir, qui est l'existence des morts, assiste comme un témoin muet à tous les actes des vivants. De leur sphère idéale, les héros et les saints surveillent les générations nouvelles ; invisibles et toujours présents, ils nous détournent du mal et nous inspirent les grahdes pensées. Ils répandent de loin sur nous leurs influences bénies, et, comme le soleil attire les vapeurs de la terre, ils nous élèvent et nous épurent, et nous appellent près d'eux dans les régions supérieures. Les prières montent, les secours descendent, et la pensée des morts conduit les vivants par la route escarpée de l'ascension.

Homère nomme souvent les âmes des lumières :

comme celles qui brillent au firmament, elles ne s'éteignent dans notre hémisphère que pour s'allumer datis un autre. Une force peut devenir latente, mais elle ne peut mourir. La permanence individuelle découle nécessairement du principe de la pluralité et de l'indépendance des causes : on ne peut retrancher une maille du réseau de la vie universelle, une note de l'harmonie du monde; rien ne

doit manquer à la perfection de Tensemble, la balance des nombres serait faussée si un seul chiffre pouvait disparaître. Aucune place ne peut rester vide, aucun vote ne peut être supprimé ;* car la loi sociale est la somme des droits de chacun, et l'homme est aussi nécessaire que Zeus, il est un des citoyens de la république des Dieux. Du ciel à la terre il n'y a pas d'abîme : entre eux et nous les immdrtels ont étendu l'échelle de l'apothéose, et sur tous lès degrés il y a des Vertus vivantes qui nous tendent la main. Le culte des ancêtres est la religion de la famille, le culte des héros est la religion de la cité. Nous invoquons avec confiance ceux qui nous ont protégés pendant leur vie, et ils recueillent nos prières, eux, les amis indulgents, qui comprennent toutes nos défaillances et qui pardonnent toujours, parce qu'ils ont souffert et lutté comme nous. Peut-être les Dieux supérieurs sont-ils trop grands pour nous entendre, ils ne changeront pas pour nous l'ordre immuable des choses ; mais vous, ô Médiateurs, dans ce grand concert d'hymnes et de plaintes, vous distinguez des voix amies, et vous savez adoucir, sans les violer, les lois éternelles.

Le culte des Héros, des Demi-Dieux sauveurs, fut la première forme de cette apothéose de l'humanité qui est devenue la religion des peuples modernes, et qu'on nomme le bouddhisme en Orient, le christianisme en Occident. La poésie avait donné aux Dieux les attributs de l'homme, la liberté et la conscience,

à rhomme rattribut des Dieux, F immortalité ; toute distinction et toute hiérarchie s'effaçaient dans le monde idéal. A l'époque primitive, où Thumahité était encore dans la gangue maternelle de la nature, les Dieux s'étaient révélés comme puissances actives du monde extérieur; mais, c depuis que les républiques s'étaient constituées, ils apparaissaient surtout coihme lois morales des sociétés humaines. Ce caractère politique, qui les rapproche de plus en plus des Héros, fut exprimé par la sculpture, qui compléta l'œuvre commencée par la poésie, la révélation du divin dans l'humanité. Les types furent nettement distingués dans la langue précise de l'art. Les principes modérateurs, les lois de la vie physique et de la vie sociale, se traduisaient en même temps par la beauté, qui est l'harmonie des formes, et par la justice, qui est l'harmonie des droits. Lorsque la poésie et l'art eurent trouvé les éléments de l'idéal divin dans la nature humaine, il ne restait plus qu'un pas à faire dans la voie de l'anthropomorphisme : après avoir élevé l'homme jusqu'aux Dieux par l'apothéose, il n'y avait plus qu'à soumettre les Dieux à la mort. La religion des mystères représente cette dernière phase du polythéisme. Dans la succession de la nuit et du jour, de Fhiver et de Tété, dans la chute des graines et dans la germination des plantes, on reconnaissait une grande loi d'oscillation et d'équilibre qui fait de la mort elle-même une des formes de la vie. Tous les soirs le soleil descend dans les régions infé-

Heures, tous les ans la terre en deuil pleure la végétation disparue, le fruit qu'elle avait porté, l'enfant de sa joie et de son orgueil. Les puissances éternelles ont donc aussi leurs alternatives d'action et de repos, de veille et de sommeil; comme nous, elles meurent pour renaître, et l'homme n'a rien à envier aux Dieux.

Est-ce du flux et du reflux de la vie dans la nature, de cette cadence harmonieuse des saisons et des heures, de ces périodes alternées de lumière et d'ombre, de génération et de mort, qu'est sortie l'idée de la métempsycose? Cette opinion appartientelle bien à la religion grecque ou n'est-elle qu'une importation étrangère? Toute Tantiquité l'attribuait à Pythagore, qui, disait-on, l'avait empruntée à la religion égyptienne. D'un autre côté, on voit le système de la métempsycose se produire dans l'Inde quand le panthéisme brahmanique a remplacé le polythéisme des Védas ; on le retrouve aussi chez les Celtes, qui probablement ne Tavaient pas emprunté à TÉgypte ni à TAsie. Lorsqu'une même croyance apparaît ainsi chez différents peuples, au lieu de supposer des emprunts, peut-être faudrait-il y voir un produit spontané de la pensée humaine, une phase normale de révolution religieuse. A mesure que les races vieillis-, sent, en songeant à la longueur des siècles écoulés, elles s'effrayent à l'idée d'une immortalité immobile et silencieuse, peuplée seulement de souvenirs ou de remords. Une expiation éternelle leur semble un ou-

trage à la pitié, une éternelle béatitude leur paraît voisine du néant ; une succession d'existences actives les satisfait davantage. Mais quel est le champ ouvert à ces métamorphbses ? Sommes-nous à jamais enchaînés à la condition humaine et condamnés à renaître dans les générations futures, en buvant, à chaque renaissance, l'eau du fleuve d'oubli? Ou bien rhumanité est-elle placée au milieu d'une échelle sans fin, et pouvons-nous redescendre par nos fautes tous les degrés de la vie organisée, ou nous élever •par des incarnations nouvelles vers les Élysées lointains? L'apothéose dont Empédocle cherchait la route dans le cratère de TEtna recule-t-elle, comme les pays bleus de Thorizon, àmesurequ'on s'en approche, et le ciel n'est-il que l'asymptote des aspirations mystiques?

La poésie primitive ne connaissait pas le fleuve Lèthè ; elle gardait le souvenir de toutes les actions des hommes. A sa voix la meute déchaînée des Erinnyes, les Imprécations vengeresses, poursuivaient jusque dans la mort le parjure et le meurtre, la trahison et l'adultère ; les degrés de TOlympe s'abaissaient devant les héros, et autour de leurs tombes montait Tencens des hymnes. A leur tour, les ancêtres, se sentant vivre dans la mémoire des hommes, n'oubliaient pas ceux qui se souvenaient d'eux; un lien plus fort que la vie les retenait près de la terre, l'indestructible chaîne de nos prières et de leurs bienfaits. Mais, quand les peuples ont perdu leurs traditions, les

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morts oubliés nous oublient à leur tour ; ils peuvent chercher de nouvelles destinées, et rentrer par le Lèthè dans le tourbillon de la vie universelle. Ils peuvent redescendre sur la terre, les uns pour réparer les fautes d*une vie antérieure et se purifier par de nouvelles luttes, les autres, les rédempteurs mortels, pour ramener, par le spectacle des vertus antiques, les peuples qui s'égarent, et pour se retremper encore aux sources de Tapothéose. Quand tous ceux qui les pleurent seront allés les rejoindre, ils partiront pour les sphères inconnues, les plus forts guidant les plus faibles, comme sur la terre, et les soutenant de leurs ailes à travers la Voie lactée, qui est le chemin des âmes. La métempsychose n'est donc pas inconciliable avec la notion homérique de l'immortalité ; mais elle restreint la permanence du souvenir à l'intervalle qui sépare deux périodes de vie active. D'ailleurs cette doctrine n'était pas très-populaire en Grèce ; en général on s'en tenait au culte des Héros, et, si d'autres conséquences semblaient sortir de la religion des mystères, les philosophes seuls s'en préoccupaient.

Depuis que l'œuvre de la poésie était achevée, la philosophie essayait de prendre la direction des esprits et de transformer la religion nationale. Elle commença par opposer une négation à chacune des affirmations de la théologie des poêles. Pour préciser les données générales de la révélation primitive, la poésie avait donné aux principes divins les caractères

de r humanité ; si elle avait dépassé les limites imposées à la connaissance, les chefs-d'œuvre de Fart, et les vertus héroïques qui étaient son œuvre, auraient dû suffire pour Tabsoudre ; mais les philosophes prétendaient épurer la notion divine en lui ôtant tout ce qu'elle avait d'humain, et chaque jour ils retranchaient quelque trait des types conçus .par le génie des poètes. L'idéal divin se noyait peu à peu dans une vague pénombre. La philosophie aurait voulu le reconstituer sous une autre forme ; mais comment trouver, dans la pensée humaine, l'idée d'un attribut étranger à l'humanité? Toute affirmation religieuse est entachée d'anthropomorphisme; les philosophes durent se borner à personnifier Fidée abstraite du divin. Ce Dieu insaisissable pour Tintelligence, relégué dans des hauteurs inaccessibles, près du vide éternel, comme un monarque d'Orient dans son palais impénétrable, ne pouvait satisfaire le peuple habitué à vivre dans la familiarité de ses Dieux. Plutôt que de se* contenter d'une abstraction métaphysique, il aimait mieux emprunter des Dieux à l'Orient, ou accepter l'apothéose d'Alexandre, qui venait de renouveler en Asie les exploits fabuleux d'Hèraklès et de Dionysos. Ce fut le point de départ de ces divinisations monstrueuses qui déshonorèrent la fin du vieux monde. Cependant le sentiment moral se révoltait contre cette adoration des tyrans. C'est alors que le dernierné des races divines vint satisfaire l'attente universelle ^'un nouveau Dieu sauveur.

Pourquoi les anciens'Dieux n ont-il pas ouvert leur Olympe au plus jeune de leurs frères? Sans doute il eût reçu les plus nombreux sacrifices, il eût succédé à Zeus, selon les oracles de la Terre et de Prométhée, mais le monde n'aurait pas vu tant d'oeuvres merveilleuses disparaître à jamais dans le naufrage du passé. L'Hellénisme n'aurait pas entendu de siècle en siècle, autour de son tombeau, le monotone retour des mêmes blasphèmes. On rougit d'insulter la cendre d'un ennemi, mais avec les Dieux vaincus on ne se croit pas obligé d'être juste. Cependant il doit y avoir un terme à toute chose, même à l'ingratitude des hommes. Dn jour viendra où la religion qui a fait la Grèce si grande sera jugée selon ses œuvres. Elle a passé vite, comme la beauté, comme le printemps, comme le bonheur, mais elle a créé la civilisation grecque, et on ôterait plutôt le soleil du ciel que la Grèce de l'histoire. Aux jours de sa jeunesse et de sa force, la Grèce nous a donné l'Iliade et le Parthénon, et une chose plus belle encore, la cité républicaine. Vaincue par Tage,* épuisée par les efforts surhumains de son génie, elle a légué aux races nouvelles l'enfant de sa vieillesse, le Verbe, le dernier né de ses Dieux. Nous lui devons tout ce qui nous fait vivre ; qu'elle dorme donc en paix dans les bras de sa religion morte, et qu'elles attendent toutes les deux les réparations tardives de l'éternelle Justice.

La religion nouvelle était un pont jeté entre deux races. En échange de son Dieu unique, la race de

Sera reçut le dogme de rimmortalité deTâme, et elle ne doit pas se plaindre d'avoir perdu à ce marché. Il est vrai qu'elle ne comprit pas d'abord la pensée spiritualiste de la Grèce, et qu'elle ne l'accepta que sous la forme grossière d'une résurrection des corps. Maislespeuplesd'Europe n'attendirent pasle jugement dernier pour invoquer les saints. En abandonnant le polythéisme, leur religion naturelle, ils conservèrent le culte des médiateurs humains qui en est la consé^ quence. Cette pieuse croyance était trop profondément enracinée chez les races indo-européennes pour ne pas rester debout au milieu des ruines. Malgré les lassitudes de notre siècle, elle est encore vivante aujourd'hui : le plus sceptique se découvre sur le passage des morts; ce n'est plus la foi peut-être, mais c'est toujours l'espérance. Respectons le dernier débris de Théritage de nos pères, le dernier écho de cette révélation qu'ils ont reçue dans leur enfance sur les neiges de l'Himalaya.

Y a-t-il pour les religions une renaissance? Les peuples d'Occident, les neveux des Aryas, chercheront-ils un jour, dans leurs traditions de famille, quelquç chose de plus que des sujets d'études archéologiques? L'enveloppe extérieure des idées divines, la forme sous laquelle elles se sont révélées au monde, elles ne la reprennent plus quand elles l'ont quittée ; mais ne peuvent-elles, après de longues éclijpses, reparaître sous une forme nouvelle? Si le principe de la pluralité des causes pouvait se réveiller dans la

pensée des hommes, ce ne serait pas sans doute avec le caractère poétique et plastique que lui avait donné la Grèce; mais il trouverait sans peine une expression scientifique en harmonie avec les besoins intellectuels des peuples modernes. La physique substituerait Tindépendance des forces à l'inertie de la matière, elle remplacerait ses systèmes mécaniques par des conceptions biologiques ; au lieu d'assimiler les œuvres divines aux œuvres humaines, et d'y voir des machines à ressorts mues par une impulsion étrangère, elle y verrait des manifestations vivantes d'activités spontanées. Cette notion républicaine du monde réagirait sur la morale sociale, et la forcerait à chercher la source du droit dans la nature intime et les relations normales des êtres, et non dans une autorité extérieure. Pour les sociétés humaines comme pour Tunivers, Tordre sortirait de Tautonomie des forces et de Téquilibre des lois.

Mais qu'importe aux principes éternels que l'humanité les connaisse ou les ignore? Ils vivent dans leur sphère immobile et s'inquiètent peu des croyances

changeantes. Nos opinions n'ont d'influence que sur nos propres destinées, et notre action ne peut accélérer ni entraver la marche générale des choses. Laissons doncTavenir sur les genoux des Dieux, et, puisque le présent seul nous appartient, contentons-nous de rendre une justice impartiale à toutes les formes de la pensée humaine. C'est bien assez peu d'être un homme, sans se condamner à n'être que de son temps

et de sou pays. Les époques stériles, qui ne peuvent plus donner à Tidéal une forme nouvelle, peuvent du moins comparer celles sous lesquelles il s'est révélé au passé. Quand Tavenir n'a plus de promesses, Tesprit se nourrit de souvenirs, et, pour les races fatiguées, la société des morts vaut mieux que celle des vivants.

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