Tome II
2i0 DU POLYTHEISME.
Porphyre le premier franchit la barrière audelà de laquelle ses prédécesseurs étaient restés. Après avoir ajouté de nouveaux développemens à la hiérarchie céleste, par des distinctions plus positives entre les diverses classes d'êtres invisibles, il les divise en bons et en mauvais. Les premiers avertissent les hommes par des songes, des prophéties, des apparitions ; les seconds cherchent à se faire passer pour des dieux , afm d'obtenir des adorations et des offrandes. Us préparent des philtres ; ils procurent du pouvoir et des honneurs; mais leurs bienfaits sont trompeurs et courts ; ce sont eux qui se plaisent aux sacrifices sanglans, parce qu'ils se nourrissent de la vapeur du sang des victimes.
On voit ici clairement le germe de la religion que le nouveau platonisme va désormais enseigner. Cependant Porphyre hésite encore. Retenu par l'exemple de vSon maître, il n'indique de moyen positif de communiquer avec les natures divines que l'extase déjà recommandée par Plotin. Mais on voit qu'il est entraîné au-delà de ce terme, et son hésitation lui dicte tour à tour des propositions contradictoires; tantôt les rites de la théurgie
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lui semblent funestes et sacrilèges ; tantôt il leur reconnaît une utilité, qu'il borne néanmoins aux rapports de l'homme avec les objets qui l'entourent dans ce monde, et qu'il ne croit efficaces que pour procurer des biens terrestres et passagers.
Le dernier pas est fait par Jamblique ; il transporte aux êtres bienfaisans ce que Porphyre avait dit des mauvais génies. Il enseigne à les engager ou même à les contraindre à nous apparaître et à remplir nos vœux, par des paroles , des sacrifices et d'autres cérémonies. A dater de Jamblique, la théurgie devient un culte réglé , et le nouveau platonisme une religion positive. La progression est bien manifeste. Plotin ne parle pas de la théurgie. Porphyre ne s'exprime à cfe sujet qu'avec défiance et incertitude. Jamblique la professe ouvertement. A l'aide de cette théurgie, il s'élève dans les airs , ses vêtemens changent de couleur à sa volonté, il évoque les esprits invisibles et les fait paraître sous les formes qu'il leur prescrit. Sopater enchaîne les vents. Sosistrate paraît à la même heure dans plusieurs heux à la fois. Synésius interprète les songes avec une telle certitude que
tout. homme âgé de trente ans, qui ne comprend pas leur signification , lui paraît plongé dans la stupidité et dans l'ignorance, Proclus dissipe ou attire les orages, fait tomber la pluie , arrête les tremblemens de terre , commande aux dieux infernaux. Minerve l'appelle à Athènes ; Apollon le conduit; Esculape embrasse ses genoux et le guérit d'une maladie. Il délivre l'Attique de la peste, il paraît au milieu de ses disciples la tête ceinte d'une auréole brillante ; et sur toutes les questions qui l'embarrassent , il consulte la sagesse divine, qui préside, inaperçue, à ses enseignemens et lui dicte des leçons.
Ici nous demanderons encore ce qui.pouvaît avoir replongé l'espèce humaine dans cet excès de crédulité et d'aveuglement? Les hommes qui se livraient à ces théories extravagantes , à ces pratiques superstitieuses , et qui accordaient à ces prétendus prodiges une foi sans bornes, consumaient leurs jours dans la lecture des philosophes les plus profonds et les plus sages de l'antiquité. Un de leurs oracles était Aristote , dont la raison sévère semblait avoir armé la logique contre tous les écarts de l'imagination déréglée.