CHAPITRE III
Des hommes qui veulent reprendre le Polythéisme tel qu'il a existé précédemment.
Le premier mouvement de l'homme , dans son retour à la religion, est donc un effort pour se rattacher à celle de ses ancêtres. Mais lorsqu'il s'agit de revenir à une institution déjà décréditée et tombant en décadence, ceuxmêmes qui désirent lui rendre de l'autorité ou de la faveur, se divisent sur ce qu'il est utile ou possible d'en conserver ou d'en rétablir. Nous avons vu autrefois les philosophes se partager entre différens systèmes , tous également opposés à la croyance publique. Un nouveau partage s'opère, mais tous lt;s systèmes actuels tâchent de se rapprocher de cette croyance.
Un parti se présente , qui veut qu'on retourne au Polythéisme, tel qu'il a été professé, dans les temps d'une piété docile , avant les
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doutes et les objections philosophiques. Transmis de générations en générations , antérieur à toutes ces spéculations abstraites qui n'aboutissent qu'à de vagues conjectures , n'a-t-il pas , durant une longue suite de siècles, assuré la pureté desoiœurs, la tranquillité des états, le bonheur des peuples ? Au lieu de s'abandonner aux tâtonnemens de prétendus sages,, qui se démentent et se contredisent , ne vaut-il pas mieux que l'homme adopte, comme règle de la vérité, les enseigneraens de ses pères , et qu'il prenne pour guides ces homgaes favorisés , illustres ancêtres de la race humaine et disciples des dieux dès l'origine du monde (1)?
Aucun ouvrage contenant ce système d'orthodoxie dans le Polythéisme ne nous est parvenu. Mais Plutarque nous apprend par un exemple quelle était la logique de ses partisans. Lesincrédulesavaientpuisé des objections contre la divinité des oracles dans le style souvent barbare de la Pythie, à peu près comme les incrédules de nos jours ont puisé des objections
(1) Neandei, 32-34. — V. le Discours de Cécilius clans Mimiciuri Félix.
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contre la Bible dans certaines expressions qui paraissent révoltantes. Les polythéistes orthodoxes, loin de convenir que le style de la Pythie fût barbare , répondaient qu'il ne paraissait tel qu'à une génération indigne d'en sentir les beautés simples et primitives, et que ce n'était pas le langage des dieux qu'il fallait changer, mais les hommes qu'il fallait de nouveau rendre capables d'en apprécier la sublimité (i). Ainsi, loin de capituler avec l'incrédulité sur les imperfections et la grossièreté supposée des notions précédentes , ils affirmaient que ces accusations n'étaient dictées que par le caprice de l'opinion pervertie. Ne courbons pas la religion , disaient-ils , devant des modifications arbitraires; faisons au contraire plier sous sou joug les esprits rebelles que Ihabitude d'un examen téméraire a corrompus et qui prétendent sacrifier les traditions saintes à leurs vaines et fausse? délicatesses. Ce parti voulait qu'on brûlât les livres de Cicéron. 11 repoussait les interprétations des philosophes ; il prouvait, par des faits incontestables, que les mœurs avaieut été d'autant plus sévères qu'on avait
(«)Ncand.74-7G.— Plut, dtf l'y/A. CrotfM/.c.ôclsuiv.
Liv. XIII. ciiAP. m. iSq
adopté avec une foi plus littérale les fables qu'une raison dédaigneuse affectait de repousser ; il se fortifiait de l'autorité du temps ; il répétait ce qu'avaient affirmé les grands hommes des siècles passés , et il avait cet avantage , qu'il présentait quelque chose de ùxe , tandis que ceux qui s'écartaient de son orthodoxie rigoureuse n'offraient rien que de vague et d'indécis. Ses efforts toutefois ne pouvaient obtenir aucun succès. L'homme ne reprend pas du respect pour ce qui a cessé de lui sembler respectable. Au fond de l'enthousiasme apparent pour l'ancien Polythéisme, il y a du calcul. On désire y croire , parce qu'autrefois il rendait heureux, comme naguère on s'efforçait de le maintenir , parce qu'on regardait comme utile que d'autres y crussent; mais sa faiblesse est trop dévoilée, les outrages qu'il a subis sont irréparables. Ces souvenirs planent autour des autels qu'on tache d'entourer de la majesté qu'ils ont perdue. L'incrédulité n'est plus une preuve de lumières , un sujet de gloire , mais elle est devenue une habitude ; et , de même que dans les commencemens de la décadence des croyances , des réminiscences religieuses im-
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portunaient les incrédules, des réminiscences incrédules importunent maintenant les hommes qui voudraient redevenir religieux.
Il faut un culte nouveau, une doctrine jeune et forte , mieux d'accord avec les opinions du moment, une doctrine dont l'étendard n'ait point encore été profané , et qui, remplissant les âmes d'une exaltation réelle , étouffe les doutes au lieu de les discuter, et triomphe des objections en ne leur permettant pas de naître.