RECHERCHES DES EXPÉRIMENTATEURS SUR LE POUVOIR OSTÉOGÈNE DE LA MOELLE
Le rôle de la moelle osseuse dans la régénération des os est une question encore discutée aujourd’hui. Pourtant cette question s'impose toujours, notamment dans l'étude des calsdes fractures, dès que l’on cherche à expliquer la naissance du cal intérieur, situé dans le canal médullaire. Le cal est-il fourni par la moelle osseuse, ou bien vient-il de l'extérieur ; est-il une partie du cal périostal externe? En d'autres termes, la moelle osseuse possède-t-elle la propriété de produire du tissu osseux, faut-1l, par conséquent, la considérer comme un organe de la régénération des os?
La réponse à cette question, depuis surtout que l’on étudie la formation du cal, a occupé les cher-
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cheurs. Dans les temps anciens, on ne doutait pas de la formation autochtone du cal médullaire. Aussi longtemps que domina l’ancienne opinion de Galien sur le suc ossifiant, par conséquent jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, on fit provenir de la moelle osseuse surtout ce suc qui régénère l'os.
Ce fut à cette époque que Duhamel fit reconnaître au périoste le pouvoir de former de l'os, mais il attribuait à la moelle le même rôle. On admettait alors l'existence d'une membrane particulière, appelée membrane médullaire et on lui supposait les mêmes propriétés qu’au périoste. Cette opinion s’est donc accréditée et s’est conservée jusqu’à ces derniers temps. Et même aujourd’hui, que la croyance à une membrane médullaire est considérée comme erronée, on considère généralement encore le cal interne comme un produit du tissu médullare.
Troja fit à son tour des expériences, qui paraissaient confirmer celles de Duhamel.
Flourens résume ainsi son opinion sur le rôle de la moelle dans la formation des os :
« La membrane médullaire est l'organe qui résorbe les couches Internes de l'os.
« La membrane médullaire produit l'os, comme le produit le périoste.
« De son côté, le périoste résorbe l’os, comme le resorbe la membrane médullaire elle-même.
« Le périoste et la membrane médullaire sont donc un seul et même organe. »
Lebert s'élève contre l'opinion de ses prédécesseurs, refuse à la moelle tout pouvoir ostéogène, soutient
que le cal de la fracture est fourni par le périoste et que le cal intérieur n’est qu'une partie du cal périostal.
En 1858, Broca lut à la société anatomique un rapport tendant à prouver les ossifications intra-médullaires.
M. Ollier s'élève avec énergie contre le titre de périoste interne donné à la moelle. « La moelle, ditil, ressemble au périoste, en ce qu'elle est une des parties constituantes de l'os, en ce que ses vaisseaux vont se distribuer par les canalicules de Havers dans les portions de tissu osseux, qui sont en contact avec elles, mais l’analogie ne va pas plus loin à l’état normal. LA moelle ne produit pas de l'os par ellemême, elle ne se développe qu'à mesure que l'os se résorbe, remplace un tissu osseux, préexistant et ne peut être que le résultat ou l'organe de cette absorption intérieure. À l’état pathologique seulement, les conditions changent, la moelle peut s’ossifier et alors son analogie avec le périoste devient plus acceptable.»
Ollier a entrepris, au sujet de la moelle, trois séries d'expériences : \
Dans la première série, 1l prouve que la moelle ne produit pas de tissu osseux dans l'évolution régulière de l'os. I introduit dans ce but une lamelle d'argent sous le périoste d’un jeune animal. Gette lamelle est d’abord séparée de la moelle par toute l'épaisseur de l'os ; mais au bout d'un certain temps, elle est directement en contact avec la moelle. La moelle n’a donc pas fait de l'os, elle s’est seulement élargie aux dépens de l'os qui s’est résorbé.
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Dans la deuxième série, la moelle est isolée du tissu osseux avec lequel elle est normalement en rapport. Ollier étudie alors ce qu’elle devient dans le cas où elle est transplantée loin de l'os, et dans le cas où elle est isolée sur place.
Dans le premier cas, les résultats qu'il a obtenus onttoujours été négatifs. La moelle, transplantée loin de l’os qui la renfermait, soit sur un autre individu, soit sur le même individu, ou bien se résorbe, ou bien se transforme en tissu graisseux, ou enfin donne naissance à quelques gouttes de pus.
Dans le second cas, c’est-à-dire lorsque la moelle est isolée sur place, par un tube métallique par exemple, elle peut donner naissance à des productions osseuses. « [faut à la moelle, pour s’ossifier, un élément dont le périoste peut se passer, c'est l'irritation. »
Enfin, dans une troisième série d'expériences, Ollier prouve que les ossifications intra-médullaires proviennent soit de la moelle irritée, soit de la surface interne de l'os.
De ses expériences sur la moelle, Ollier tire les conclusions générales suivantes : |
« I. Dans l'évolution normale de l'os, la moelle ne forme pas du tissu osseux. :
« II. Le développement de la moelle est en raison directe de la résorption du tissu osseux préexistant.
« [IE Sa médullisation ou la formation de la
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moelle dans le tissu osseux est une phase secondaire de son évolution.
€ IV. Par suite de l'irritation de son tissu propre ou du tissu osseux lui-même la moelle s’ossifie; elle peut même s’ossifier lorsqu'elle est isolée du tissu osseux qui l'entoure. |
« V. Les ossifications intra-médullaires ne sont pas dues seulement à l’ossification de la moelle ellemême ; elles proviennent surtout de la surface interne de l'os.
«& VI. Dans les cas où la moelle a été détruite et enlevée, le canal médullaire s'oblitère par un bouchon osseux, quiest formé par le bourgeonnement de la surface interne de l'os périphérique.
« VIT. Dans les expériences faites à la manière de Troja, il y a d’abord épaississement de l'os, par addition de nouvelles couches à sa surface interne, puis nécrose périphérique comprenant la totalité ou une partie de l'os primitif. Ces expériences ne pouvaient pas permettre d'affirmer l'ossification propre du tissu médullaire, puisque ce tissu n’était pas isolé de l’os, d’où provenaient évidemmentetauquelétaient intimement unies les ossifications Imternes.
« VIII. Nous avoñs démontré la double origine de ces productions nouvelles, tantôt en isolant la moelle et en la faisant ossifier dans un tube d'argent, tantôt en la détruisant eten ne laissant que la surface interne de l’os comme point de départ possible pour les ossifications internes.
« IX. La possibilité de l’ossification de la moelle ne permet pas de comparer ce tissu à celui du périoste et à plus forte raison d'assimiler ces deux parties constituantes de l'os. — Sous le périoste la substance osseuse se forme, dans la cavité médullaire elle se résorbe. Ce n’est qu’accidentellement que la moelle se transforme en os. Il y a donc plus de différences que d’analogies entre ces deux tissus. »
Dans son traité sur la régénération des os, publié quelques années plus tard, Ollier admet la possibilité de l’ossification de la moelle comme évidente, lorsqu'on l’isole dans le canal médullaire. Pour que la transformation de la moelle en tissu osseux se produise, 1l faut une irritation lente et modérée. Une irritation plus vive amène souvent la suppuration.
« Mais combien, dit-il, cette ossification de la moelle isolée diffère de celle du périoste! celle-ci est constante, facile à obtenir, dans quelque situation qu'on place le tissu qui doit la fournir; celle-là, au contraire, présente de grandes difficultés. »
Goujon, dans ses expériences sur la moelle, est arrivé à des résultats positifs. Il aurait même obtenu dans deux cas l’ossification des greffes médullaires transportées d’un animal sur l’autre. Il s’est servi pour ses expériences d'animaux Jeunes, de pigeons, de poulets, de lapins. Six fois, sur une trentaine de cas, l’ossification de la moelle osseuse à été obtenue.
Après avoir exposé ses expériences, l’auteur arrive aux conclusions suivantes :
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« 1° Le premier, j'ai montré d'une maniére incontestable que la moelle desos peut se greffer et donner
naissance à des productions osseuses.
« 2° La moelle osseuse produit du tissu osseux par elle-même comme en produit le périoste.
«3° Le périoste et certains cartilages ne sont donc pas les seulstissus qui portent avec eux les conditions organiques nécessaires pour la génération de l'os, comme on l’a avancé.
«4° La greffe médullaire s'obtient facilement, mais ne donne pas toujours naissance à des productions osseuses. On a d'autant plus de chances d'obtenir de l'os, que la moelle est plus jeune et qu'elle a été oreffée dans un tissu très vasculaire (les muscles par exemple).
«9° Les productions osseuses obtenues par la moelle oreffée finissent par se résorber, si l’on attend trop lonotemps avant d’examinerle produit de la greffe.
«6° On peut obtenir la reproduction d’une partie d'os réséqué, bien qu'on ait enlevé le périoste.
«7° La moelle des os est Imdispensable dans une réparation osseuse ; dans le cal en particulier, elle joue certainement le rôle le plus actif.»
On peut voir par ces conclusions combien Goujon est plus affirmatifqu'Ollier au sujetdu pouvoir ostéooène de la moelle.
Baikow, pour élucider la question du rôle de la moelle dans la régénération osseuse, a fait deux séries d'expériences. Dans la première série, 1l prit la
moelle osseuse du fémur d’un chien et la porta dans la cuisse d’un autre. Dans une seconde série, il transporta la moelle du fémur ou du tibia sous la peau du dos du même mdividu. |
Il fit en tout trente-huit expériences. Dix expériences appartiennent à la première catégorie ; elles ont toutes donné des résultats négatifs. Dans la seconde série, il a obtenu vingt succès sur vingt-huit expériences; dans quatorze cas notamment, il se forma de l'os, et dans six cas on put constater, vers le s'xième jour, après la transplantation de la moelle, des modifications de cette dernière sous la peau.
Huit expériences ne réussirent pas; dans trois d’entre elles, 1l ne put trouver aucune trace de la oreffe médullaire, bien que la plaie se fut réunie par première Imtention après la transplantation de la moelle. Dans les cinq autres cas, 1l se produisit une suppuration assez abondante pour entraîner la moelle osseuse hors de la plaie; les cmq chiens périrent de pyohémie.
Dans les quatorze expériences heureuses, Baikow obtint des masses osseuses à différents decrés de développement, depuis la première ébauche osseuse, jusqu'au développement complet, avec canaux de Havers, lamelles osseuses concentriques, corpuscules étoilés, etc., etc.
Les différents degrés de développement osseux dépendaient du temps que la moelle était restée sous la peau. Les expériences se prolongèrent quelquefois jusqu'au soixante-seizième Jour. Dans un cas où l'animal fut sacrifié le soixante-unième jour, Baikow
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obtint, avec un os parfaitement développé, de la substance cartilagmeuse.
Baikow se pose ensuite la question suivante: Comment l'os se forme-t-1 ? Provient-il directement de la moelle osseuse, ou se développe-t-l de quelque autre façon ? Après avoir fait, dit-l, une multitude de préparations sur des greffes prises à différentes époques après la transplantation de la moelle, ilacquit la certitude que la moelle osseuse passe d'abord à l'état de tissu conjonctif, d’où, plus tard, par prolifération des éléments cellulaires de ce dernier, il se forme de l'os ou du cartilage.
Dans la majorité des cas, les cellules de tissu conjonctif nouvellement formées passeraient immédiatement à l’état de corpuscules osseux ; quelquefois seulement 1l se formerait d'abord des cellules cartilaoineuses, entourées d’une substance fondamentale interstitielle filamenteuse.
Quant à la transformation directe de la moelle en cartilage, Baikow, s'appuyant sur quelques préparations microscopiques, croit pouvoir admettre sa possibilité, mais il n'aurait pas obtenu de préparation suffisamment convamncantes.
Baikow est done nettement en faveur du pouvoir ostéogène de la moelle.
Maas, au contraire, nie la possibilité de l’ossification de la moelle osseuse. Les cellules seules, dit}, qui proviennent du cartilage épiphysaire, nourries abondamment par le sang des artères médullaires, servent à l'accroissement en longueur de l'os : mais sur la paroi interne de la cavité médullaire, il n'y a