‹ Du prétendu suicide de J.-J. RousseauChapitre 1 sur 4 · Du prétendu suicide de J.-J. Rousseau · texte numérisé non relu

Du prétendu suicide de J.-J. Rousseau

Rien n'est plus vrai, et c'est pour cela sans doute que la fable du suicide de J.-J. Rousseau a rencontré tant d'oreilles crédules. Je n'en sache guères qui soit plus dépourvue, je ne dirai pas de fondement, mais d'apparence; et pourtant beaucoup encore y ajoutent foi. Appelé, dans trois occasions successives, à écrire la vie de Rousseau, j'ai dû étudier avec plus de soin qu'un simple lecteur les faits qui la composent, et leur étude m'a convaincu de plus en plus de la vanité des bruits répandus sur ses derniers moments. Je viens, dans cet essai, exposer et motiver ma conviction. Du reste, ceci n'est pas le moins du monde affaire de parti ou de culte philosophique. Que Rousseau, malheureux, âgé et visioiniaire, se fût volontairement délivré de la vie, sa personne et ses ouvrages n'en vaudraient ni plus ni moins à mes yeux. Je ne traite ici qu'une question d'histoire. J'étudie le fait pour le fait, je cherche la vérité pour la vérité.

Il est pourtant un point de départ utile à fixer dans l'intérêt de l'investigation historique. Il importe d'établir, et

() DU l'RtTENDU SI ICIDI':

rien n'est mieux démontré, (jue ni les sentiments ni les convictions de Rousseau n'étaient tournés au suicide. Loin delà, il l'a, en mainte occasion, expressément condamné, notamment dans une des lettres les plus éloquentes de la Nouvelle Héloïse.

Seulement, dans cette lettre, celle de milord Edouard à Saint-Preux, l'auteur admet une exception à son principe. « De violentes douleurs du corps, quand elles sont incu- » râbles, peuvent, dit-il, autoriser un homme à disposer de » lui. » Remarquez cette triple condition : douleurs corporelles^ violentes, incurables.

Deux fois en sa vie, il se crut un instant, mais rien qu'un instant, dans le cas de cette exception. Dès longtemps affligé de maux de vessie, il se figura qu'un bout de la sonde molle dont il faisait usage, s'étant brisé, était resté dans la partie malade. Le 12 décembre 1761, il le mandait à Moultou de Genève, son ami, et dans une seconde lettre, du 23, il s'exprimait ainsi : « C'en est fait, cher Moultou, » nous ne nous reverrons plus que dansle séjour des justes. » Mon sort est décidé par suite de l'accident dont je vous ai » parlé ci-devant ; et quand il en sera temps, je pourrai, î sans scrupule, prendre chez milord Edouard les conseils » de la vertu même. » Avant que la lettre partît, les douleurs s'apaisèrent, l'imagination se calma, toute pensée de suicide s'éloigna, et la lettre ne fut pas envoyée.

Pendant son séjour en Suisse, les mêmes douleurs repal'urent, et la sinistre pensée revint avec elles. C'est dans cette disposition que, le 1*"" août 17C3, il écrivait à son ami Duclos : « Ma situation physique a tellement empiré et s'est » tellement déterminée (|ue mes douleurs, sans reh\fhe et

» sans ressource, me mettent absolument dans le cas de » l'exception marquée par milord Edouard en répondant à » Saint-Preux. Usque adeo mori miserum est ? — J'ignore » encore, poursuit-il, quel parti je prendrai. Si j'en prends i> un, ce sera le plus tard qu'il me sera possible, et ce sera » sans impatience et sans désespoir, comme sans scrupule » et sans crainte. »

Le même jour il écrivait à Moultou presque dans les mêmes termes : « En proie à des douleurs sans relâche et » sans ressource, je suis dans le cas de l'exception faite par » milord Edouard en répondant à Saint-Preux, où jamais » homme n'y fut. Toutefois je prends patience. »

Ce sont là les seuls moments, dans le cours d'une vie de soixante-six années, et d'une vie étrangement éprouvée, où la pensée du suicide se soit offerte à l'esprit de Rousseau. Encore voyons-nous qu'il résistait à s'y livrer. Il voulait attendre le plus longtemps possible : Il prenait patience. Peu à peu ses souffrances s'adoucirent et les pensées funestes s'éloignèrent avec elles. A partir de cette époque on n'en retrouve plus la moindre trace.

Depuis sa rentrée en France et notamment depuis son retour à Paris, les douleurs qui l'avaient longtemps tourmenté ou avaient entièrement disparu ou avaient perdu toute gravité. Plus un mot là-dessus ni dans ses lettres, ni dans ses autres écrits, ni dans les récits des personnes qui le voyaient alors.

Chez lui malheureusement l'état moral ne s'était pas amélioré avec l'état physique. Affligé d'une triste monomanie, il ne voyait plus dans tous les hommes que des ennemis, des persécuteurs ou des traîtres. Cependant, au

8 ui! 1'Hi;h:m)1] suicidi:

milieu dos angoisses qui reviennent trop souvent aflliger ces vingt dernières années de sa vie, une chose est bien remarquable : c'est que la i)cnst'e du suicide ne se présente pas un instant ù son esprit. Cherchez dans ses lettres, malgré l'amertume qui trop souvent les remplit, dans les Confessions^ dans Rousseau jiKje de Jcan-Jacqiics^ dans les Rêveries du Promeneur solitaire : pas un mot qui la décèle. Rousseau se débattit longtemps contre la conspiration que levait sa folie; puis enfin, de guerre lasse, il se résigna. Voici ce qu'il écrivait dans sa première promenade, écrite au plus un an avant sa mort : « Sentant tous mes efforts » inutiles et me tourmentant en pure perte, j'ai pris le seul " parti qui me restait à prendre, celui de me soumettre à » ma destinée, sans plus regimber contre la nécessité. J'ai » trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous y mes maux par la tranquillité qu'elle me procure. »

Et dans la huitième promenade, dont la date, non précisée, est naturellement postérieure encore : « C'est dans » cet état déplorable qu'après de longues angoisses, au lieu » du désespoir qui semblait devoir être enfin mon partage, » j'ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bon- » heur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle » avec plaisir celui de la veille, et que je n'en désire point >> d'autre pour le lendemain. »

Ainsi résigné aux jugements des hommes, Rousseau n'avait plus qu'une chose à craindre, l'insuHisance de ses ressources. Longtemps elles avaient égalé ses besoins : on sait qu'il vivait de peu. Mais avec l'âge les besoins avaient augmenté, les ressources avaient décru. Tout son avoir se bornait à I,'iiO francs do rente viagère. C'est alors ([u'oii

1)1-: J.-J. HOl'SSKAU. 9

lévrier 1777 il répandit un écrit où il demandait à èti-c admis avec sa femme dans un hospice moyennant l'abandon qu'il offrait de son modeste patrimoine.

Plusieurs s'empressèrent de lui proposer un asyle. Le comte du Prat, un jeune chevalier de Malte appelé Flamanville, Corancez l'un des fondateurs du journal de Paris. Girardin châtelain d'Ermenonville se disputèrent l'honneur de le recevoir. Girardin eut la préférence.

Rousseau arriva chez lui le 20 mai 1778, prit possession de son logement dans un pavillon isolé du château, mit en ordre son petit mobilier, vit les maîtres du lieu, herborisa, donna quelques leçons de botanique au jeune Girardin, quelques leçons de musique à sa sœur, et ne fit paraître, ni dans ses propos ni dans ses manières, rien qui annonçât des idées sombres ou des projets funestes. Le 2 juillet, à 10 heures du matin, sans que sa santé eût paru antérieurement altérée, il expira presque soudainement, après une courte agonie, le 44^ jour après son arrivée.

Nul mystère dans les actes qui suivirent son décès. Le •Procureur-Fiscal du bailliage d'Ermenonville fut prévenu. Sur sa réquisition, le lendemain 3 juillet, le Lieutenant du Bailliage, assisté de son greffier et du sergent Landru, se transporta dans la chambre mortuaire pour faire la visite du cadavre et constater le genre de mort. Deux chirurgiens, lesSS. Chenu et Bouvet, furent appelés. Le procès- ver bal, souscrit de ces six personnes, déclare que Rousseau est mort d'une attaque d'apoplexie séreuse.

Rousseau avait désiré que son corps fût ouvert. L'autopsie eut lieu le même jour 3 juillet. Elle fut faite par le Si" Casterès, chirurgien à Senlis, en présence des deux chi-

10 DU l'UKTKNDU SLICIUI':

ruri^icns Chenu et Bouvet, du S"" Villerou, médecin à Scnlis, de Lebègue de Presle, médecin de Paris, homme de grande considération, lié avec Girardin et avec Rousseau. D'autres personnes encore étaient présentes, de sorte que onze témoins assistèrent à l'opération (1). Ce n'est pas là, ce semble , un acte clandestin. Le Procès-verbal constate l'excellent état de la poitrine et du bas-ventre. L'estomach ne contient que le caté au lait du déjeûner. L'ouverture de la tête fait voir une quantité très-considérable de sérosité épanchée entre la substance du cerveau et les membranes ([ui la recouvrent. Le Procès-verbal attribue la mort à cette sérosité ou à la substance du système nerveux tout entier.

11 mentionne en passant une légère déchirure au front, occasionnée par la chute du défunt sur le carreau de la chambre, au moment où il fut frappé de mort.

Nous allons voir bientôt cette léyère déchintrc prendre d'étranges proportions sous la loupe des commentateurs. Mais n'anticipons pas.

Le corps de Rousseau resta deux jours exposé sur son lit, où tout Ermenonville accourut le voir. Appelé par Girardin le fameux sculpteur Houdon vint lever sur son cadavre l'empreinte de ses traits. Puis, le 4 juillet au soir, l'inhumation eut lieu en présence d'un nombreux concours d'assistants.

Voilà les faits, tels (ju'ils résultent et des actes dressés à l'instant de la mort et du témoignage unanime des personnes présentes. Voilà deux actes, l'un oiïiciel, l'autre

(1) Helalion Je Lebégue de Presle.

DE J.-J. noiSSEAU. Il

émané d'hommes éminemment dignes de toi, qui constatent que la mort de Rousseau a été une mort naturelle. Ces deux actes ont pour auteurs ou pour coopérateurs neuf personnes graves, savoir deux magistrats, deux otïiciers publics, cinq médecins ou chirurgiens. A ces actes joignez les attestations de la veuve Rousseau, de Girardin et de sa famille, de Lebègue de Prcsle, qui ne s'est pas contenté d'assister comme médecin à l'autopsie, mais qui a fait imprimer un récit des derniers moments de Rousseau. Ajoutez ({ue les principes de l'illustre défunt, que l'état de son âme dans les derniers temps de sa vie, loin d'intîrmer ces preuves, concordent entièrement avec elles.

Comment donc une version contraire, ou plutôt comment trois versions contraires sont-elles venues à se faire jour'? C'est ce qu'il faut maintenant exposer.

Le journaliste Corancez allait souvent chez Rousseau, pour lequel il avait eu des soins qui l'honorent et sur lequel il nous a laissé quelques pages de souvenirs qu'on lit avec intérêt. Il lui avait offert un appartement qu'il possédait à Sceaux. N'était-il pas un peu blessé delà préférence donnée à Girardin? peut-être. Quoiqu'il en soit, il fallait un témoin ])rotestant pour la cérémonie de l'inhumation. Le beaupère de Corancez, Romilly, est appelé : Corancez l'accompagne.

On s'arrête à Louvres, à 4 lieues et demie d'Ermenonville. Là, raconte Corancez, le maître de poste, Payen, s'approche des voyageurs, et d'un ton pénétré : qui l'eût cru, dit-il, que M. Rousseau sr fût ainsi défait lui-même?

12 DU l'UKiENDU SUIGIDIÎ

On s'écrie : on s'cn([uiort du genre de mort. Réponse : d'un coup de pistolet.

On arrive chez Girardin : Corancez lui rapporte le dire de Paycn. Girardin paraît surpris et cho(|ué, nie le fait avec chaleur et propose a corancez de voir le corps. L'oflre est décisive. Sans doute Corancez, l'ami, le zélateur de Rousseau, va saisir avidement l'occasion de s'éclaircir le

concevrcz-vous? Corancez refuse Apparemment .<;on

sicçie était fait.

Corancez revient à Paris, et bientôt le bruit se répand que Rousseau s'est donné la mort. Beaucoup accueillent ce bruit sans examen. Nul n'a l'idée de remonter à la source et d'interroger Payen, dont le dire ne nous est encore aujourd'hui connu (jue par le rapport de Corancez, et qui n'en a pas indiqué la source à Corancez lui-même : de Corancez, qui a pu s'assurer par ses yeux de la vérité et <{ui a refusé de le faire 1

Vingt ans plus tard, voulant faire imprimer le récit de ses rapports avec J.-J. Rousseau , Corancez crut devoir en écrire à la veuve, qui vivait encore. Dans sa réponse, datée du 27 plairial an Yil (15 juin 1708), M^^ Rousseau repousse énergiquement la supposition du suicide, raconte les derniers moments de son mari, et conclut en ces termes : « J'atteste à mes concitoyens, j'atteste à la postérité que » mon mari est mort dans mes bras comme je viens de » vous le décrire. Il ne s'est point emi)oisonné dans une » tasse de café (1), il ne s'est point briilé la cervelle d'un ï coup de pistolet. "

(t) Ceci a Irait à une autre version dont nous ]>arlerons tout à Theure.

riF, J.-J. ROUSSEAU. 13

Mais Corancez tenait à sa supposition. Il ne se rendit point, et sans opposer à la dénégation de M^e Rousseau aucun fait précis, il épilogua sur les termes de sa lettre pour donner à penser que Rousseau ne se plaisait point à Ermenonville et qu'il avait désiré d'en sortir : argument dont la conséquence serait que Rousseau adià se tuer cinq ou six fois avant de venir chez Girardin, car on sait qu'il lia pu se plaire à Wootton, à Trie, à Grenoble, à Bourgoin, à Paris.

En résumé, à quoi se réduit cette première version? A une filiation de ouï-dire sans consistance, rapportés par une seule personne qui n'a rien vu par elle-même ; ouïdire dont la source est restée inconnue. Corancez dit que Payen lui a dit qu'on lui avait dit que Rousseau s'était défait lui-même. Je doute qu'il existe en France un juge (le paix qui voulût décider un procès de quinze centimes sur une preuve de cette force. Et c'est sur ces inanités que des gens à imagination s'appuient pour refuser créance à des procès-verbaux de magistrats et de gens de l'art, à des témoignages de visu graves, pertinents, nombreux, unanimes I

Que sera-ce si le colporteur de ces frivoles ouï-dire, Corancez, a été appelé à véritier le fait par lui-même, et s'il s'est refusé à cette facile et indispensable vérification ?

Mais, dans l'intervalle de 1778 à 1798, une seconde version s'était produite, toute autre que la première, et dès-lors exclusive de la première ; version à laquelle M™e Rousseau donne également un démenti formel dans

14 DU PhÉTEiNDU SUICIDK

sa lettre à Corancez. En 1788, M^n^ cle Staël public ses lettres sur J.-J. Rousseau, et l'on y lit ce passage : « Vous » qui l'accusiez de jouer un rôle, de feindre le malheur, » (ju'avez-vous dit quand vous avez appris qu'il s'était » donne la mort? » On croirait que l'écrivain veut ici parler du prétendu coup de pistolet. Point du tout : c'est une thèse nouvelle qui va se produire pour la première fois, dix ans après l'événement. « On sera peut-être étonné, K dit une note mise au bas du texte, que je regarde comme » certain que Rousseau s'est donné la mort. Mais le même « Genevois dont j'ai déjà parlé reçut une lettre de lui » quelque temps avant sa mort, qui semblait annoncer ce « dessein. Depuis, s'étant informé avec un soin extrême » de ses derniers moments, il a su que le matin du jour » où Rousseau mourut, il se leva en parfaite santé, mais '■ dit qu'il allait voir le soleil pour la dernière fois, et prit, » avant de sortir, du café qu'il fit lui-même. Il rentra quel- » ques heures après, et commençant alors à souffrir hor- » riblement, il défendit constamment qu'on appelât du » secours et qu'on avertît personne. Peu de jours avant » ce triste jour, il s'était aperçu des viles inclinations de » sa femme pour un homme de l'état le plus bas. Il parut » accablé de cette découverte et resta huit heures de suite ■^ au bord de l'eau dans une méditation profonde. Il me » semble que, si l'on réunit ces détails à sa tristesse habii) tuelle, à l'accroissement extraordinaire de ses terreurs » et de ses défiances, il n'est plus possible de douter que " ce grand et malheureux homme n'ait terminé volontai- 3 ment sa vie. »

Dans un instant nous reprendrons une à une les cir-

DR J.-J. ROISSKAU. 15

constances de ce récit du Genevois, qui toutes, jusques dans les détails les plus indifférents en apparence, sont en dehors de la réalité. Pour le moment, bornons-nous à remarquer qu'ici, comme chez Corancez, tout se réduit à une lilière de ouï-dire sans garantie. M"ie de Staël, non j)lus que Corancez, n'a rien vu, n'atteste rien par ellemême ; elle rapporte ce qu'on lui a dit. Il y a cette différence ([u'au moins, chez Corancez, la fdière aboutit à une allégation précise, tandis qu'ici, de ouï-dire en ouï-dire, nous n'arrivons qu'à une insinuation. M"!'^ de Staël dit qu'un Genevois lui a dit qu'on lui avait dit.... Quoi? Que Rousseau s'était tué? Nullement : mais qu'il avait découvert de viles inclinations, qu'il avait rêvé au bord de l'eau, et qu'il avait fait son café lui- môme; circonstance bien extraordinaire! Il estclair,que voilà un suicide parfaitement établi.

A l'apparition de ces lettres, la fille de Girardin, comtesse de Vassy, écrivit à l'auteur pour l'éclairer sur le fait. M'»'' de Staël répondit en citant ses autorités et l'on va voir combien elles sont vagues. « Un Genevois secrétaire de » mon père et qui a passé une partie de sa vie avec Rous- )' seau (I), un autre nommé Moultou, homme de beaucoup » d'esprit et confident de ses dernières pensées, m'ont » assuré ce que j'ai écrit, et des lettres que j'ai vues de lui, >' peu de temps avant sa mort, annonçaient le dessein do » terminer sa vie. »

Cependant, entre ces deux hypothèses contradictoires, le pistolet et le poison, une réflexion s'offrait naturellement

(1) Stanislas do Girardin, n-pondaiit ii Mussel-Palliay, a cru que ce Genevois était Corancez. Il s'est troiniié. Celui que .M"": de Staël a voulu désigner est Goindet, qui fut en effet employé dans la maison Necker et Thélusson, cl dont les relations avec Rousseau sont connues.

IG DU l'RÉTKNDU SUICIOE

à la pensée, c'est que chacune donne un (lémenti à Tautrc. Si Rousseau est mort empoisonné, ce n'est pas un coup de pistolet qui l'a tué; et alors que devient le propos du maître de poste? S'il s'est brûlé la cervelle, ce nest donc pas de poison qu'il est mort; et alors que deviennent les conjectures du Genevois ?

La question en était là lorsqu'on 1821, Musset-Pathay, le père du poète, fit paraître son histoire de J.-J. Rousseau, estimable sous beaucoup de rapports, mais où l'imagination et le parti pris tiennent parfois la place de la raison calme et sévère.

Musset-Pathay ne voulut rien perdre, ni pistolet ni poison : tout lui fut bon pourvu qu'il y eût suicide, et pour concilier les deux versions diverses , il les adopta toutes deux, sans s'apercevoir qu'il doublait ainsi les objections et lesimpossibilites.il supposa (toujours des suppositions) que Rousseau s'était d'abord empoisonné, et que le poison n'agissant pas assez vite, il avait eu recours, pour abréger ses souffrances, au pistolet, qu'apparemment il tenait en réserve comme un avoué des conclusions subsidiaires. Si vous lui demandez sur quelle preuve il croit tout cela, il répond : Je n'en sais rien, mais je le crois.

Jusqu'ici nous n'avons guères fait qu'exposer, et dans cet exposé, qu'avons-nous vu? D'une part, des hypothèses incohérentes entre elles, assises sur des oui- dire de ouidire, isolés, émanés de personnes qui n'étaient pas sur les lieux, qui n'ont rien vu ni pu voir ; de l'autre, des témoins oculaires, nombreux, uniformes, irréprochables, des ma-

gistrats, des médecins, un artiste illustre ; une constatation faite par cinq hommes de l'art et sous les yeux de onze personnes; un acte solennel dressé par des personnes publiques procédant dans les limites de leur compétence ; un appel éclatant fait à tous les regards, à toutes les lumières; — ici des preuves graves, précises, concordantes; — là de misérables commérages qui se contredisent les uns

les autres

Il nous reste à presser par la discussion chacune de ces hypothèses et à montrer qu'aucune ne soutient l'examen.

Commençons par le coup de pistolet.

Pour se tuer d'un coup de pistolet, il faut un pistolet. Pour charger ce pistolet il faut une balle. Pour faire partir cette balle il faut de la poudre. Ce n'est pas tout encore : Il faut savoir se servir de tout cela.

Demandons-nous d'abord comment Rousseau, le moins guerroyant des hommes, a pu se trouver, à point nommé, possesseur au village d'Ermenonville, non-seulement d'un pistolet, mais d'un pistolet chargé? Cette arme faisait-elle partie de son mobilier apporté de Paris? Rien n'est moins supposable. Qu'eût-il fait à Paris de tout cet arsenal? Et comment cette arme, nécessairement négligée pendant des années, se trouvait-elle en état de service à jour précis, le 2 juillet 1778? Est-ce à Ermenonville même, dans une campagne isolée, qu'il a pu se procurer et l'arme et la balle et la poudre? Où? Comment? Par quel intermédiaire? Et comment, après la catastrophe, le fait fùt-il resté secret? Qui enfin avait instruit Rousseau à manœuvrer une arme

1(S DU PRICTENDU SLICIDI'

à feu, lui qui n'avait jamais chassé ni fait la guerre? Est-ce la peine (le démentir des faits solidement établis pour se trouver en face de ces objections dont Musset-Pathay luimême est forcé de reconnaître la gravité?

Celle-ci pourtant n'est pas la plus forte. Suivons.

Rousseau est mort dans sou appartement, cela n'est pas contesté. Si donc il s'est tué d'un coup de pistolet, on a dû trouver dans cet appartement le pistolet, la balle, la bourre, à moins qu'on ne les ait fait disparaître ; hypothèse que nous examinerons. On n'a rien trouvé.

Le coup a dû être entendu. L'appartement de Rousseau bordait la principale rue d'Ermenonville, rue fréquentée. Il était au-dessus du logement habité par le concierge et sa famille. On n'a rien entendu.

Le coup aura causé de graves désordres. On aura trouvé un visage noirci par la poudre, des chairs déchirées et sanglantes, le crâne brisé ou perforé... Rien. Le procès-verbal d'autopsie ne signale aucun désordre, sauf une légère déchirure au front causée par une chute, ce qui ne ressemble guères aux ravages produits par un coup d'arme à feu. La figure a conservé sa sérénité. Girardin l'atteste et le plâtre de Houdon le confirme.

— Mais Girardin voulait dissimuler le suicide. Il en a fait disparaître les traces : il a circonvenu les témoins et les officiers publics.

— Cette supposition, mise en avant par Musset-Pathay, non-seulement ne repose sur aucun fondement, sur aucun indice, qucl([ue léger qu'il puisse être, mais elle est démentie par toutes les circonstances de l'événement.

Observons d'abord que Girardin aurait eu beaucoup à

circonvenir : les deux magistrats d'abord : plus le greflier et le sergent du bailliage ; gens qu'on ne fait point agir et parler à son commandement ; les cinq docteurs ; la veuve de Rousseau; le sculpteur Houdon ; le concierge et les siens, qui demeuraient au-dessous de Rousseau; les ])cvsonnes qui ont relevé le corps, qui l'ont soigné, qui l'ont enseveli; les.habitants qui l'ont visité.... Yoilà, certes, un mensonge qui a bien des complices, et tous complices merveilleusement discrets; et discrets, ce qui est plus admirable, non pas seulement au jour do l'événement ou dans les temps voisins del'évènement, mais toute la durée de leur vie !

Mais ce qu'il faut dire surtout, c'est que rien, dans la conduite de Girardin en cette circonstance, n'autorise le soupçon de dissimulation : c'est que, loin de s'entourer de mystèi'e, il a semblé prendre constamment à tâche de faire appel à la plus grande publicité.

Pour constater le décès et autoriser rinliumation, un seul docteur suffisait : Girardin appelle quatre personnes publiques et deux chirurgiens; en tout six personnes.

Il pouvait se dispenser de l'autopsie, le vœu de Rousseau à cet égard n'étant pas connu : il fait pratiquer l'autopsie. Pour l'accomplir, un seul docteur suffisait encore : il en appelle cinq, et l'opération a lieu en présence de onze personnes.

Il devait cacher le cadavre, défiguré par le coup de pistolet : il le laisse exposé pendant deux jours.

Il devait le cacher surtout à Corancez, ([ui arrivait croyant au suicide et le disant : il otfre de le lui montrer (1).

(1) Esl-il besoin de faire observer qu'en se refusant à cette odl'ie si cnncliianlo, Corancez s'est ôté le droit ilj démentir i'alfir.u ilion de ijirarJiii '.'

Rien ne l'obligeait à faire prendre l'empreinte de ce visage que l'explosion devait avoir bouleversé : il appelle un artiste célèbre et des plus en vue. Et le moulage a lieu, et il donne un visage intègre et calme.

Ou tant d'années passées dans l'instruction judiciaire ont été pour moi des années perdues, ou cette conduite de Girardin est inexplicable dans l'hypothèse d'un suicide et du dessein formé de le cacher.

Nous avons parlé de cette légère déchirure au front signalée dans le procès-verbal d'autopsie. Yoici à ce sujet un incident assez curieux.

Corancez voulait faire passer cette légère déchirure pour un trou énorme., et dans sa prévention il s'était échappé jusqu'à écrire cette phrase : « Le trou était si profond que » M. Houdon m'a dit, à moi, avoir été embarrassé pour en » remplir le vide. «

Pour vérifier une assertion si positive, une chose fort simple était à faire, interroger Houdon, qui, de fortune, vivait encore et qui n'est mort que neuf ans plus tard. Un éditeur de Rousseau, Petitain, veut en avoir le cœur net. 11 va trouver l'illustre artiste et lui communique l'assertion de Corancez. Malgré ses 78 ans, Houdon se rappelait dans tous ses détails l'opération du moulage. l\ nie positivement le propos que Coi-ancez lui attribue, déclare n'avoir vu ({u'une simple contusion; puis, avant pris un délai pour rechercher le plâtre par lui moulé, il adresse à Petitain, le 18 mars 1819, la lettre que voici :

« J'ai tardé à vous écrire parce que je voulais rechercher » et examiner de nouveau le masque de J.-J. Rousseau que

DE J.-J. ROUSSEAU, 2i

» j'ai moulé sur lui-même après sa mort. Il résulte de ce » nouvel examen que la contusion qui existe au front » paraît bien la suite d'un coup \iolent et non l'effet d'un » trou. Je crois bien que la peau a pu être endommagée ; » néanmoins on aperçoit parfaitement au travers de cette » contusion les lignes non interrompues des rides. »

î Quant à l'ouvrage de M. de Corancez, je n'en avais » nulle connaissance, et quant au propos qu'il me prête,

» JE NE l'ai point TEiXU ET n'aI PU LE TENIR. Pour qui COn-

» naît les opérations de cette nature il sera démontré quil » est physiquement impossible que je puisse être embar- » rassé pour remplir le vide causé par un trou. »

ï Si ces renseignements peuvent vous être utiles, mon- » sieur, vous êtes le maître d'en faire l'usage que vous » jugerez convenable. »

Voilà donc Corîmcez formellement démenti par le témoin même qu'il a cru pouvoir faire parler. On va croire maintenant que tout est fini sur ce point. Pas encore. Voici venir Musset-Pathay, qui reprend l'assertion de Corancez. Quant à la lettre de Houdon, il n'en tient nul compte : Houdon était en enfance quand elle a été écrite : Petitain convient lui-même qu'il n'a fait que la signer

Mais d'abord il n'est pas vrai qu'à la date du 18 mars 1819 Houdon fût tombé en enfance. 11 a vécu neuf ans encore depuis cette époque, et dans ces dernières années il a continué de suivre les séances de l'Institut, où il se rendait seul, sans guide et sans soutien. Quel intérêt d'ailleurs Petitain et la personne qui a minuté la lettre pouvaient-ils avoir à faire dire à l'artiste autre chose cpie la vérité ? Enfin, cette lettre, qu'un vieillard de 78 ans n'était sans doute pas

tenu de minuter lui-même à peine tic nullité, n'est que la reproduction de l'entretien personnel très-lucide et trèsexplicite qu'il avait eu précédemment avec Petitain. Elle est raisonnée et s'appuie sur une notion pratique de l'art. Elle mentionne le nouvel examen fait par Houdon du plâtre moulé de ses mains. Ajoutez que le dire de Houdon est confirmé par le procès-verbal d'autopsie : qu'il l'est par le plâtre dont nous parlons : qu'il l'est par tous les témoins oculaires, et qu'il vient récemment de l'être encore par le témoignage imprimé de son petit-fils (1).

Enfin, quand on éteindrait toutes ces lumières, que resterait-il ? L'allégation non coniirmée de Corancez, c'est-àdire RIEN : moins que rien., car Corancez a pu vérifier le fait et ne Tapas voulu.

M'ne de Staël n'a pas plus que nous ajouté foi à cette histoire de pistolet, puisque sa version n'est pas seulement diiférente, mais implicitement contraire. Est-elle plus admissible? C'est maintenant ce qu'il faut voir.

Cette version se trouve toute entière dans les deux passages transcrits plus haut. Reprenons successivement les assertions que l'auteur énonce ou rapporte.

« Un Genevois aurait montré à M"i' de Staël (alors » M"« Necker) une lettre que Jean-Jacques lui écrivit quelf que temps avant sa mort, et <lans laquelle il semblmt » annoncer le dessein du suicide. »

— Il semblait est bien vague et quelque temps avant

(I) Voir aux annexes, lettre A. — Ce nouveau document n'est pas sans intorùt, liicn (jii'il ne soit qu'un trait de lumière de plusjclé sur une <iucslion df'jà suralionflanimc'iil oclairtie.

I)K J.-J. RUUSSEAU. 23

sa mort est une date bien peu précise. Il faudrait voir la lettre. Elle n'est pas représentée. Passons,

A ces conjectures dont la source nous échappe, et qui, dès lors, ne peuvent avoir une grande autorité, même comme conjectures, la critique impartiale oppose une série de faits constants, desquels il résulte que, dans les temps voisins de sa mort, Rousseau ne songeait nullement à eu finir avec la vie.

En 1777 et 1778 il écrivait les Rêveries du 'promeneur solitaire^ dont la dernière est du 12 avril 1778. Il y annonçait que la tranquillité était rentrée dans son âme ; il y faisait le plan d'une correspondance avec lui-même. Donc il ne songeait pas à mourir.

En février et mars 1778, il conférait avec le comte Duprat sur les conditions d'un asyle que le comte lui avait offert et qu'il n'était pas éloigné d'accepter. Donc il ne songeait pas à mourir.

Au printemps de la môme année Corancez lui offrait à Sceaux un logement dont il fut sur le point de s'accommoder. Donc il ne songeait pas à mourir.

En mai il acceptait l'habitation d'Ermenonville. Il s'y établissait avec son ménage et ses meubles : il y laissait construire pour lui un chalet dans un coin du parc. Donc il ne songeait pas à mourir.

Le 2G juin, six jours seulement avant sa mort, il demandait à Lebègue de Presle de lui envoyer du papier et des couleurs pour son herbier, des livres pour ses soirées d'hiver. Donc il ne songeait pas a mourir.

J'avoue que je n'imagine pas de réplique à cette démonstration.

il4 DU l'IUÎTKNDU SUICIDK

Les mêmes observations s'appliquent à l'assertion peu réfléchie de M"'^ de Stacl, qui déclare à M"™*' de Yassy avoir vu, peu avant la mort de Rousseau, des lettres de lui, annonçant le dessein de terminer sa vie. Non-seulement, comme on vient de le voir, Rousseau, dans la disposition où il se trouvait alors, n'a pu écrire de pareilles lettres; mais eussent-elles existé, M'i« Necker n'aurait pu en recevoir la communication. A la mort de Rousseau, M"o Necker avait DOUZE ans. Certes, (juelque précoce qu'ait pu être son intelligence, il est diflicile d'admettre qu'à cet âge de telles communications lui aient été faites ; plus diflicile d'accepter comme des raisons de croire les inductions que sa logique d'enfant en aurait pu tirer.

Je suis loin d'accuser la bonne foi de M^e de Staël, dont j'honore le caractère ainsi que le talent : mais je ne puis m'empêcher de relever la légèreté de ses assertions. Elle parle de lettres de Rousseau annonçant l'intention de terminer sa vie. Elle donne à entendre que ces lettres, écrites peu avant la mort de leur auteur, étaient adressées à Moultou et à Coindet. Or, quant aux lettres elles-mêmes, il est constant que, dans toute la correspondance de liousseau depuis 1763 (quinze ans avant sa mort), on ne trouve pas un seul mot off"rant le plus léger indice du dessein qu'on suppose. Et (juant à leur adresse prétendue, il est également certain que la correspondance de Rousseau avec Coindet s'est arrêtée en 17C8 et n'a jamais été reprise (1). Quant à Moultou, qui est venu en 1778 recevoir le dépôt des Confessions, comment aurait-il \tu autoriser chez

(Il Voir Mit .•mrii'V('>. Iiltrc II.

UK J.-J. UOUSSEAU. 25

M^e Necker la croyance au suicide, lui qui n'y a jamais cru, et lui assurer ce quelle a dit, lui qui a toujours déclaré que la mort de son ami était une mort naturelle. C'est son lils qui l'atteste (1) et les détails dont celui-ci accompagne son attestation font bien voir qu'il partage l'opinion paternelle.

M™e de Staël, que Marraontel appelle tine aimable étourdie, avait à peine 22 ans quand ont paru ses lettres sur J.-J. Rousseau. Elle aura pu voir ayx mains de Moultou la lettre de 1763, où Rousseau se disait dans le cas de l'exception marquée par milord Edouard, et, confondant les dates, elle aura commis sans le vouloir un anachronisme de 15 années. On ne peut guères expliquer autrement son évidente erreur.

Au reste, quand on produirait la lettre, que nous ne connaissons pas, ou quand, sur l'inadmissible allégation de M^ie de Staël, on daterait d'un temps voisin de la mort cette lettre qui n'annonçait pas formellement mais qui semblait annoncer un projet de suicide, faudrait-il en conclure que ce projet s'est accompli? S'est-il accompli en 1763, bien que la lettre plus authentique écrite à Duclos l'annonçât plus positivement?

« Depuis, ajoute l'auteur des lettres sur Rousseau, il

(1) Nous transcrivons les paroles de M. Moiillou (ils. < J'ai lait deux voyages a Ermenonville dans rintciition de connaître la vérité sur celle mort, que mon père m'a toujours dit élic naturelle. J"ai trouvé dans ce village des personnes qui avaient assisté à l'ouverture du corps do Rousseau et ijui m'ont assuré qu'au moment où le chirurgien avait vu l'état du cerveau et la quantité d'eau <|ui en sortait, il avait dit : « Voilà la cause de la mort de M. Rousseau. » — «Euvrcs et correspondance inédites de J.-J. Rousseau, publiées par G. Slrackeiseii-.Moiilloii. — liilroduclion, p. XV. — Taris; I81(i. •

2() DU l'RKTKNDU SUICIDK

» (le Genevois) s'est inibrmé avec un soin extrême des der- » nieis moments de Jean-Jacques. » — Qu'il me soit permis de demander auprès de qui le Genevois de M"'<3 de Staël a pu recueillir [ces informations, qui devront avoir une bien grande autorité pour infirmer les récits de la veuve Rousseau, de Girardin, de toute sa iamUle, de Lebèque de Presle, le plâtre de Houdon, le Procès-verbal de décès, le Procès-verbal d'autopsie? Ce n'est pas auprès de M""^ Rousseau : elle me le suicide : D'ailleurs le récit du Genevois l'accuse et elle n'aurait eu garde de déposer de sa propre turpitude. Ce n'est pas auprès de Girardin ni des siens : tous, ainsi que M™" Rousseau, ont nié le suicide avec autant d'énergie que de persistance. Ce n'est pas auprès de Lebègue de Presle, qui a souscrit le procès-verbal d'autopsie, et qui, dans une brochure, a raconté la mort naturelle de Rousseau. Ce n'est pas auprès des magistrats qui l'ont constatée telle. Ce n'est pas auprès des docteurs qui ont fait l'autopsie ou qui en ont signé le procès-verbal. Hors de là pourtant il est difficile d'imaginer à quels témoins instruits et dignes de foi l'investigateur a pu demander des renseignements.

Ce n'est pas même au maître de poste Payen ou à ses auteurs, car leur version n'a nul rapport avec la sienne.

Mais attendez. Yoici que le résultat de ces informations est de faire apparaître une thèse toute autre que celle qu'on avait d'abord commencé d'établir. Tout à l'heure la pensée du suicide couvait dans l'esprit de Rousseau : elle perçait dans des lettres écrites quelque temps avant sa mort, et c'était cette pensée dont la catastrophe prétendue aurait été l'accomplissement. Maintenant cette catastrophe va résulter d'une révélation fortuite et soudaine, t Peu (h" Jours arnnl

DE J.-J. P.OUSSEUî. 27

» sa worf, Rousseau s'était aperçu des viles inclinations de » sa femme pour un homme de l'état le plus bas. Il parut

> accablé de cette découverte et resta huit heures de suite I sur le bord de l'eau dans une méditation profonde. »

— A cette allégation, que nul témoignage ne vient appuyer, le lils de Girardin (1) répond d'une manière péremptoire, dans sa lettre à Musset-Pathay : k Jean-Jacques » n'a pu s'apercevoir peu de jours avant sa fin des viles » inclinations de sa femme pour un homme de l'état le » phisbas, puisque ces inclinations n'existaient pas encore,

> et que ce n'est que plusieurs mois après la mort de » Rousseau qu'elle a fait connaissance avec cet homme » que M™e de Staël veut désigner. »

Cela est positif.

Mais nous savons que c'est un parti pris chez ceux qui ont résolu de croire au suicide de récuser le témoignage des Girardin. Laissons donc un moment de côté cette déclaration si grave, si pertinente, si décisive, et voyons les faits en eux-mêmes.

Il est bien vrai que, dix-sept mois après la mort de Rousseau^ sa veuve épousa en secondes noces un homme que les Mémoires de Bachaumont appellent Nicolas Montretout, que Musset-Pathay désigne sous le nom de John, et qui, de palefrenier, était devenu valet de chambre chez Girardin. Ce mariage est annoncé dans les Mémoires à la date du 27 novembre 1779 : Rousseau était mort le 2 juillet 1778.

Maintenant :

(|) Stanislas de (lirardin, iiieiuliiv tlo la Cliainliio dfs drputos sous la Rcflaiir.ilion.

lo Au 2 juillet 1778, John était-il déjà chez Girardin? Rien ne l'établit, et la lettre de Girardin fils fait présumer le contraire.

2° S'il était déjà chez Girardin, avait-il eu le temps, en moins de six semaines écoulées depuis l'arrivée de Thérèse^ de s'enflammer pour elle et de s'en faire aimer? (1)

3° Avait-il même alors quelque raison pour cela? Il faut voir ici le vrai des choses. En ce temjts-là Thérèse avait près de 58 ans. John en avait 52 ou 53. Assurément ce n'était point l'amour qui pouvait attirer ce vieux vers cette vieille sans beauté, sans grâce et sans esprit. C'était encore moins la sensualité. Si, dix-sept mois plus tard, John est devenu le mari de Thérèse, la chose parle d'elle-même; c'est que Thérèse avait quelque argent.

Mais Rousseau vivant, Thérèse n'avait aucun argent dont elle pût disposer. Rousseau vivant, John ne pouvait épouser Thérèse. Et Rousseau avait chance de vivre longtemps encore, car il n'était pas d'un grand âge, et sa constitution paraissait assez robuste.

Tout confirme donc le dire de Girardin, déjà très-digne de foi par lui-même : tout nous dit que les rapports de John avec Thérèse n'ont eu de raison d'être qu'après la mort de Rousseau.

S'ils eussent existé au 2 juillet 1778, pourquoi le mariage eût-il été reculé jusqu'en novembre 1779? A quelle fin ces 17 mois d'intervalle ?

4° Allons plus loin : voulez-vous que ces rapports aient commencé du vivant de Rousseau, quoi<jue Girardin et

(l) Rousseau n'a vécu que -42 jours pleins à Ermenonville, el Thérèse, restée h l'nris pour le déménagonient, n'est arrivée (pi'après lui.

Di: j.-j. ROUSSEAU. :29

l'évidence attestent le contraire? Soit. Comment établissezvous qu'il les ait connus? A-t-il fait un éclat? S'est-il épanché au sein de quelque ami ? A-t-il laissé quelque écrit dépositaire de sa découverte?

5° Youlez-vous qu'il les ait connus? Soit encore. Comment établissez-vous qu'il en ait été affecté au point de se donner la mort ?

Songez que vous n'êtes pas ici dans la position de celui qui, en présence d'un suicide constaté, n'aurait plus qu'à en conjecturer philosophiquement les causes. C'est précisément le contraire. Vous êtes en présence d'une mort solennellement constatée naturelle. Vous voulez démentir ces constatations. Yous voulez faire tomber par des inductions des actes légaux soutenus par une masse d'imposants témoignages. Ce sont des preuves catégoriques que vous me devez, et non un vain amas d'allégations sans authencité et sans pertinence.

On parle d'un fait bizarre, d'une rêverie de huit heures au bord de l'eau. Qui l'établit? M™^ de Staël l'a-t-elle vu? Le tient-elle, au moins, de gens qui déclarent l'avoir vu? De toutes les personnes qui approchaient alors Rousseau, nulle n'a signalé d'altération dans son humeur en ces derniers jours. Toutes, au contraire, déposent de sa liberté d'esprit et de sa sérénité. La veille de sa mort Rousseau avait dîné chez Girard in (1).

Et pourtant, pour faire admettre le suicide, il faudrait montrer Rousseau arrivé au dernier degré du désespoir, car on sait que le suicide était contraire à ses principes

(I) LcUrs (le la veuve Rousseau à Corancez. — I7!>8.

30 DU l'Ill-TEiNDU SUICIDE

Suivant Musset-Patliay il aurait pu se croire dans le cas de l'exception marquée par milord Edouard. Musset-Patliay se trompe. Que dit lord Edouard? « De violentes douleurs » du corps, quand elles sont incurables^ peuvent autoriser » un homme à disposer de lui. » Les ^nles inclinations de la vieille Thérèse auraient pu être pour Rousseau une peine morale plus ou moins vive : était-ce une douleur du corps, àouXexxv violente^ ùo\x\e.\xv incurable?

6° j'arrive au point capital de cette investigation.

En admettant, contre toute évidence, qu'il existât une cause capable de déterminer le suicide, l'a-t-elle, en effet, déterminé? En point de fait, Rousseau s'est-il réellement donné la mort, et donné la mort par le poison?

Un fait n'est pas par cela seul qu'il aurait eu des raisons d'être. De posse ad action nulla est consequeatia. Toutes les allégations que nous venons de réfuter successivement fussent-elles aussi fondées qu'elles sont vaines, une question suprême resterait toujours à examiner : Rousseau s'estil en effet empoisonné ?

Entrons dans cet examen, le plus sérieux de tous. Recherchons ce que les jurisconsultes appelleraient /ecor/;* du délit. M™c de Staël veut (jue Rousseau soit mort empoisonné : ou sont les signes d'un empoisonnement?

« Le jour de sa mort, dit-elle, il prit du café (ju'il lit luimême. » Rien ne l'établit et Lebègue de Presle (ht positivement le contraire. Mais soit encore. Nous savons bien des gens qui font eux-mêmes leur café, le prennent et n'en meurent pas.

Mais on veut faire entendre (jue Rousseau a versé du

DE J.-J. aOUSSEAU. 31

poison dans son café et qu'il est mort de ce poison. C'est ici que la discussion se précise. Abordons-la de front.

Pour reconnaître si un décès est l'effet du poison, quels sont les procédés indiqués par la raison et par l'expérience?

D'abord on recherche s'il y a des symptômes d'empoisonnement et d'empoisonnement par telle ou telle substance, car la manièi-e d'agir de chaque poison est connue.

Ensuite on recherche dans l'estomach, dans les entrailles, dans les viscères, dans les vomissements, dans les déjections, la présence du poison.

Enlin on considère l'état des organes, leurs altérations, s'ils en ont éprouvées, et quelles altérations.

M'oe de Staël signale-t-elle, chez Rousseau mourant, un symptôme d'empoisonnement pouvant se rapporter à quelque substance que ce soit? Aucun.

L'autopsie indique- t-elle un phénomène quelconque pouvant se traduire en un symptôme d'empoisonnement? Aucun.

Le plus habituel, le vomissement, fait ici complètement défaut. A l'autopsie, le café au lait du déjeuner s'est retrouvé dans l'estomach.

Des crises nerveuses, des convulsions? Nul n'en a parlé. Le récit du Genevois n'en fait aucune mention, et le calme des traits après la mort en exclut jusqu'à l'idée.

L'altération des viscères? Nul désordre dans l'estomach, qui a gardé les aliments ingérés : la poitrine, le bas-ventre parfaitement sains : Nulle odeur, quoique après 30 heures et par un temps chaud.

Page 1