nu i'Rktendi; suicidi
Et puis, quel serait ce poison, dont les symplônies de l'agonie accuseraient la présence? Nul n'a tenté de l'indl- (jucr.
Maintenant, quelle trace d'un poison quelconque a-t-on trouvée dans les évacuations ? Pas la moindre.
J'irai plus loin : Quel poison alors connu pourrait-on spécilicr comme ayant pu produire une mort semblable à celle de Rousseau?
L'auteur d'Emile est mort à 10 ou 11 heures du matin. A quelle heure a-t-il pris ce café qu'il a di!i faire lui-même avant de le prendre? Ce ne peut guères être avant 7 ou 8 heures au plutôt.
Quelqu'un voudrait-il m'indiquer un poisoTi qui, assez. violent pour tuer en trois heures, soit en même temps assez bénin pour ne provoquer ni convulsions, ni tranchées, ni déjections, ni vomissements, et pour n'occasionner aucune lésion dans les organes? Cela se trouve dans les tragédies et dans les romans : cela ne se trouve pas dans la nature.
Il est, je le sais, des poisons foudroyants dont l'action est presque instantanée. Tel est l'acide hydrocyanique, telle est la strychnine. Mais d'abord l'usage de ces poisons n'était pas connu du temps de Rousseau. En outre leur action sur les systèmes nerveux etcirculatoire se manifeste par des symptômes d'une énergie et d'un caractère qu'il n'est pas possible de dissimuler, et dont on n'aperçoit pas ici la moindre apparence.
Il est aussi des poisons (des poisons végétaux) dont l'action ne laisse pas toujours de traces certaines, en ce sens que la substance toxique ne se retrouve pas nécessaire-
ment; en ce sens encore que les troubles causés par elle n'accusent pas nécessairement un empoisonnement et peuvent se rapporter à quelque maladie naturelle. Tel est au premier rang l'acétate de morphine. Mais d'abord , sauf l'opium, dont nous parlerons, leur découverte est de date récente. Elle est due aux progrès de la chimie végétale, progrès tout-à-fait modernes. Les propriétés de l'acétate de morphine n'ont été révélées au public qu'en 1823, par le procès de Castaing. Puis ces poisons eux-mêmes ne tuent pas immédiatement et à la sourdine. Dans l'affaire Castaing, quoique le poison eût été donné à large dose et à plus d'une reprise, la victime n'a succombé qu'après deux jours de lutte, après des convulsions effrayantes et des symptômes dont la violence rappelait ceux du Cholera- M or bu s.
Quant à l'opium, évidemment il n'en peut-être ici question . Aucun des caractères de l'empoisonnement par l'opium ne se rencontre dans la mort de Rousseau : ni la somnolence au début, ni les crises nerveuses et convulsives, ni surtout l'afflux du sang au cerveau. De plus l'opium est loin d'agir avec la soudaineté qu'il faudrait ici supposer.
Des raisons de ce genre nous dispenseraient assurément de toute autre discussion. Au besoin, pourtant, nous demanderions encore comment Rousseau aurait pu se procurer, non pas même ces poisons exceptionnels dont nous avons parlé, mais un poison quelconque. L'avait-il apporté de Paris? Non, puisque c'est à Ermenonville qu'une découverte accablante aurait triomphé de sa répugnance pour le suicide. Se l'était-il procuré à Ermenonville? La
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chose eût bientôt transpiré. Et puis existait-il une pliarmacic toxique au village d'Ermenonville? Dira-t-on, avec Musset-Patliay , qui allègue toujours sans prouver, que Rousseau a fait infuser dans son café des plantes par lui cueillies dans le parc? Je ne sais si l'on trouverait aisément, dans un parc des environs de Paris, une plante dont la simple infusion tue un homme en deux ou trois heures. Ce que je sais, c'est qu'on n'en trouvera nulle part qui empoisonne sans déterminer de symptômes d'empoisonnement et qui foudroie sans laisser trace de son action.
Ou je me fais singulièrement illusion, ou il ne reste rien, après cet examen, des dires du Genevois, trop facilement accueillis par la vive imagination de sa compatriote. Maintenant, en les réfutant, en réfutant ceux de Corancez, j'ai d'avance réfuté l'argumentation de Musset-Patliay, qui n'a fait que fondre les deux thèses l'une dans l'autre; y revenir serait me répéter. Deux mots seulement d'un dernier écrit par lui puhlié sur ce sujet.
Toutes les fois que l'erreur sur le fait en question a voulu se produire, des protestations consciencieuses ont juaintenu les droits de la vérité. Lorsqu'en 1788 parurent les lettres de M^e de Staël, la lille de Girardin écrivit pour rétablir les faits. Lorsqu'en 1798 (brancezfit imprimer son écrit, la veuve de Rousseau protesta contre ses suppositions. Lorsque plus tard Musset-Pathay lit paraître son histoire, le lils de Girardin, Stanislas le député, le combattit dans une lettre rayonnante d'évidence. Musset voulut répondre, non ut aliquid dicerctur, scd ne omninù taceretur. Il releva minutieusement ((uelques différences puériles entre
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le récit de Girardin père écrivant le lendemain de l'événement et le récit de la veuve Rousseau écrivant de souvenir vingt ans après l'événement. Aux. objections les plus pressantes il répondit par de prétendues jjossibilités hors de toute vraisemblance. Par exemple il s'efforça d'établir qu'il n'était pas tout-à-fait impossible que Rousseau eût une arme à sa disposition, pas fout-à-fait impossible qu'il sût la manier, pas tout-à-fait i?npossiblc que le coup n'eût été entendu de personne; etc., etc Et détentes ces nonimpossibilités, qui, mises bout à bout, constituent la plus frappante des impossibilités, il conclut qu'on doit admettre comme établi le suicide, dont il ne rapporte pas le moindre commencement de preuve. Il soutient, ce que nous lui accorderons volontiers, qu'un procès-verbal n'est pas toujours un témoignage infaillible, et de là il conclut qu'une assertion sans preuve et sans vraisemblance doit prévaloir sur un procès-verbal.... La famille de Girardin se crut dispensée de répliquer.
Maintenant, peut-il rester encore l'ombre d'un doute dans tout esprit tant soit peu sensé?
Voilà, d'une part, des laits éclairés par le soleil de la publicité la plus éclatante. Voilà les restes mortels du grand écrivain soumis aux constatations des magistrats, aux investigations des gens de l'art, au travaU reproducteur d'un sculpteur renommé, exposés aux regards de qui les a voulu contempler, offerts même à l'examen soupçonneux deCorancez, dont le refus n'était guères supposable. Voilà un procès-verbal officiel, émané de six personnes publi- ({ues; un autre procès-verbal, sinon également officiel, du
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moins presque également considérable par la qualité de ses auteurs, par le nombre et le caractère des assistants ; un troisième procès-verbal en plâtre, dressé par un artiste illustre; voilà une masse de témoins oculaires^ pertinents, honorables, qui tous affirment la mort naturelle dès le premier moment, qui tous persistent jusqu'à la mort dans leur témoignage, dont plusieurs le transmettent à leurs descendants comme un héritage de famille (1)
En regard, que voyons-nous? Un ouï-dire de Corancez, une conjecture de M"ie de Staël, lesquels ne concordent pas même entre eux.
Corancez!.... Mais il n'a rien vu. 11 se borne à rapporter un propos dePayen.
DePayen 1.... Mais Payen n'a rien vu. 11 n'habitait pas Ermenonville. Il parle également par ouï-dire.
A-t-il, du moins, signalé ses auteurs? Corancez les a-t-il interrogés? Pas le moins du monde.
Et quelle légèreté dans ces allégations de Corancez, à qui on offre de voir et qui ne veut pas voir; qui, sans avoir vu, s'obstine dans ses suppositions et s'attire un démenti de la veuve Rousseau; qui, démenti, s'obstine de plus belle dans son hypothèse, sans apporter ni un fait précis ni une raison sérieuse; qui prête au sculpteur Iloudon un propos que Houdon n'a tenu ni pu tenir, et s'attire ainsi un démenti nouveau!
M""^ de Staël !.... Mais elle n'a rien vu. Elle se borne à rapporter les propos d'un Genevois.
D'un Genevois!.... Mais il n'a rien vu. Il se borne à rap- |)orter des ouï-dire dont il n'indique pas même les auteurs.
(I) Li'< ciii'.iiiU (l- i;ii-ariiiii. .M. Ktlnviml Diival, M . Slreikcis(.'n-.Moiilliiii.
DE J -J. HOLSSEAU. 37
Des ouï-dire!.... Dénoncent-ils au moins le fait précis (l'un suicide? Non. lisse bornent à signaler quelques faits plus ou moins pertinents, dont le Genevois croit pouvoir induire la lyrobabilité d'un suicide.
Et tous ces indices prétendus s'évanouissent au premier examen.
Il semble croire que Rousseau s'est empoisonné , et lorsqu'on veut chercher une trace de poison, un symptôme d'empoisonnement, on ne trouve rien
Certes il est difficile d'imaginer une fable plus vaine et reposant sur des appuis plus fragiles.
Malgré toutes ces évidences, je ne doute pas qu'il ne se trouve toujours des gens qui persisteront à croire au suicide. Ne voyons-nous pas encore aujourd'hui des gens qui persistent à croire aux revenants et aux sorciers? C'est leur affaire. La nôtre est de chercher la vérité et de la dire.