CHAPITRE SIXIÈME
Sous le Consulat : l'officiel et rintime.
Au début de la nouvelle organisation politique. — Talleyrand rappelé au Ministère des Affaires étrangères. — Situation de l'Europe, au moment du départ de Bonaparte pour le Saint-Bernard. — Pendant l'absence du maître. — Les craintes de la « crise secrète », c'est-à-dire d'une défaite ou de la mort du Premier Consul. — Intrigues et complots; le rôle d'expectative insinuante et prévoyante de Talleyrand. — Comment l'horizon s'était éelairci, tout à coup, après la victoire de Marengo. — Négociations de Talleyrand avec l'Autriche et l'Angleterre. — Signatures laborieusement obtenues du traité d'Amiens. — De quelle manière tranquille le ministre en transmit la première nouvelle au chef de l'État. — Réconciliation générale de la France avec l'Europe et avec l'Église. — Les intérêts généraux et particuliers, qu'eut à défendre Talleyrand dans la grande affaire du Concordat. — Ses longues conversations écrites avec la chancellerie romaine pour obtenir le bref de sécularisation. — Ardentes controverses sur le mariage desévèques. — Toutes les objections soulevées à Rome. — Par quels moyens de pression diplomatique on vint à bout de sortir de cette impasse. — Nouvelles prématurées du mariage de Talleyrand. — Quelle série de circonstances amenèrent ce dénouement conjugal. — Les origines et l'existence de M"» Grand, jusqu'au moment d'être appelée à devenir duchesse de Talleyrand-Périgord, princesse de Bénévent. — Après le mariage. — Dans les salons de Thôtel des Relations extérieures: commenton l'y jugeait. — La légende et la vérité, quant aux « innocences » de M"" de Talleyrand. — Jusqu'au déclin de cette union. — Retour aux événements publics.
Le coup de théâtre s'était exécuté lestement, sans qu'il en eût coûté beaucoup. Des arrestations peu nombreuses, quelques journaux supprimés, un peu de populaire, dans les faubourgs, foulé aux pieds des chevaux, il n'en avait été que cela, et la France ne se plaignait point qu'on leùt, à ce prix, débarrassée d'un gouvernement de parade, sans force et sans prestige.
On absolvait Tillégalité d'iin acte dont les suites promettaient d'être si largement compensatrices. Oublieux de cette liberté, qu'il avait trop chèrement payée pour l'aimer encore, le peuple n'aspirait qu'au rétablissement de l'ordre, de la tranquillité publique. Le Consulat allait lui dispenser ces biens, en attendant que la volonté d'un seul homme changeât l'ordre en contrainte et la contrainte en tyrannie. Pour le moment, les cœurs s'ouvraient à des espoirs illimités.
Les consuls étaient en place; ils avaient écarté de leur triumvirat la suffisance de Siéyès, en lui fermant la bouche avec un titre, de l'argent, un domaine. Leur premier geste à faire, c'était de s'annoncer à la nation officiellement et solennellement. La proclamation de rigueur s'imposait au devoir des nouveaux chefs de la République. Ils avaient à parler le langage métaphorique si cher aux Français; ils avaient à bercer leurs concitoyens de ces nobles paroles de pacification, de justice, d'humanité, par lesquelles ils furent toujours séduits et trompés. Toute inauguration de règne ou de présidence débute à pareille enseigne. Bonaparte fit venir Rœderer et lui dicta d'un premier jet les phrases sonores, d'où sortit l'une des proclamations les [)lus décevantes qu'ait jamais adressées un conducteur de peuple à ses futurs sujets. En lettres de feu brillaient là, comme au frontispice d'un temple dédié aux plus généreux sentiments de l'humanité, ces pensées mémorables : « La modération est la base de la morale et la première vertu de l'homme. Sans elle, Vhomme n'est qu'une bête féroce. Sans elle, il peut bien exister une faction, mais jamais un gouvernement national. »
Oui, ce fut bien Napoléon Bonaparte qui prononça dans ces termes la louange des vertus modératrices,
sous LE CONSULAT : l'oFFICIEL ET l'iNTIME 213
jusqu'à ce qu'il put employer toutes ses forces et tout son génie à bouleverser l'univers... Cela dit, il constitua un ministère définitif, en y réservant une place, le département des Relations extérieures, à Talleyrand, pour des raisons qui n'étaient pas celles de la gratitude, ni d'une profonde estime, et qu'il découvrait ainsi à Cambacérès :
« Il a beaucoup de ce qu'il faut pour les négociations, l'esprit du monde, la connaissance des cours de l'Europe, de la finesse, pour ne pas dire quelque chose de plus, une immobilité dans les traits que rien ne peut altérer, enfin un grand nom... Je sais qu'il n'appartient à la Révolution que par son inconduite ; jacobin et déserteur de son ordre, dans l'Assemblée constituante, son intérêt nous répond de lui » (1).
Il ne réoccupa pas immédiatement le haut poste, d'où l'influence de la Société du Manège l'avait délogé, dans la période finissante du Directoire, pour lui substituer (sur sa désignation même) le bénévole Reinhardt, natif de Wurtemberg. L'opinion n'était qu'à demi réconciliée avec Talleyrand, depuis les alîaires d'Amérique et leur retentissement fâcheux. On jugea préférable (du moins Napoléon le voulut insinuer, en son Mémorial) de laisser passer un léger temps d'oubli avant de reporter sur sa personne et sur son nom la pleine lumière d'une grande situation officielle. En tout cas, le délai de prudence assigné fut court, puisqu'il ne dura qu'une douzaine de jours, pas davantage. Et, dans l'intervalle, Talleyrand avait eu des occupations suffisantes, pour n'en pas désirer d'autres, ne quittant plus (à l'instar de Rœderer et de Boulay) le Petit-
(l) CAMBAcénÈs, Eclaircissements inédits.
Luxembourg, conférant sans cesse avec Bonaparte des mesures d'organisation politique urgentes à décider, ne faisant que d'aller d'un pavillon à l'autre, circulant du matin au soir entre les appartements des Consuls, pour échanger les demandes et les réponses, les vœux et les objections, ou recommençant l'éternelle conversation avec Siéyès, sur le meilleur système de gouvernement et la part qu'il espérait y prendre. L'entente avait eu de la peine à s'établir entre ce théoricien politique et Bonaparte, dont il aurait voulu grandement restreindre les apfMÎtits de domination absolue et qui réclamait, au contraire, toutes les prérogatives de la fonction suprême. Talleyrand n'en était pas à la première expérience de leur antagonisme. A la veille du coup d'État, il avait pu rapprocher ces deux caractères difficiles, l'un obstinément systématique, l'autre avide d'une suprématie indiscutée. Leurs anciens différends s'étaient ravivés, plus âpres maintenant qu'on en était au partage de la succession. Persévérant en son rôle de conciliateur, Talleyrand leur ménagea une entrevue, à laquelle il assista et qui fut loin de se passer en douceur. Siéyès se retranchait dans une argumentation hautaine et dédaigneuse. Bonaparte se faisait agressif et presque menaçant. « Voulez-vous donc être roi? » lui demanda Siéyès, par une interpellation à la romaine. La discussion se monta sur un ton d'hostilité dont Talleyrand ne laissa pas que d'être ému, sous son maintien glacé Mais il s'était promis avec Rœderer de trouver un terrain d'accommodement. A force de raisons spécieuses auxquelles Siéyès céda par fatigue, tous deux parvinrent à le décourager de ses résistances ; de concession en concession, ils ramenèrent au point où le voulait voir le Premier Consul, désarmé, séduit et trompé. On
sous LK CONSULAT ! L OFFICIEL ET L INTIME 215
lui offrit des compensations. Il aurait la présidence du Sénat et l'illusion lui serait permise de croire que s'il n'occupait ni la première ni la seconde place dans l'exécutif, il tiendrait la tête du pouvoir législatif et pourrait avec celui-là traiter de puissance à puissance, dans cet état de liberté digne, — dont on ne fut guère de temps à jouir.
Le 22 novembre 1799, Talleyrand réintégra ses bureaux du Ministère des Affaires étrangères, pour y demeurer jusqu'au 8 août 1807.
Dès son installation, il s'avisa d'une idée ingénieuse afin d'augmenter son inlluence personnelle auprès de Bonaparte en grandissant du même coup le rôle du Premier Consul Les trois principaux magistrats de la République devaient se réunir, tous les jours, et les ministres avaient à rendre compte, devant eux, des affaires relevant de leurs attributions respectives. Il prit à part le général Bonaparte et lui fit goûter ce raisonnement. Le portefeuille des Relations extérieures, qui, de sa nature, est secret, ne pouvait être ouvert devant un conseil. La sagesse, la prudence même exigeait que le chef réel du gouvernement l'eût seul dans les mains et en dirigeât la conduite. En conséquence, le Premier Consul ne saurait contîer à d'autres qu'à lui-même le travail des Affaires étrangères (1). Cet avis le flattait, et, ne l'eût-il pas reçu, que certainement, il en aurait eu l'idée pour son propre compte. Il s'était réservé déjà tout ce qui tenait à l'action proprement
1) En fortifiant une autorité, qu'il voyait investie déjà de la part de puissance qui, dans les monarchies tempérées ou constitutionnelles, est exercée par le monarque, Talleyrand visait en outre, à lui faciliter le passage des trois degrés de cette souveraineté : d'abord élection à temps, puis à vie, enfin héréditaire.
dite du pouvoir exécutif, tout ce qui concernait la guerre et l'armée. Sans feinte il annonça que les relations extérieures en étaient la dépendance nécessaire et qu'il les considérerait comme telles, désormais. Aux forces de Cambacérès suffisait la direction des travaux de législation; pour Lebrun, le sage et prudent Lebrun, c'était assez des finances. Ni l'un ni l'autre n'élevèrent d'objections ; et, comme au début d'un gouvernement, tout est plus facile à régler, on décida que le ministre, chargé de la partie diplomatique ne travaillerait qu'avec le Premier Consul.
Le grand changement, qui s'était opéré en France, n'empêchait point que les rapports demeurassent brouillés avec l'Angleterre, la Russie et l'Autriche. Mais, deux points essentiels, dans l'état général des relations européennes, s'étaient imposés à l'esprit de ïalleyrand. C'est que, d'une part, la France, harassée par sept années de luttes, aspirait ardemment à la paix; et que, d'autre part, cette paix tant désirée se pouvait obtenir, à la fin de 1799, sans trop de difficultés, pour peu qu'on y apportât de l'adresse et l'esprit de conciliation.
Le tzar, moins irrité de la défaite de ses troupes, sous les coups de Masséna, que de la conduite douteuse de FAutriche, son alliée, par laquelle il croyait avoir été déçu, trompé, de parti pris, n'aspirait qu'au moment de remettre l'épée au fourreau. Des attentions délicates autant qu'habiles du Premier Consul, à son égard, comme le renvoi sans rançon des prisonniers russes, habillés à neuf, et la remise entre les main«; de Paul 1", dont il savait la passion singulière pour l'ordre de Malte, de l'épée du grand-maître La Valette, achevèrent de pacifier ses sentimenls. El, le 8 octobre 1801, Talleyrand avait la satisfaction de se trouver en
sous LE CONSULAT : l'oFFICIEL ET L INTIME 217
face de son ambassadeur, le comte de Markof, échangeant les signatures d'un traité. Ces deux négociateurs se retrouveront en présence après l'avènement d'Alexandre P"", Talleyrand n'ayant rien changé à la politesse de ses formes diplomatiques, Markof, étant devenu sec, hostile, presque arrogant, sous son nouveau maître; et ce sera pour discuter ensemble l'importante affaire des sécularisations en Allemagne.
Toute persévérante qu'elle fût en son inimitié contre la France nouvelle, l'Angleterre ne se refusait pas à désarmer, pourvu que l'entente se fît sur l'évacuation de l'Egypte. Talleyrand, qui en avait conseillé la conquête, et dans une heure qui n'avait pas été des mieux choisies pour le Directoire assailli de tous côtés, estima, cette fois, qu'il serait préférable de ne pas s'y maintenir et que de se résigner à perdre une superbe colonie serait encore payer d'un mince sacrifice les bienfaits de la paix générale. Bonaparte était moins pressé de tendre aux peuples le rameau d'olivier. Le prestige militaire l'avait élevé à la situation prépondérante qu'il occupait, et pouvait seul, l'y affermir. 11 se préparait à la revanche de ses défaites, en Ég3'pte; son souci présent n'était pas de mettre d'accord les résultats pacificateurs de son avènement avec les reproches faits au Directoire d'avoir mérité sa chute pour avoir tyrannisé les peuples et troublé la tranquillité de l'Europe. Désireux seulement de couvrir ses intentions véritables et de limiter, au moins, le nombre de ses ennemis, un de ses premiers actes avait été d'écrire au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne deux lettres exprimant, l'une et l'autre, le vœu d'une prompte réconciliation entre leurs peuples et son pays. Rouvrir la question d'Orient, — qui ne cessera plus de hanter son imagina-
tion conquérante, — reprendre possession de l'Egypte, enfoncer dans ce sol des racines profondes, pour de là les étendre aussi loin cpie possible sur le monde oriental, objet de son rêve despotique et grandiose, cette préoccupation l'obsède; elle est, au fond, l'unique règle de ses rapports entrevus avec 1 Angleterre et la Russie. Le Gouvernement britannique a repoussé ses offres. L'Autriche, à laquelle il a proposé la restitution de ses provinces italiennes, pour toute réponse a [remisses armées en campagne, sous le commandement en chef de Mêlas. Les plans du Premier Consul ont dû se métamorphoser brusquement. Il s'est retourné, congratulateur, les mains ouvertes vers la Russie. Du tzar, hier le principal soutien de la coalition, il est parvenu à se faire un ami, presque un allié, — pour n'avoir plus à combattre que l'Autriche, dans ces plaines d'Italie dont il a repris le chemin.
Bonaparte n'aura pas quitté la France, d'un front serein. Plusieurs fois aura-t-il retourné la tête et regardé derrière lui, sentant sa puissance trop neuve à la merci d'une défaite, d'une conspiration, d'une émeute. Sans doute, il s'est assuré de nombreux amis, en remplaçant par des gens de toutes opinions intéressés, maintenant, à n'en avoir plus qu'une, les nombreuses places, qui s'étaient trouvées libres aux débuts du Gouvernement consulaire, dans les préfectures, au Tribunat, au Corps législatif, au Conseil d'État, au Sénat. La plupart de ceux qui représentaient l'ancien esprit révolutionnaire étaient au calme, dans les situations qu'ils occupaient comme des places dé sûreté. En revanche, les royalistes, disposant d'une partie considérable de
sous LE CONSULAT : l'oFFICIEL ET l'iXTIME 219
l'opinion, sûrs de dominer encore dans l'Ouest , comptant soulever le Midi, sachant, en outre, cpvils avaient avec eux les subsides de l'Angleterre et les armées de la coalition, recommençaient à parler haut. Bonaparte les avait gagnés de vitesse, et c'est un genre d'avance qu'ils ne lui pardonnaient pas. Leurs conspirations, que les mesures de répression vigoureuse, naguère ordonnées par le Gouvernement, les avaient forcés de remettre à des instants plus favoraJDles, n'aspiraient qu'à renaître et à s'étendre.
Dans les premiers jours du Consulat, ils s'étaient tenus en état xl'observation vis-à-vis d'un chef, qui n'avait pas encore donné la mesure de son essor ambitieux. Pressés d'en être mieux instruits et de savoir s'ils ne découvriraient pas en lui le restaurateur tant invoqué, le Monk providentiel, ils avaient envoyé deux négociateurs secrets : Fortuné d'Andigné et Hyde de Neuville, qui devaient lui poser la question en deux mots : royauté ou république. Talleyrand, qu'on avait fait pressentir, s'était chargé d'être leur intermédiaire officieux en cette étrange rencontre. Il avait paru se conformer en cela au désir d'un ex-baron de Bourgoing, attaché à son ministère et qui se trouvait être un ami d'Hyde de Neuville (1). On en avait conçu
(1) Hyde de Neuville recevait, le 23 frimaire de l'an VIII, au matin, en la maison où il était descendu, rue Saint-Honoré, cette missive de Bourgoing, son compatriote du Nivernais et qui l'appelait, à cause décela, son « cher pays » :
« Je venais vous dire, mon cher pays, que notre affaire est battue chaud. Hier soir, notre organe auprès de B... (Bonaparte), me fit dire de passer chez lui, entre 9 et 10. J'en viens. Le résultat de notre entretien est aussi insignifiant que je pouvais le désirer. J'ai tout dit, tout révélé, sur vous, sur eux. On n'est pas d'accord sur tout, mais on est disposé à tout entendre... En conséquence, je suis chargé de vous amener, à 4 heures précises, aujourd'hui même, chez T... (Talleyrand).., A 3 heures trois
de grandes et fallacieuses espérances, dans les rangs royalistes. D'accord avec le Premier Consul, qui, de son côté, se flattait de gagner ces émissaires et leurs troupes à sa propre cause, ïalleyrand leur avait promis toutes les cautions, toutes les garanties désirables, quant à leur sécurité personnelle; mais il ne s'était pas avancé jusqu'à leur certifier le succès auprès d'un homme de la trempe de Bonaparte, rien moins que disposé à préparer le lit d'un autre roi que lui-môme. Les délégués vendéens n'eurent pas de longues questions à faire pour être fixés. Il n'y fallut qu'une seule audience. La conversation avait été nette et précise ; les termes employés par Bonaparte ne devaient leur laisser aucune incertitude. Ils rentrèrent chez eux sous l'impression qu'ils avaient de fort loin manqué le but (1). Mais, à présent, quelles chances meilleures de travailler en armes pour le Roi ! Bonaparte était loin, courant sur la route de Genève et préparant dans son cerveau, avant de l'exécuter à la tôle de ses troupes, l'audacieuse diversion à travers les Alpes. La machine gouvernementale n'avait pas suspendu ses fonctions. Les actes étaient signés Gambacérès, avec ces mots :
quarts, il y aura une voilure à votre porte. Si je n y suis pas, je serai déjà remis (depuis plusieurs heures) chez T..., et, à 4 heures précises, je descendraidemon bureau pour vous attendre dans le salon et vous introduire... Au reste, si, avant notre réunion, vous voyez les intéressés, assurez-les bien qu'il y a pour eux, de la part de T..., de la part de B..., la sécurité la plus complète, qu'on leur donnera, à cet égard, toutes les cautions, que la louiuté, que l'ancien honneur français peuvent désirer et accorder, que B... y met une partie de sa gloire, qu'ainsi vous, moi, eux, devant lui seront aussi en sûreté qu'au sein de leur famille. A 3 heures trois quarts, donc, aujourd'hui, a (Arch. nat., F. 7, 6.247.)
(1) Sur cette entrevue, au Luxembourg, entre le Premier Consul et les mandataires des princes, que Talleyrand était allé prendre dans sa voiture, à un endroitconvenude la place Vendôme, v. les jVc/iîOiVes d'Hyde de Neuville, t. II.
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 221
en Vabsence du Premier Consul. Bonaparte avait, en partant, proféré des instructions véhémentes contre quiconque susciterait des éléments de troubles : « Frappez, avait-il écrit dans sa première lettre à ses collègues; frappez vigoureusement : c'est la volonté de la France. » Il n'était plus là, cependant, ni ses soldats; et cette absence se faisait sentir à des s^^mptômes marqués d'inquiétude ou d'espoir. La police et son chef, le ministre Fouché, se relâchaient comme intentionnellement de leur surveillance habituelle. Les royalistes du dedans et du dehors s'agitèrent. Ainsi qu'il en avait été sous le Directoire, la Vendée ressuscitait, à Paris même. Plusieurs factions de l'Ouest, au cœur de la capitale, manœuvraient, intriguaient. Elles n'étaient pas les seules. Les républicains ou plutôt les fonctionnaires de la République avaient interrogé l'avenir d'un esprit perplexe. Que deviendraient-ils, si Bonaparte, exposé comme il l'était, chaque jour aux hasards de la guerre, tombait frappé d'une balle, sur les champs de bataille de l'Italie? Il leur eût été bien fâcheux et malencontreux d'être pris de court.
Des projets avaient germé dans plusieurs cerveaux pleins de ressources, au Sénat et ailleurs, pour aviser aux éventualités et d'abord au choix du successeur possible de Bonaparte. Le nom de Carnot avait été prononcé. Fouché tenait en réserve Bernadotte, espérant bien, après l'avoir poussé à la première place, s'y introduire avec lui et le gouverner. Talleyrand ne restait pas inattentif et sans mouvement, au milieu de ces brigues. L'idée que la mort de Bonaparte provoquerait des changements considérables avait certainement visité ses réflexions. Il n'était pas de ceux qui se laissent surprendre par les événements.
Ce qui est, se disait-il, est fort peu de chose, toutes, les fois que l'on ne pense pas que ce qui est produit ce qui sera. N'avait-il pas adopté déjà cette maxime, pour expliquer toutes ses variations passées, présentes et futures?
Doucement, habilement, il combinait ses calculs et disposait ses chances, sans se découvrir ni s'exposer, se tenant en contact avec tout le monde, mais ne se livrant à personne, surtout ne prodiguant point de ces offres prématurées, qu'eût rendues périlleuses et vaines, le retour inopiné du vainqueur, gardant, du côté de l'étranger, des intelligences utilisables pour l'avenir,, enfin se ménageant des facilités, au dedans comme au. dehors, pour qu'on sût trouver en lui, quoi qu'il advint, l'homme de la situation. Il fréquentait les tribuns et sénateurs d'opposition, renouait avec Siéyès mal consolé de sa déception récente et si profonde,, assistait au dîner mensuel des brumairiens, marquait des complaisances anticipées pour la faction diteorléaniste, protégeait les émigrés, entretenait avec les. représentants de Louis XVIII des rapports de société,, en évitant de lem' parler, ne fût-ce qu'à mots couverts,, un langage désespérant, et permettait à M™*" Grand, sa maîtresse actuelle et sa future épouse^ de se dire royaliste (1). C'était bien là cette infidélité prévoyante, qui lui rendra tant de services, le long de la vie.
Et les agences anglo-royalistes se reprenaient à fonctionner. Les effervescences de l'Ouest et du Midi redoublaient. Il n'était pas jusqu'aux ex- terroristes du dernier ton, anarchistes et babouvistes, pour lesquels, ne s'étaient pas trouvées de places, qui n'eussent aussi
(1) Cf. Alb. Vandal, l'Avènement de Bonaparte, t. II ; Ernest Dandetj, Histoire de Vémigratbon, II.
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 223
leur organisation et leurs conciliabules. En résumé, l'esprit de conspiration était partout, aussi bien dans l'àme des associés de Bonapai'te, prévoyant la nécessité d'un « gouvernement de rechange » que dans celle des ennemis les plus déclarés de la constitution de l'an VIII. En tous lieux remuait l'intrigue, guettant le renversement possible de la république consulaire par la défaite ou la mort de Bonaparte.
Le coup de tonnerre de Marengo dispersa ces vapeurs obscures.
TallejTand se félicita de ne s'être pas avancé au delà des bornes d'une sage expectative, — quoiqu'il eut été fort près de les dépasser. On n'ignore pas, en effet, qu'il faillit être mis en mauvaise posture, dans l'affaire Dupérou, par les dénonciations de cet étrange personnage, ex-directeur de la contre-police royaliste et qui chargea Talleyrand d'imputations positives et graves (1), pour la plus grande joie de son rival Fouclié. Mais on n'en tint pas autrement compte et cette ténébreuse affaire n'avait pas eu de suites fâcheuses. Toute l'attention était au triomphe décisif du Premier Consul. Les machinations hostiles s'étaient arrêtées instantanément. L'àme entière du pays vibrait d'enthousiasme dans l'admiration de la victoire et les espérances de la paix.
Les généraux français étaient restés les maîtres du champ de bataille. C'était au tour de la diplomatie d'intervenir. Talleyrand se tint prêt à négocier. Les journées de Marengo et de Hohenlinden, l'approche de
(1) De la Irahisoji d'un j^i'incipal employé des Relations extérieures. Arch. Nat. F. 7,6247.
Brune et de Macdonald, qui s'étaient réunis dans les Alpes du Trontin, avaient forcé François II à signer l'armistice de Steyer. Six mois après, Joseph Bonaparte et Talleyrand avaient rejoint le plénipotentiaire de l'empereur d'Allemagne, à Lunéville. On conclut bientôt le traité (1), mais à des conditions qui n'étaient pas tendres pour l'Autriche et qui donnaient à penser qu'elle ne s'y tiendrait pas longuement.
Les puissances réunies de la fortune, de la guerre et de la paix comblaient de leurs faveurs le Premier Consul. Une convention arrêtée, peu de mois auparavant, entre Joseph Bonaparte et des mandataires de l'Amérique du Nord, avait rétabli l'harmonie des relations troublées, depuis 1794, entre les deux Républiques. La guerre civile rallumée dans les provinces de l'Ouest venait de prendre fin. A l'extérieur, non seulement le tzar Paul P' avait adhéré formellement au pacte d'alliance franco-russe, mais il avait promis son concours le plus actif pour agir avec la France contre la Grande-Bretagne, qui violait, disait-il, tous les droits des nations. Or, Bonaparte n'avait pas abandonné son ancien plan. Il était prêt à engager contre les Anglais cette partie suprême, dont l'Egypte et l'Orient seraient le prix. Il n'avait pas cessé de porter dans cette direction son esprit et ses yeux. Au mois de mai 1800, pendant qu'il faisait campagne contre l'Autriche, il écrivait à son ministre Talleyrand.
« Il serait bien important d'avoir quelqu'un en Russie. L'empire ottoman n'a plus longtemps à exister, et si Paul I" y porte ses vues, nos intérêts deviendront communs. »
(1) 9 janvier 1801.
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 225
A quelques jours de là, il était revenu sur la question avec insistance :
« Il faut donner au tzar des marques de considération. Cela devient absolument nécessaire. Notre chargé d'affaires, à Hambourg, pourrait lui faire des ouvertures générales et flatteuses. Voyez à prendre un parti. »
On avait, à présent, les mains libres. Une aide amicale et puissante s'était offerte. La victoire de l'amiral Linois à Algésiras, les succès de Latouche-Tréville contre Nelson lui-même et le spectacle de l'admirable activité qui se déployait sur les côtes françaises, devaient échauffer les courages. L'Angleterre semblait isolée du reste de l'Europe, pour la première fois, depuis les grandes guerres de la Révolution. Il fallait se hâter d'en tirer avantage, pour enfin vider le différend, seul à seul. Et Bonaparte poussait avec une ardeur fiévreuse ses préparatifs d'invasion. Il se voyait à la veille de réaliser son apostrophe au diplomate anglais Hawkesbury ; contre Carthage renouvellerait donc la grandeur de Rome. Trois mauvaises nouvelles éclatant à la fois : l'entrée des Anglais en Égj^pte, l'assassinat de Paul P'", le triomphe de Nelson dans la Baltique, l'obligèrent à suspendre ses visées, à transformer ses plans. Ce fut un retournement complet de la situation. Talleyrand, dont le front s'était assombri à l'image d'une guerre nouvelle se déchaînant sur la terre et sur l'onde, put se réjouir : des négociations étaient entamées avec le ministère Addington. William Pitt avait quitté la place, et les tendances premières du nouveau cabinet s'étaient annoncées pacifiques. Ces conversations diplomatiques étaient de bon augure ; mais elles n'allèrent à leurs fins, ni si vite, ni si aisément qu'on en avait conçu l'espoir.
Auxp remiers mots échangés avaient commencé les tiraillements el, surtout du côté de l'Angleterre, les résistances. Bonaparte dictait ou faisait écrire à Talleyrand pour Joseph à Londres, pour Otto à Amiens, des notes sur Malte (la partie brûlante du débat), sur la Porte, sur les Barbaresques et la police de la Méditerranée, dont chacune tournait en éléments de discussion âpre et serrée. Les projets se croisaient avec les contreprojets. On usait le temps en des protocoles dilatoires, que ne servaient pas à raccourcir les allées et venues des courriers entre Amiens et Paris. Bien que le cabinet anglais eût accepté la condition préalable posée par le Premier Consul et le ministre Talleyrand d'exclure des négociations les affaires du continent (1) (République cisalpine (^2), Piémont, Suisse, Hollande), ses idées, ses intérêts propres, n'arrivaient pas à se fondre avec ceux du gouvernement français. Les entretiens directs de Bonaparte et de lord Gornwallis demeuraient à longue distance des nécessaires conclusions. On croyait toucher au but, et ce but s'éloignait toujours. Les impatiences du Premier Consul (3) avaient peine à se contenir dans les justes bornes de la réserve diplomatique. Sous sa dictée impérieuse, Talleyrand avait dû joindre aux
(1) '< Vous regarderez comme positif que le Gouvernement ne veut entendre parler ni du roi de Sardaigne, nidustathouder, ni de ce qui concerne les affaires intérieures de la Batavie, celles de l'Allemagne, de l'Helvétie, et des républiques d'Italie. Tous ces objets sont absolument étrangers à nos discussions avec l'Angleterre. » (Talleyrand, Lettre à Joseph, 20 novembre 1801.)
(2i Au lendemain de Marengo, Bonaparte avait improvisé à la Cisalpine un gouvernement provisoire et cbargé Maretavec Rœderer de lui préparer un projet de constitution. Le plan en fut communiqué à Talleyrand par Rœderer. « 11 faut, commença-t-il de dire, qu'une constitution soit courte et... » 11 allait ajouter : claire. « Et obscure », interrompit Talleyrand.
(3j « Si le courrier qui apporte la nouvelle arrive, à Paris, le 10, avant •9 heures, il aura 600 francs. » (Bonaparte, Lettre à Joseph, 18 mars 1802).
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 227
instructions destinées à Joseph, le grand signataire de la période du Consulat, ces mots presque comminatoires : « Nous nous rendons faciles sur tous les points, mais ce n'est pas par crainte. Je vous envoie le Moniteur, qui vous portera des nouvelles de l'arrivée de la flotte à Saint-Domingue... Finissez... Finissez doncl » Mais il ne dépendait pas de la bonne volonté de Joseph d'en finir. On eut encore à délayer bien des objections, comme à résoudre bien des propositions et contre propositions, avant de se dire enfin d'accord.
On eût pensé que les deux parties en présence dussent également se tenir pour satisfaites. La France, qui avait perdu toutes ses colonies, les recouvrait toutes, sans qu'elle eût elle-même rien à restituer; et l'Angleterre acquérait de nouvelles conquêtes en faisant la paix. Il est vrai qu'elle avait promis de se dessaisir de Malte; mais promettre n'est pas donner. On s'en aperçut assez par la suite. Trop libérale des biens qui n'étaient pas û elle, la France avait taillé sur les possessions de ses alliés pour contenter sa plus persévérante ennemie. Talleyrand désapprouvera, quelque jour, cette part évidente d'iniquité dans le traité d'Amiens. Sa correspondance de 1802 atteste qu'il se mettait moins en peine, alors, des intérêts légitimes de la Hollande et de l'Espagne, qui avaient été engagées dans la lutte contre l'Angleterre par la France et pour elle seule (1). Une
(4) Lisons plutôt cette lettre du ministre au Premier Consul :
« 20 messidor, an IX i9 juillet 1801). » Général, » Je viens de lire avec toute l'attention dont je suis capable la lettre d'Espagne... Il me semble que l'Espagne qui, à toutes les paix, a gêné le cabinet de Versailles par ses énormes prétentions, nous a extrêmement dégagés dans cette circonstance. Elle nous a tracé elle-même la conduite que nous avons à tenir. Nous pouvons faire avec l'Angleterre ce qu'ellea fait
fois de plus, les faibles étaient traités en vaincus. Cependant, l'opinion anglaise réclamait encore. Elle accusait ses ministres d'avoir mis en péril la suprématie maritime, industrielle et coloniale de la reine des mers. Enfin, après quelques dernières hésitations dans la forme, et parce qu'elle avait besoin d'une trêve, si courte fûtelle, l'Angleterre se décida à signer les fameux articles d'Amiens (1).
On attendait cette signature impatiemment, à Paris; le ministre des Relations extérieures l'eut en main, avant le chef de l'État, et dans des circonstances curieuses à rappeler.
Le grand résultat si laborieusement préparé et qui, à plusieurs reprises, avait failli se dissoudre dans l'insuccès, était donc réalisé. Talleyrand en avait par devers lui, les clauses bien arrêtées; c'était l'entente rétablie, les maux de la guerre suspendus : il en était profondément heureux. L'air qu'il respirait, ce jour-là, lui semblait d'une douceur, qu'il n'avait pas connue depuis longtemps. Cependant, son visage n'en découvrait pas l'impression. Sa contenance n'en avait pas été modifiée, d'une ligne; son calme extérieur était resté tout aussi complet que d'habitude. Et quand il eut à présenter à Napoléon, qui l'attendait anxieusement, le texte du traité, il ne témoigna aucune hâte à le faire.
avec le Portugal; elle sacrifie les inlérêts de sosi alliée, c'est mettre à notre disposition l'île de la Trinité dans les stipulations avec l'Angleterre. Si vous adoptiez cette opinion, il faudrait alors presser un peu les négociations à Londres, et s'en tenir à faire de la diplomatie, ou plutôt de l'ergoteric à Madrid, en restant toujours dans des discussions douces, dans des explications amicales, en rassurant sur le sort du roi de Toscane, en ne parlant que des intérêts de l'alliance, etc .., en tout, prendre du temps à Madrid, et précipiter à Londres. » i Lettre de Talleyrand à Bonaparte, ap. Pierre Bertrand, p. 5.)
(I) 26 mars 1802.
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 229
Auparavant, il jugea préférable de ménager l'attention du Premier Consul sur des détails du jour, d'une moindre importance, dont celui-ci n'aurait plus daigné s'occuper ensuite. Ce fut une des rencontres où le plus manifestement éclata avec quelle maîtrise ce flegmatique pouvait se dominer. Bonaparte était nerveux; pourquoi n'avait- il pas encore reçu le texte signé de la chancellerie anglaise? Tranquillement, son ministre gardait en poche la pièce diplomatique. Il possédait son impassible physionomie de tous les jours, tandis qu'il passait en revue avec le Premier Consul, nombre d'affaires de divers ordres, comme des restes de comptes qu'il fallait purger avant d'aborder l'essentiel. Enfin le dernier de ces documents accessoires ayant été soumis à l'approbation du chef de l'Etat, Talleyrand fit une pause, et lui dit en souriant :
« — A présent, je vais vous faire un grand plaisir; le traité est signé, le voilà. »
Bonaparte sursauta :
« — Comment, s'écria-t-il, ne me l'avez-vous pas annoncé tout de suite?
» — Ah! parce que vous ne m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous n êtes pas abordable. >^
Soit qu'il ne voulût pas trahir plus d'émotion que son ministre, soit qu'il eût senti dans cette force silencieuse et cette possession de soi des moyens d'énergie calme, dont il pourrait se servir, le Premier Consul n'ajouta pas un mot.
Considérée sous des aspects élargis et avec l'espoir qu'elle ne serait pas ce qu'elle fut : un armistice prolongé, cette paix était un immense bienfait pour la France. Et Talleyrand, dont elle comblait les vœux, l'avait
admirablement senti, en exposant que la République française, en 1802, jouissait d'une puissance, d'une gloire, d'une influence telles que l'esprit le plus ambitieux ne pouvait rien désirer au delà pour sa patrie. En moins de deux années, elle était réellement passée d'une situation profondément incertaine et troublée au premier rang des puissances en Europe.
Cette heure radieuse fut exaltée, à Paris et dans les départements, par l'éclat des fêtes officielles. Le 18 avril, jour de Pâques, les pompes catholiques et les pompes militaires s'étaient confondues dans l'appareil le plus imposant. Pour la première fois depuis dix années, le bourdon de Notre-Dame ébranla les airs de sa voix puissante. Et les accents du Te Deum, dans l'intérieur de la cathédrale remplie d'une assistance magnifique, célébrèrent la double réconciliation de la France avec l'Europe et avec elle-même. Car la Révolution avait fait aussi la paix avec Dieu, c'est-à-dire avec l'Église.
Dès le mois de juin 1800, Bonaparte avait engagé des ouvertures du côté de la cour de Rome en usant, pour intermédiaire, du cardinal Martinani, évêquede Vicence. Par une haute conception politique, il s'était promis d'apparaître aux peuples comme le restaurateur de la religion et d'ajouter a ses moyens d'autorité le concours spirituel et moral du clergé de France. Rouvrir les églises au culte de la majorité des Français, s'attacher les forces immenses de ce clergé, zélateur traditionnel des gouvernements autoritaires, en lui rendant sa hiérarchie, ses usages représentatifs, ses privilèges sociaux et la sécurité matérielle, c'était enlever aux
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 231
prétendants du royalisme la meilleure de leurs chances; c'était affermir Tune des bases essentielles d'un nouveau système monarchic|ue aspirant à durer. Nulle préférence solide de doctrine, aucune impulsion religieuse vraiment sincère et profonde n'avait porté le Premier Consul à l'accomplissement de ce grand acte. On en eut la preuve surabondante à la vivacité de ses mercuriales aux délégués du Saint-Siège, dès cjue se levait un point de litige, aussitôt que perçait un vice de forme blessant la suzeraineté du chef de l'État; on s'en apercevra plus encore à la violence de ses démêlés avec le pape, qui lancera contre lui, en dépit du Concordat, les foudres de l'excommunication. Le réalisme de son génie, n'était-ce pas le seul et véritable mobile inspirateur de cet homme de domination, qui se fût aussi bien institué le calife de Mahomet, s'il eût eu à gouverner des populations musulmanes? Quand il tenta d'assemr l'Égjpte et la Syrie, il avait proclamé d'une voix très haute, afin d'être au loin entendu des tribus courbées sous la loi du Coran, sa résolution d'embrasser les idées et les croyances de l'Islam. Avec un sens aussi clair des penchants humains, qu'un chef d'État doit savoir flatter chez ses concitoyens ou sujets, pour être mieux en force et en puissance de les conduire, de les maîtriser, il avait dit en propres termes à des chrétiens, en 1799 : « Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. »
Dans la grande question du Concordat, Talleyrand avait des intérêts directs et indirects à pousser aux négociations. Il y aida de toutes ses forces, de toute sa compétence et sa dextérité, jusqu'au moment difficile où, ayant voulu glisser dans le contrat une clause particulière et imprévue : «la clause de M"'" Grand », il y
rencontra des oppositions, qui faillirent tourner à contresens son zèle agissant. Sur les affaires romaines, il était entendu autant qu'on le pouvait souhaiter. 11 en possédait à fond la lettre et l'esprit. Lui-même s'y fût démêlé très adroitement, si le hasard avait voulu, qu'au lieu d'être un personnage de diplomatie en France, il eût été l'une des têtes de cette cour de Rome. N'étaitce pas lui le diplomate-évêque, qui disait : « Pour faire un bon secrétaire d'État, à Rome, il faut prendre un mauvais cardinal? » Il eût été ce cardinal, sûrement.
Son concours fut apprécié, comme il méritait de l'être, dans les conseils du Vatican. Le mandataire de Rome, Consaivi, qui, souventes fois, s'asseyait à la table excellente du ministre, ne tarissait pas d'appréciations flatteuses à son égard. Et le Saint-Père y donnait son suffrage d'un plein assentiment. Indulgent aux erreurs de l'ancien évoque d'Autun, qu'il ne désespérait pas de convertir et de ramener dans les premiers rangs de l'Église, sympathique à l'homme d'esprit que Talleyrand fut toujours. Pie VII renforçait la bonne opinion du cardinal, en lui répondant, un jour, moitié riant, moitié sérieux : « M. de Talleyrand! Ah!... ah!... que Dieu ait son âme, mais moi, je l'aime beaucoup! » Et l'ex-prélat se montrait fort content de l'apprendre, ayant à cela d'excellentes raisons. En dehors des graves considérations d'utilité morale et politique dont il était pénétré, quant au Concordat, il avait l'énergique désir, pour son compte personnel, de liquider une situation fausse, de se réconcilier avec le Saint-Siège, et de régulariser, une fois pour toutes, sou entrée dans la vie séculière.
Moitié de bonne grâce, moitié par pression diplomatique, il obtint le bref désiré, qui le libérait de toute
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 233
attache avec son passé sacerdotal, et dont il étendra la latitude au delà de ce qu'on pensait lui accorder, en s'affranchissant du célibat et contractant mariage. Ce bref papal, avec les restrictions implicites qu'il contenait, et par-dessus lesquelles on sauta lestement, au moment de l'utiliser, Talleyrand ne l'avait pas emporté, disionsnous, d'une manière si facile ni si prompte. Il fallut mettre en mouvement bien des courriers, échanger bien des textes et des contre-textes, beaucoup correspondre, intervenir et s'agiter; il fallut, à trois fois, s'y reprendre, avec le concours très appuyé de Bonaparte (1), pour aboutir au dénouement de cette comédie politicoreligieuse, couronnée par le mariage de Tallejrand avec « la belle Indienne ».
Au début de l'affaire, il ne prévoyait pas les épousailles auxquelles il s'arrêta, bon gré mal gré, mais il avait envisagé la perspective qu'un jour viendrait où son ancien vœu de célibat lui deviendrait une gène; et il avait voulu s'en affranchir d'avance, à la première occasion qui lui serait offerte d'en aborder le sujet. Dès le 20 janvier 1801, l'abbé Dernier, délégué du gouvernement français, avait posé la question des prêtres, que la tourmente révolutionnaire avait écartés du sacerdoce et qui s'étaient mariés. Le Premier Consul, soufflé par son ministre, pensa résoudre la difTiculté d'un seul coup, en manifestant le désir qu'on insérât, sous forme d'addition spéciale au Concordat, un article faisant rentrer dans la classe des simples citoyens les
(1) Bonaparte s'y était engagé à fond :
« J'envoie à Votre Sainteté, écrivait-il au pape, une note qui m'est remise, relative à une demande d'un bref de sécularisation pour le citoyen Talleyrand. Cette demande m'est personnellement agréable. » [Correspondance de Napoléon I", t. VII, n" 6099, 4 prairial an X.i
ecclésiastiques ayant notoirement renoncé à leur état. C'était élémentaire, c'était expéditif et concluant. Mais, du côté de Rome, on avait arrêté au passage l'entre-filet suspect. Le représentant du Saint-Siège, le cardinal Spina, le déclara sans ambages au cardinal Consalvi : « Je ne sais si le ministre Talleyrand veut y être compris, mais j'ai bien fait savoir que ni un évêque, ni quiconque, qui est lié par des vœiix solennels, ne peut joliir de l'indulgence apostolique ». On mit à contribution toute une longue procédure canonique, aux fins de confirmer et de justifier cette manière de voir, qui était celle du pape, et sur laquelle Pie YII s'était expressément expliqué dans une missive personnelle à Bonaparte (1). L'histoire entière de l'Église ne renfermait pas un exemple de cette indulgence admise et contraire au règles primordiales de la discipline ecclésiastique.
Avec une insistance, qui ne se lassait pas, Talleyrand tournait et retournait la cause de toutes les manières, entravant au besoin les pourparlers d'ordre général, soulevant des obstacles, grossissant les difficultés, pour forcer le consentement du Saint-Père et menaçant
(\) « Quant à l'ubsululion des prèlres mariés, en exceptantles réguliers liés par des vœux solennels et les évèques relativement auxquels il n'y a pas eu, dans l'Eglise, depuis qu'elle existe, d'exemple d'une semblable indulgence, etc. » (Lettre de Pie VII cm gênerai Bonaparte, 12 mai 1801, ap. Boulay de la Meurthe, Documents sur la négociation du Concordat, t. I.j
Plein de condescendance, Caprara, légat dft la papauté, n'avait cessé d'être l'avocat chaleureux de Talleyrand, par amour de la conciliation, par sympathie directe, ou par crainte pour les intérêts menacés de l'Église.
De vives alarmes pénétraient l'âme sensible du nonce, lorsqu'il envoyait à Rome cette imploration pareille à un cri de détresse :
« Jusqu'à présent, les protecteurs de la religion et de l'Église, ont été le Premier Consul et M. de Talleyrand. Mais si celui-ci est rebuté, que devons-nous espérer? »
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 235
presque d'amener le Premier Consul à tout rompre, puisqu'on apportait à Rome tant d'intransigeance sur des motifs secondaires. Rome ne cédait point. Les cardinaux se montraient pleins de déférence et d'égards envers le ministre; ils n'omettaient point de déposer leurs hommages aux pieds de M""" Grand (1), et sur le point délicat, glissaient, se dérobaient. En dépit desintentions marquées de Ronaparte, des subtilités adroites ou des récriminations, des menaces mêmes, de Talleyrand, des raisons supérieures évoquées par Rlanc d'Hauterive, chef de division au Ministère, et des projets de convention, plusieurs fois remis sur le tapis par le chef de la diplomatie française : au Concordat, signé le 15 juillet 1801, ne figura pas le codicille souhaité. On dut repartir en campagne sur nouveaux frais. Et ce furent encore une nouvelle passe d'armes avec la chancellerie romaine, et des correspondances sans fin avec les cardinaux Consalvi et Caprara, et toutes sortes de mo3^ens tournants imaginés pour sortir de l'impasse. Ronaparte commençait à perdre patience et à en donner des signes. Au prix d'une dispense, le Saint-Siège posait des conditions multiples et malaisées, telles que l'absolution sacramentelle, l'absolution des censures et de l'excommunication. Ce dernier point, à lui seul, éveillait un monde de difïicultés. D'être « absous » n'importait pas à Talleyrand, mais bien d'être « délié (2) » là était l'objet et le but, et pas un autre point, de ses pas et démarches. Avec les meilleures dispositions dn monde, il se voyait mal, ancien député de la Constituante, Ibndateur
(1) a A'e manquez de présenter mes compliments à M"« Grand » Consalvi, Lettre à M'' Spina^ 23 septembre 1801. » — « M"= Grand, que j"ai vue, hier, vous fait mille saluts ». (Spina, Lettre à Consalvi, 11 octobre 1801)
(2) B. de Lacombe.
du Cercle des Feuillants, ministre de la République française, jouant le rôle de pénitent public. Mais, on le savait avant Molière, il est des accommodements avec le ciel. On allait enfin trouver le terrain d'entente. Bonaparte avait pris l'affaire en main et expédié à Rome un chef d'escadron (1), emportant une requête du Gouvernement français au Saint-Siège, et dont les termes étaient trop fermes et trop précis pour supporter l'équivoque (2). Sous une forme plus ondoyante, le ministre y avait joint une lettre au cardinal secrétaire d'État sur la manière dont pourrait être rédigée, afin de n'alarmer aucune
(Il Lefèvre.
(2) En voici le texte :
« C'est une chose convenable à la dignité du gouvernement de la France, et utile à la discipline de l'Eglise, que d'accorder un bref de sécularisation au citoyen Talleyrand.
X. Ce ministre a rendu de grands services à l'Église et à l'État. Il a publiquement et irrévocablement renoncé aux fonctions et aux dignités de la cléricalure. Il désire que cette renonciation soit consacrée par un aveu formel du chef suprême de la religion; il mérite d'ailleurs cette faveur spéciale.
» Sous le rapport de la politique, lorsque la France redevient une nation catholique, il ne convient pas qu'un ministre, qui aune part principale dans la confiance du gouvernement, soit un objet d'incertitude et de controverse, relativement à son ancien état.
» Sous le rapport des efforts qu'il a faits pour rallier l'Église et le gouvernement, il faut qu'il puisse recueillir, par l'expression libre de la gratitude de tous les amis de la religion, le prix du zèle qu'il a montré pour son rétablissement.
» D'aussi grandes considérations atteindront aussitôt la bienveillance et la justice du Saint-Père.
» On ne parlera pas des formes requises pour un tel acte. Sa Sainteté choisira la plus convenable et la plus complète. Quant aux exemples du passé, le Saint-Père en trouvera de fréquents dans l'histoire.
» Au xvii" siècle, sous Innocent X, Camille Panfili, cardinal et neveu du Souverain-Pontife, fut sécularisé et mourut laïque.
» Au xv% César Borgia, archevêque de Valence, devint duc de Valentinois, épousa une princesse de la maison d'Albret, et mourut laïque.
» Ferdinand de Gonzague, d'abord ecclésiastique et ensuite ducdeMantoue; Maurice de Savoie, qui se maria en 16i2, après avoir été ordonné; les deux cardinaux de Bourbon, oncle et neveu, l'un et l'autre archevêques
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 237
conscience et de ne froisser aucun scrupule le bref du Saint-Père. On fut impressionné au Vatican, L'épreuve était rude pour ces âmes apostoliques, placées dans l'embarras cruel ou de blesser l'orthodoxie en accordant à l'ancien évêque d'Autun la faculté d'entrer en mariage, ou en la lui refusant, d'indisposer l'impérieux chef d'État, de piquer au vif le ministre des Relations extérieures et de compromettre ainsi la restauration religieuse. Les archivistes du Vatican s'étaient rejetés, tète baissée, dans la compulsation des anciennes requêtes et des vieux documents ; et malgré tant de peines, derechef ils en revinrent au même point d'incertitude; pas un seul texte, pas un seul fait ne confirmait qu'une dispense du célibat pût être accordée à qui que ce fût ayant été revêtu du caractère d'évêque (1). Mais on
de Lyon, après avoir abdiqué, du consentement du Saint-Siège, les dignités ecclésiastiques, moururent laïques.
» Deux Casimir, rois de Pologne, l'un par succession au xr siècle, l'autre par élection au xvii% furent affranchis non seulement des liens de l'état clérical, mais encore des serments monastiques; le premier avait été bénédictin, le second jésuite, et celui-ci, outre le laïcat, obtint des licences pour épouser sa belle-sœur.
» Henri de Portugal, archevêque de Lisbonne et successeur à la couronne de Sébastien, mourut roi et laïque.
» François de Lorraine, cessionnaire des états de son frère Charles IV, en 1634, et ensuite père de Léopold, passa de l'état du sacerdoce au laïcat, et resta fidèle à l'Église.
» Tous ces exemples sont près des temps où le Saint-Siège jouissait de la plénitude de son autorité. L'usage que les prédécesseurs de Pie VII en tirent alors, leur fut indiqué par des motifs d'utilité, pour le bien de l'Kglise (?). Ces motifs existent aujourd'hui, et on doute qu'à aucune de ces époques, la même demande ait été fondée sur d'aussi fortes considérations. »
1,1) Talleyrand en trouva, lui, comme on aura pu le voir par la note précédente, qui sortit tout armée de son cabinet, sans doute. Mais quels exemples parmi ceux-là, comme de César Borgia, pour étayer sa cause! L'archiviste Marini eut le rôle facile à en discuter la valeur moralement douteuse : « Il n'y a pas lieu, concluait-il, ainsi que le théologien réputé très docte di Pietro, d'accorder la dispense demandée. »
n'osa répondre par un refus définitif. Enfin, avec un tremblement religieux, le Saint-Père délivra le bref de sécularisation limitée, où pas un mot n'était relatif à la requête pour le mariage, laissant entendre par cette omission volontaire qu'elle n'était pas acceptable jusque là (1).
On en jugea différemment, à Paris, de par la volonté de Bonaparte et l'avis de Talleyrand son ministre. Le bref fut enregistré d'une façon tout officielle et publique (2), interprété en outre dans sa plus large mesure, et l'opinion générale fut convaincue, malgré les protestations
(1) Acte du Gouvernement.
Arrêté du 2 fructidor an X.
Les consuls de la République, vu le bref du pape Pie VII, donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 juin 1802 ;
Sur le rapport du conseiller d'Étal chargé de toutes les affaires concernant les cultes ;
Le Conseil d'État entendu ;
Arrêtent :
Le bref du pape Pie VII, donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 juin 1802, par lequel le citoyen Charles-Maurice de Talleyrand, ministre des Relations extérieures de France, est rendu à la vie séculière et laïque, aura son plein et entier effet.
Le Premier Consul, Le Secrétaire général,
RoNAPARTE. H.-B. Maret.
(2) Voici le texte de ce bref pontifical, doublement curieux par le fond et dans la forme.
« A notre très cher fils Charles-Maurice Talleyrand,
» Nous avons été touché de joie, quand nous avons appris l'ardent désir que vous avez de vous réconcilier avec nous et avec l'Église catholique. Dilatant donc, à votre égard, les entrailles de notre charité paternelle, nous vous dégageons parla plénitude de notre puissance du lien de toutes les excommunications. Nous vous imposons par suite de votre réconcialialion avec nous et avec l'Eglise, des distributions d'aumônes pour le soulagement surtout des pauvres de l'église d'Autun, que vous avez gouvernée. Nous vous accordons le pouvoir de porter l'habit séculier et de gérer toutes les affaires civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous exercez, maintenant, soit que vous passiez à d'autres, auxquelles votre gouvernement pourrait vous appeler. »
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 239
couvertes du haut clergé et les doléances des cardinaux romains, que Talle^Tand, puisqu'il était rendu à la vie séculière était, du même fait, autorisé à prendre femme.
Il n'était donc et décidément plus évêque. On cesserait de lui remémorer par des allusions semi-perfides qu'il le fut, il y avait de cela des années, à une distance qui lui semblait énorme dans l'autre fois. Bien qu'ayant conservé ce que j'appellerais la sympathie cléricale pour tout ce qui était revêtu du caractère ecclésiastique, il ressentit un soulagement immense à sortir de l'équivoque.
A la vérité, il n'avait jamais eu pour agréables les réminiscences forcées de son ancien état. Par malice, en son monde, il était arrivé, en différentes occasions, qu'on le ramenait malgré lui-même à s'en souvenir. De certaines habitudes sociales s'étaient modifiées et simplifiées avec les variations des régimes. Les formes de la politesse avaient changé en se réduisant au nécessaire. Par exemple, les femmes ne se reconduisaient plus; néanmoins, il était encore dans la coutume d'accompagner un évêque jusqu'à la première porte. Un jour, comme il était chez son amie la duchesse de Luynes et se préparait à quitter son salon, M^'^d'Albret, la belle-sœur de cette grande dame, s'était levée et révérencieusement l'avait reconduit. 11 n'avait pas été sans en comprendre la secrète raison et sans discerner sous un air de respect allant à la fonction, non pas à la personne, une intention de reproche ou d'ironie; mais il s'était retenu d'en rien trahir, de peur qu'on ne lui servît, en outre, un monseigneur épiscopal hors d'emploi à son propos.
Dans une autre circonstance, il voulait retenir une dame du monde, en visite où il se trouvait : « — Vous
nous quittez bien vite, lui tit-il. — Comme il faut songer à son salut, avait répliqué celle-là, une madame Du Bourg-Gronot, je vais aux vêpres. — Gomment ! vous allez au salut? — Mais oui, monseigneur. » Pour un peu, elle lui aurait demandé sa bénédiction.
G'était fini. Il n'aurait plus à prendre en patience ces piqûres d'épingle, parce qu'il n'y serait plus exposé.
Des âmes croyantes auraient envisagé pour lui une solution, qui n'eût pas été celle-là, aux ambiguïtés de la situation morale où l'avait poussé, suivant elles, la crise révolutionnaire. Toutes choses rétablies et recréées, elles auraient aimé (telle M""" de Rémusat) le voir rentrer dans la droite ligne et préparer les voies à son rapprochement complet avec l'Église. Elles l'auraient admiré, réparant en l'automne de sa vie, les écarts de la jeunesse. La pourpre, que Napoléon lui avait offerte, en aurait été la récompense tardive, mais redoublée d'un éclat extraordinaire. Il fût resté le grand seigneur qu'il était de naissance et de nature, mais il aurait relevé d'une considération supérieure l'ascendant de son esprit et de ses talents. Ges espérances avaient été trompées. Il ne s'était pas laissé conduire docilement, comme on l'aurait voulu, par ces chemins réparateurs. En n'y accédant point, au risque de garder, en son maintien social, un certain caractère d'embarras et d'hésitation, il eut le mérite de ne point se démentir, ayant toujours protesté de son manque de vocation ecclésiastique.
Le 3 mai de cette année 1802, M'"^ de Staël contait, la plume en main, à son amie Juliette Récamier, des événements de société : « Duroc se marie avec