PORTRAIT DE TALLEYRAND, EN
(Tableau de Gérard)
^[^lsée'de Versailles
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M"^ d'Hervaz; M™« Grand, dit-on, avec M. deTalleyrand. Bonaparte veut que tout le monde se marie, évèques, cardinaux, etc. » Ce dernier détail appartenait au domaine de la fantaisie; le reste était la vérité même. Bonaparte n'avait si bien servi les désirs de sécularisation entière de son ministre que pour l'obliger à conclure un mariage effectif, imposé par les convenances de son rang, avec la femme qui lui tenait lieu d'épouse non seulement dans ses réceptions privées, mais dans les réceptions d'apparat. Ce fut un curieux épisode que le mariage de Talleyrand ; il a fourni matière à plus d'un récit; l'histoire en est toujours intéressante, et vaut bien que nous la reprenions dès ses origines.
La question de mariage, où la liberté des sentiments devrait être respectée plus qu'en nul autre accord, fut justement une de celles où Napoléon, surtout quand il fut empereur et maître, insista davantage à faire sentir son vouloir tyrannique. On sait, à combien de fois, il arrangea, rompit et refit les contrats matrimoniaux des siens, frères ou sœurs. Des unions contractées par son ordre, il en foisonnait à la cour. C'était sa particulière satisfaction, sa manie d'y intervenir en maître; les sympathies éprouvées, les vœux échangés, les relations de familles établies, tout devait se courber sous la loi de sa politique, ou simplement de son caprice arbitraire. A titre d'exemple et puisque le sujet en est venu sous notre plume, nous rapporterons un trait inconnu, recueilli dans les souvenirs intimes d'une illustre maison. Les exigences impériales (il était alors empereur) y éclatent dans toute leur beauté.
L'ii moment, Napoléon avait eu l'idée de fondre les petites principautés du Rhin en un seul archiduché; et le prince d'Arenberg, dont la personne et le nom se trouvaient en faveur auprès de lui, aurait été cet archiduc. II l'avait donc mandé, pour l'assurer de sa protection, et lui ayant fait cette promesse, il ajouta :
« — Vous vous marierez demain.
« — Sire, avait répliqué d'Arenberg, je dois vous confesser que mon cœur n'est pas libre, que la fiancée de mon choix compte sur ma parole et que nous sommes, elle et moi, engagés pour la vie.
» — Eh bien ! désengagez- vous. Vous a ous marierez, demain, avec celle que je vous destine. Si vous élevez des objections, nous vous enverrons à Vincennes. »
Il fallut obéir. Le bal était commandé. Le mariage eut lieu, le soir même de ce bal, dans l'hôtel de Luynesd'Arenberg. Or, la jeune femme, dont on avait disposé sans lui en demander avis, elle aussi, avait donné sa foi à un autre gentilhomme, M. de Chaumont-Quitry, et depuis deux années déjà. On s'était promis, réciproquement, d'observer malgré l'empereur le respect des serments jurés. Mais, la cérémonie avait pris fin. A minuit, on se sépara. Les deux époux s'adressèrent un beau salut, et chacun se retira, de son côté. Le prince d'Arenberg fit plusieurs campagnes, en qualité d'aidede-camp de l'empereur, songeant, pendant qu'il chevauchait à ses côtés, que par son ordre, il se trouvait marié sans l'être. Cette étrange situation ne devait se dénouer qu'après la chute de l'empire, au lendemain de laquelle la dissolution obtenue du mariage (conclu seulement sur le papier) permit de rattacher, de part et d'autre, les chers liens interrompus.
C'est en vertu des mêmes procédés despotiques qu'il
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convint à Napoléon, un certain jour, d'attribuer à M. de Marbœuf une riche héritière de Lyon, qui, d'abord promise au comte Alexis de Noailles, allait marcher à l'autel avec Jules de Polignac. Une autre fois, d'une manière collective il aura fantaisie de marier, à sa guise, toutes les filles dont la dot dépasserait cinquante mille francs ! Sans se soucier le moins du monde des affinités de sentiments, il étendait où et comme il lui plaisait cette inquisition de famille, qui le rendit si impopulaire.
Talleyrand fut un des premiers à essuyer la manie matrimoniale de Bonaparte, qui n'avait pas encore ceint la couronne, lorsqu'il lui imposa ou de légitimer une liaison trop affichée ou de la rompre.
L'ancien évêque d'Autun, bien indifférent au récri des hautes puissances ecclésiastiques, avant le Concordat avait manifesté, et en diverses occasions, des velléités de mariage. Ainsi rechercha-t-il l'attrayante Charlotte de Montmorency; puis, avec insistance, M""^ de Buffon, une ancienne amie du duc d'Orléans. Mais celle-ci avait décliné l'honneur d'une telle alliance, ne pouvant, disait-elle, vaincre sa répugnance à devenir la femme d'un évêque, fût- il sécularisé. Il aurait eu le choix facile. Par nonchalance, il se laissa forcer la main, en favem' de qui? ... d'une madame Grand.
A quelle date précise s'était-elle rencontrée sur le chemin de sa destinée? Où, dans quelles circonstances, cet accident vint-il se fixer dans sa vie, après s'y être glissé sous des apparences trop séduisantes. Beauly is a fcitch, a dit Shakespeare. Talleyrand, après tant d'autres, allait prouver la vérité de cet adage que la beauté est une magicienne. N'était-ce pas son point faible ce côté de nature, qu'on retrouve chez ceux de sa suite, de
Tallejrand en Flahaut, de Flahaut en Morny? Un minois alléchant jeta toujours quelque désordre dans le sérieux de sa pensée, pour peu qu'il s'attardât à le considérer. D'ordinaire, c'était un genre de distraction qu'il n'agréait que par intermittence. Il s'en dégageait avec assez de souplesse pour ne laisser point aux regrets le temps de se former. Avec M""^ Grand sa prudence fut mise en défaut.
Ses origines? Elles n'avaient rien de particulièrement brillant. Ses commencements? On osa dire qu'au début de son aimable carrière elle avait honnêtement vécu du produit de ses charmes. Une calomnie, nous Toulons le croire.
Elle était née, le 21 novembre 1762, dans les Indes, àTranquebar (1), un port de commerce alors en la main du Danemark, dépendant, aujourd'hui, de la présidence de Madras. Mais, pour s'être éveillée à la vie sous le ciel de THindoustan, elle n'en eut pas moins une autre patrie. Quoiqu'elle eût revendiqué, en des circonstances difficiles de son premier séjour, à Paris, la nationalité danoise, elle n'était ni Scandinave ni Anglaise. Son père était bel et bien un fonctionnaire du roi de France, attaché, à ce titre, au port de Pondichéry en attendant qu'il le fût à Ghandernagor. Elle avait reçu de lui les noms de Gatherine-Noël Worlée. Son enfance ne passa pas inaperçue, parce qu'on lisait dans ses yeux et sur les attraits naissants de son visage qu'elle aurait le don de plaire aux regards des hommes. Dès lors, aurait-elle pu se dire : « Mon Dieu! comme
(1) On trouverait aux Archives Nationales (F. 75.946) l'acte de baptême de Catherine Worlée. M. deLacombey signale une erreur de transcription, le chiffre de 1765 y ayant été porté comme date de sa naissance, au lieu de 1762.
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je suis belle pour être aimée déjà! » Elle eut l'épanouissement rapide, que favorisent les climats orientaux. Avant la floraison de sa seizième année, jam matura viro, elle se vit désirée en mariage. Un expatrié. Anglais de naissance, mais par ses ascendances paternelles et maternelles tenant doublement aux origines françaises, Georges -François Grand, employé de VIndian Civil Service, avait mis beaucoup de chaleur à demander sa main. Le 9 juillet 1777, ses vœux ayant été agréés, fut dressé le contrat, qui les unissait. Et le 10, à tour de rôle, deux ministres, l'un de la religion catholique, l'autre de la religion protestante, le premier à 1 heure du matin, le second à 8 heures, bénirent et rebénirent leur mariage. Il n'en fut pas plus heureux pour cela.
Catherine ^Yorlée avait apporté en dot quelques bijoux, seulement rares par le nombre, et une somme de douze mille roupies sicca. Ce n'était pas l'opulence. Pour y suppléer dans la mesure du possible, elle comptait sur le négoce de son mari, qui avait établi ses bureaux à Calcutta et n'y perdait point les heures. Pareille à beaucoup de femmes dont la nature a fait des êtres de grâce égoïste et de frivolité, elle montrait assez, dans ses inclinations, qu'elle aurait le goût vif pour la satisfaction prompte de tous ses désirs. Le caractère de son compagnon d'existence, positif et sérieux (il lui paraissait terne et froid), était tout l'opposé du sien. Et les contrastes de leurs différentes complexions ne se fondaient pas en harmonie, comme il arrive souvent, parce que l'amour était absent du cœur de la légère Catherine. Cette belle Orientale, tout indolente qu'elle fût, avait sans doute des raisons à elle de juger monotone son existence conjugale. De la variété s'y
mêla, dont une aventure qui fit grand bruit dans le vieux Calcutta. Le polémiste et fonctionnaire anglais, sir Philip Francis, dans l'intervalle de ses démêlés retentissants avec le gouverneur général Warren Hasting, s'était rendu le tributaire des charmes de M""" Grand. Il avait de l'esprit, de la distinction dans les manières, et payait de mine. Il s'empressa autour d'elle, l'invita à des fêtes et soirées, qu'il lui disait être organisées en son honneur, ménagea des succès à sa beauté, lui prodigua les attentions, les compliments, et autres denrées d'amour et n'eut pas à les regretter; car, il en obtint assez vite la récompense entière. Il essaiera bien de faire croire à sa propre femme, trop candide, puis au vertueux public anglais, lorsqu'il écrira ses mémoires, qu'il s'en était tenu sur ce cha[)itre au platonisme. Mais de certaines inscriptions victorieuses, qu'il consigna dans son journal, ne laissent pas de doute sur ce qu'il en fut, au réel. Quand on a lu la petite note joyeuse du 8 décembre 1778 : « Cette nuit, le diable à quatre est dans la maison de J.-F. Grand », pas n'est besoin de le questionner davantage. Il y était venu, en efl'et, à la faveur d'une opportune circonstance, le mari ayant eu l'idée, ce soir-là, d'aller dîner dehors. Mais sir Philip Francis avais commis l'imprudence de laisser dans le jardin, appuyée contre les barreaux de la fenêtre, l'échelle dénonciatrice de son audace. L'ayant vue, la gent curieuse des domestiques s'était mise en mouvement. On avait gardé les issues de la maison. On s'empara du coupable. Des mains énergiques le forcèrent à demeurer assis sur une chaise de supplice, pendant qu'on allait prévenir de son infortune le mari trop confiant. Quelle nouvelle imprévue! Quelle émotion pénible! Il versa d'à-
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bondantes larmes, courut chez' un ami pour lui conter sa peine, vola chez un autre pour lui emprunter une épée dont il devait transpercer le sein du séducteur, et enfin arriva chez lui, quand sir Philip n'y était plus. De ses compagnons étaient accourus à sa délivrance, laissant à sa place l'un des leurs, et qui n'était pas l'auteur du délit. Grand pensa de se venger en provoquant Francis en duel; celui-ci ne jugea pas à propos de croiser le fer; mais, joignant la raillerie à l'outrage, il avait répondu à l'envoi du cartel qu'en vérité il ne connaissait rien de cette affaire et ne savait pas ce qu'on lui voulait. N'ayant plus que ce" recours contre le troubleur de ses joies domestiques. Grand lui intenta un procès en conversation criminelle, qui coûta cher à notre amoureux. Le 6 mars 1779, la suprême Cour de Calcutta, présidée par sir Elijah Impey, le condamna à une forte amende. Grand encaissa cinquante mille roupies et dut se déclarer, selon la formule, satisfait, content et payé. Durant toute une année de liaison active, Francis s'appliqua à prendre une revanche très complète de sa mésaventure pécuniaire, sur le compte et aux dépens de l'époux, « un vilain, vieux et sordide Français », à ce qu'il en publiait. Tout bonheur s'épuise et cesse. Au mois de novembre 1780, désireuse de changer encore ses impressions. M'"*' Grand avait quitté le delta du Gange et faisait voiles vers l'Europe. Londres ne la garda pas longtemps. Elle préféra s'installer à Paris, où des hommes de finances s'offrirent à lui faciliter les moyens de vivre. Les premières traces de son passage ont été relevées sur la facture d'un marchand de bijoux du Palais-Royal, en avril 1782. La commande en était appréciable et montait à plusieurs milliers de francs. Abonnée aux Italiens, à la Comédie Française, à l'Opéra,
s'habillant chez la bonne faiseuse, elle ne languissait pas dans la mélancolie. En 1787, on la voit occupant un hôtel de la rue du Sentier, où logeait, porte à porte le futur ministre de l'Assemblée législative, Valdec de Lessart, et qui s'était épris d'elle ardemment. On vanlait partout son teint de nacre et de rose, sa démarche voluptueuse, ses yeux bleus abrités sous de noirs sourcils, la nappe opulente de sa chevelure blonde (1). En 1783, M'"^ Vigée-Lebrun réalisait un chef-d'œuvre en peignant son image, celle que nous reproduisons, ici même, pour qu'elle soit une caresse à notre regard. Songeait-elle encore à son mari, à ses amours de Calcutta? D'autres pas, non moins empressés, s'attachaient aux siens. La vie lui était aussi coulante que possible, quand les tumultes de la Révolution dérangèrent tout à coup cette belle tranquillité. Elle prit peur et s'enfuit
(1) Il fut rapporté des détails plus qu'indiscrets à propos de ce superbe manteau capillaire. Mais, nous cédons à la comtesse de Boigne le plaisir de raconter ce qu'elle en savait de son oncle, le bel Edouard Dillon. C'était en 17»7.
« Edouard Dillon. connu dans sa jeunessse sous le nom du « beau Dillon », avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait promettre. M"« de Talleyrand, alors M"" Grand, avait jeté les yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait, le décida à s'éloigner de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses autres avantages.
M"» Grand redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, Edouard consentit à aller souper, chez elle, au sortir de l'Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes les recherches du métier que faisait M""* Grand (le niélier..., ces mots sont assez perfides). Elle avait les plus beaux cheveux du monde. Edouard les^ admira. Ellelui assura qu'il n'en connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de toilette et revint, les cheveux détachés et tombant de façon à en être complètement voilée. Mais c'était Eve, avant qu'aucun tissu n'eût été inventé, et avec moins d'innocence, naked and not ashamed. Le souper s'acheva dans ce costume primitif.
Edouard partit le lendemain pour l'Egypte. » (Mém. de la comtesse de Boigne, t. I", p. 432-433.)
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en Angleterre, dépourvue d'argent, mais sans trop d'inquiétude, parce qu'elle se savait attrayante et comptait sur l'imprévu. Un jeune aspirant de marine, du nom de Nathaniel Belchier, n'avait eu qu'à lavoir, une fois, pour s'enflammer de zèle et lui vouer ses services. Qu'allaient devenir, en son absence, avait-elle dit en soupirant, la vaisselle d'or et d'argent, les bijoux, les valeurs, qu'elle avait laissés à la merci du pillage par son départ précipité? Elle venait seulement d'en exprimer le regret, et le chevaleresque Nathaniel, bravant mille périls, n'avait pas craint de se lancer dans cette atmosphère de fièvre et de crime, qu'était le Paris d'alors, pour en dégager et lui rapporter tout ce qu'il put sauver de ses biens. Peu de jours après, un comité de patriotes faisait perquisitionner au domicile de l'absente et dresser des inventaires. Les instants qu'elle vécut à Londres ne se passèrent pas sans quelque aventure. Elle avait trop de séduction naturelle et trop de disposition à se servir de ses avantages pour qu'il en pût être différemment. Cependant, elle regrettait Paris. La bonne compagnie londonienne ne se montrait pas des plus accueillantes à son égard, bien qu'elle eût essayé de s'y introduire sous l'étiquette de dame royaliste et émigrée. En vérité, trop de rigorisme sévissait dans ce monde-là. Elle eut hâte de chercher, ailleurs, plus de tolérance. Aussitôt qu'eut fait relâche dans le Paris révolutionnaire le spectacle du sang, elle se hâta de repasser la Manche.
Elle était accompagnée d'un diplomate de la république de Gènes, Ghristoforo Spinola, marié à une fille du maréchal de Lévis et que poussait à Paris le désir de rentrer en la possession des biens de son beau-père, l'une des nobles victimes de la Terreur. Le couple voyageur n'était arrivé que depuis trois jours. Comme
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souhait de bienvenue, un arrêté d'expulsion prononcé par le Directoire les atteignit, qui les mettait en demeure, Spinola et M""*" Grand, de quitter la France sur-lechamp. Le premier n'eut pas besoin d'une autre sommation pour reprendre la chaise de poste et le bateau. La seconde resta, ayant su déjà se découvrir ou retrouver des protecteurs. Toutefois, sa réinstallation parisienne devait souffrir des difficultés. Avait-elle commis l'imprudence d'emporter de Londres des papiers com promettants, s'était-elle chargée, à la légère, de faire parvenir à leur adresse des lettres, des communications suspectes d'émigrés? On l'en accusa. Elle fut dénoncée et eut maille à partir avec la police. La situation se faisait embarrassante pour elle et l'eût été bien davantage, si l'une de ses connaissances ou amies, la marquise de Sainte-Croix, sœur de l'avocat général Talon et parente deM'"^ duCayla, ne l'eîit appuyée d'une recommandation écrite auprès de Talleyrand. Mais elle n'en avait pas fmi avec ces tracassantes histoires. Enveloppée dans de vagues suspicions politiques, arrêtée, emprisonnée même, le ministre dut intervenir en sa faveur. Le 23 mars 1798, il sollicitait sa mise en liberté par une lettre au directeur Barras. Cette lettre est bonne à lire ; on y verra que Talleyrand lui était attaché, dès ce moment, par une force de sympathie très voisine d e l'amour.
Citoyen directeur,
On vient d'arrêter M™*^ Grand comme conspiratrice. C'est la personne d'Europe la plus incapable de se mêler d'aucune affaire. C'est une Indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j'aie jamais rencontrées. Je vous demande intérêt pour elle. Je suis sur qu'on ne lui trouvera pas l'ombre de prétexte pour ne pas terminer cette petite affaire à laquelle je
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serais bien fàclié qu'on mil de l'éclat. Je l'aime et je vous atteste à vous, d'homme à homme, que de sa vie elle ne s'est mêlée et n'est en état de se mêler d'aucune affaire. C'est une véritable Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue.
Salut et attachement.
Ch.-Maur. Talleyrand.
Barras n"a pas voulu prendre sur lui seul d'en décider. La question sera traitée en conseil, comme une matière de conséquence. « Nous dessaisirons-nous de notre prisonnière? » La question est posée entre les cinq personnages, toutes portes closes. Malheureusement on est fort mal disposé pour Talleyrand dans le milieu directorial. Dès les premiers mots de Barras, Rewbell a pris feu ; il est parti en guerre contre Finconvenance de la pétition; et, avec cette haine particulière, qui lui mettait continuellement l'injure à la bouche quand il parlait de ce citoyen ministre, il se lance dans un long et violent réquisitoire. Quelle audace nouvelle et quel trait de vil libertinage! Voilà bien le prêtre! Il croit que la France est toujours en monarchie, qu'il est agent du clergé, qu'il tient la feuille des bénéfices et qu'il peut « faire les cents coups » à sa fantaisie! Oublie-t-il qu'il vit, aujourd'hui, sous la République, qu'il est logé dans un de ses ministères et qu'il devrait avoir, au moins, la décence de sa position puisqu'il ne peut en avoir la dignité ! S'excitant à mesure qu'il entend le son de sa voix, notre directeur redouble d'animosité. Non seulement on ne saurait donner satisfaction à l'impudente requête de Talleyrand, mais on devrait saisir l'occasion de débarrasser le gouvernement de ses services, Yiolemment il réclame que la nomination de cet homme sans honneur et sans mœurs soit révorpiée ; sinon, le Directoire, assure-t-il, s'exposerait à
assumer toute la déconsidération dont jouissait déjà l'évêque, sous l'ancien régime, et qu'il croit devoir perfectionner, depuis qu'il est ministre de la République. Après Rewbell se fait entendre Merlin, l'innocent Merlin, duquel c'est le ridicule de pavaner en maints et maints lieux la gloriole de ses bonnes fortunes prétendues. Il se pose, à présent, en ami de la vertu : c'est un Gaton ressuscité. Le comble, en la circonstance, est l'espèce de raffinement qui a poussé, selon lui, ce Talleyrand à chercher une maîtresse hors de France, jusque dans l'Inde, comme s'il n'était pas assez de femmes, à Paris, en supposant, glisse- t-il, que la passion en donnerait le besoin, et de charmantes et d'excellentes! A n'en pas douter c'est une liaison politique qu'il entretient et qu'il dissimule sous les apparences d'une liaison galante. De là à supposer que Talleyrand est un homme vendu à l'Angleterre, un véritable agent de la nation ennemie dont M""' Grand ne serait que « le paquebot intermédiaire », la distance est vite franchie. François de Neufchàteau, dont les penchants intimes ont plus d'une ressemblance avec la molle immoralité de Talleyrand, — outre qu'il boîte un peu, comme lui, — inclinerait à plus d'indulgence.
« On n'a pas à violer, déclare- t-il, le sanctuaire de la vie privée. » Mais on coupe la parole à ce pacifique. L'impétueux Rewbell est revenu à la charge. La Réveillière-Lépeaux intervient à son tour. Le débat s'échauffe, et chacun découvre son caractère. Un moment, Rewbell et La Réveillière, qu'un mot lâché, par aventure, sur la théophilanthropie, a mis aux prises, vont se porter aux pires excès de paroles l'un contre l'autre. Alors Barras se lève, et quoique scandalisé, lui le pur, le chaste Barras, il met fin à la discussion en proposant de renvover
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l'affaire au ministre de la Police, lequel se rendra sans difficulté au désir de son collègue des Affaires étrangères, le citoyen Talleyrand.
Aussitôt échappée du séjour incommode, ou seulement de la crainte qu'on ne l'y retînt, ellesollicite de son protecteur une audience nouvelle.
Elle avait pris, ce matin-là, sa physionomie la plus touchante. L'homme d'État ne tarda pas à s'apercevoir que le charme opérait. L'animation de ses yeux bleus, miroir trompeur d'une intelligence beaucoup moins vive, le ton chaud de ses magnifiques cheveux blonds, la souplesse de sa taille, l'ondulation naturellement gracieuse de sa démarche d'Orientale, l'avaient aussitôt séduit, captivé. Elle n'avait dit en entrant que peu de mots, et, pour cela, n'avait pas couru le risque de se faire tort par quelque imperfection de langage. Simplement elle était venue, désireuse d'augmenter sa reconnaissance en demandant à M. de Talleyrand un nouveau service, c'est-à-dire la délivrance d'un passe-port afin de se rendre en Angleterre. Ce passe-port elle ne le souhaita plus, aussitôt que le ministre lui eut fait comprendre qu'elle n'avait pas besoin de retraverser la Manche et qu'elle serait beaucoup mieux à Paris, sous son aile tutélaire. Elle ne résista point à la force de ces raisons. 11 l'invita à fréquenter fhôtel des Relations extérieures. Loin de s'y refuser, elle montra tant d'empressement .qu'il l'engagea à y rester.
L'incident eut des échos dans une certaine presse babillarde. Des journaux s'en occupèrent, tenant à paraître renseignés, relatant des détails et prenant de loin l'avance sur ce qui pourrait advenir en annonçant, d'ores et déjà, le mariage du ministre des Atfaires étrangères. Avant toutes choses et ne fût-ce que pour garan-
tir sa propre sécurité, M""' Grand avait à régulariser sa situation. Son divorce n'avait pas été prononcé. Impatiente de l'obtenir, elle fit valoir aux yeux des magistrats de la République que, depuis plus de cinq années, son ci-devant époux n'avait pas donné signe de vie. La loi républicaine était accommodante sur ce chapitre. Le 7 avril 1798, en la mairie du IP arrondissement de Paris, fut annulé le contrat qu'elle avait conclu, le 9 juillet 1777, à Calcutta. Elle était libérée de son ancienne chaîne et pouvait caresser l'espoir d'une union autrement brillante. Les autorités publiques n'arrêtèrent point là les marques de leur bienveillance particulière. Elle fut rayée de la liste des émigrés {i).Onla remit en possession de ceux de ses biens qui n'avaient pas été aliénés. Elle fut laissée libre de changer de nationalité, à sa guise, étant, selon les cas, danoise (2) ou française. Tout allait excellemment pour elle.
Dans les premiers moments, Talleyrand avait jugé sans conséquences durables des entretiens rapprochés avec une femme dont les seuls vrais moyens de conversation était léclat de ses yeux couleur de ciel et la beauté de son corps. Il s'attachait, se rendait presque fidèle. De belles amies d'autrefois lui reprochaient de les négliger un peu beaucoup, depuis qu'il s'était laissé prendre, comme elles disaient, par les « colonies hollandaises ». Car, on n'était pas très exactement renseigné sur la personnalité danoise, française, indienne ou batave de cette intéressante personne. A peine s'était-il
(1; 2 floréal an Vlll.
(2) Dans les procès-verbaux des délibéralions des Consuls (Arch. nat., A. F. IV, 4) et, à son dossier individuel des Arch. nat., F. 75.946, son état civil est inscrit de la .sorte : Catherine-Noël Werlée, femme Grand, native de Danemarck.
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permis, de ci, de là, quelque diversion brève, comme celle qui le conduisait, après une longue espérance et pour son bonheur, cette fois, chez une Élise Moranges, déjà nommée, et devenue la femme d'un financier rimeur Dorinville. On en avait parlé, le mari s'était avisé de le trouver mauvais, jusqu'à ce que de nouveaux griefs amenassent la séparation des époux.
M-"^ Grand ne sortait plus de l'hôlel Galliffet. Talleyrand était allé jusqu'au bout des choses en grand seigneur qu'il était. Pour avoir le droit de garder Catherine sans être exposé à des réclamations pseudo-conjugales et vaguement légitimes, il s'était hâté de fermer la bouche au citoyen Grand, qui était venu faire un tour à Paris (1), par un baîllon doré, je veux dire au moyen de la forte somme. La « belle Indienne » était, dorénavant, reconnue la maîtresse en titre du ministre. Ce qu'on eût accepté, sans y faire trop de façons, si l'on n'avait pas eu la déplaisance de constater qu'à tant de charmes physiques manquait l'accompagnement d'une éducation soignée. L'opinion du monde s'était fixée là-dessus très vite, plutôt encline à en exagérer l'insuffisance, de même que Talleyrand avait pu, dans l'intime, s'édifier sur les variations de son caractère.
Il avait le goût le plus sensible qui pût être aux froissements de l'incorrection dans les façons de dire. Elle lui faisait souffrir mille morts, à ce qu"on assurait, malgré qu'il n'en témoignât rien, par ses péchés d'ignorance. Il n'estimait rien au-dessus du repos intérieur. Elle en troublait la sérénité par les incartades de son humeur fantasque. Il s'exhortait à la patience en mor-
(1) 11 s'était installé rue de Richelieu, à l'hôtel du Cercle, sous prétexte de visiter la capitale et ses monuments publics. 11 y prenait son temps et ne se décidait pas à s'en aller.
dant au fruit savoureux et se disant que, pour le reste, l'attache n'était pas indissoluble et qu'il pourrait s'en dégager quand ça lui conviendrait. Il n'avait pas prévu qu'un scrupule d'orthodoxie morale, imposé par Napoléon, l'y riverait pour un long temps. Momentanément, il passait avec indulgence sur les parties incomplètes de sa formation intellectuelle, estimant la compensation assez appréciable, puisqu'elle possédait, en somme, les trois qualités qui, selon son opinion, doivent compléter une femme : la peau douce, l'haleine douce et l'humeur douce, sauf de légères irrégularités sur ce dernier point. Il s'était amusé et comme reposé dans la compagnie passagère (n'était-ce pas son illusion?) d'une admirable créature sans cervelle et sans raisonnement. Cela le changeait et le soulageait de la philosophique M"^ de Staël. Il la regardait en amant, et, sous ce rapport, il avait lieu de sourire. « Avec sa robe de velours échancrée sur sa poitrine de marbre et ses tresses incomparables disposées par Charbonnier, Catherine était bien l'incarnation de la fraîcheur et de la beauté. » Doucement, sans impatience, il entrevoyait l'heure où cette aimable vision aurait à s'éclipser de son existence.
Comme il songeait au moyen le plus élastique de desserrer des liens qui lui deviendraient une gêne, tardant seulement à prendre une résolution, remettant au lendemain la chose à faire, pour n'en avoir pas l'ennui présent, un incident se produisit, dont les suites dérangèrent ses idées.
Il venait d'être question de présenter les ambassadrices chez le minisire des Affaires étrangères. Mais, quelle maîtresse de maison digne de les recevoir les attendrait, ces nobles dames, au seuil des salons de
UNE INVITÉE DE LA COfH NAPO LÉOXIEXNE : MADAME ARXAULT (Tableau de J.-B. Regnault)
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Tallevrand? Elles s'étaient toutes révoltées, à la pensée qu'elles auraient à faire la révérence à ^['"^ Grand, une femme mariée sans l'être et vivant publiquement sous le toit d'un prélat concubinaire! Les propos s'étaient échauffés. Des criailleries en étaient montées aux oreilles de Bonaparte, qui, pour les faire cesser, avait nettement enjoint à Talleyrand d'avoir à bannir sa maîtresse de la résidence officielle. Il s'y fût résolu sans trop de peine, en ce qui le concernait; mais il n'était pas seul en la cause. Si' elle eut de la résignation, plus tard, elle n'était pas une personne, alors, à en prendre si aisément son parti. Aux premiers mots qu'il lui en toucha, comme d'une nécessité de circonstance douloureuse mais inévitable, elle avait jeté les hauts cris. Aussitôt de voler chez Joséphine, sensible aux larmes, parce qu'elle avait l'habitude d'en verser, et d'obtenir de son cœur pitoyable qu'elle lui procurât la faveur d'une entrevue avec le Premier Consul. Admise à lui exprimer sa tristesse, pathétique, éplorée, elle tomba à ses genoux, le suppliant de revenir sur une résolution qui la mettait au désespoir. La douleur allait bien à son visage. Bonaparte daigna la consoler, et l'ayant vue plus calme :
« — Je ne sais qu'un moyen, lui dit-il. Que Talleyrand vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son nom ou que vous ne paraissiez plus chez lui. »
L'espérance refleurit dans son àme. Elle s'en revint, bien résolue à disputer de toutes ses forces une situation, que lui avaient concédée l'habitude et l'indulgence. Presque au même instant, Talleyrand avait appris qu'on bii donnait vingt-quatre heures pour se décider. Napoléon, tout en prétendant sauvegarder le respect dû aux
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convenances, dans son propre entourage, n'était pas fâché de lui jouer ce méchant tour.
S'il est vrai que, dans l'union de deux désirs, il n'est pas d'amoLir-propre en amour, le point de vue change, quand il se complique des obligations et de la durée du mariage. Livré aux troubles de sa situation, intérieurement révolté contre les exigences du maître, mais ayant gardé un reste d'affection et d'apitoiement envers celle, qu'il avait appelée auprès de lui, il n'avait pas encore fixé les termes de sa détermination qu'il eut à supporter l'assaut des pleurs. Elle larmoya, protesta, supplia, jusqu'à ce que Talleyrand étourdi de ses plainles et de ses cris laissât tomber un consentement de lassitude.
Ce fut un grand jour pour M""" Grand que celui daté du 0 septembre 180:2. Talleyrand avait réuni dans sa belle villa de Neuilly ses deux frères, Archambaud et Boson de Périgord, les trois consuls Bonaparte, Gambacérès et Lebrun, Joséphine de Beauliarnais, le secrétaire d'État Maret et deux notaires, pour la signature du contrat de mariage reconnaissant à la fiancée un état de fortune, dont il l'avantageait en la majeure partie. Et ces personnages avaient ajouté leurs paraphes à leurs signatures. Le lendemain, tous deux se présentaient à la mairie du X*" arrondissement, accompagnés de leurs témoins : Rœderer, président de la Section de l'Intérieur du Gonseil d'Etat et le vice-amiral Bruix, pour l'époux; le général Beurnonville et Radyx Sainte-Foix, pour l'épouse; et, comme ami de l'un et de l'autre, signa, en outre, sur le registre municipal, le prince de Nassau- Siegen.
Quant à l'ultime cérémonie religieuse, on l'avait accomplie d'une manière aussi discrète que possible.
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On partit pour la campagne. Dans un village de la vallée de Montmorency, à Épinay, fut découvert un prêtre, qui donna la bénédiction nuptiale. Tout était en ordre par devers l'État et TÉglise. La nouvelle en fut proclamée, de retour. Les ambassadrices, sans perdre riiabi-r tude d'en médire, n'eurent plus d'objections de principe à soulever. Les réceptions diplomatiques ne soulîrirent plus d'aucun embarras de forme. Talleyrand eut à garder M"'^ Grand, relevée par son état nouveau et tous ses prochains titres. Sur ce mariage conclu si hâtivement, après avoir eu de si longs préliminaires, on eût pu rappeler le mot de Louis XY, à propos d'un de ses courtisans, qui, lui disait-on, venait d'épouser sa maîtresse : « On ne peut fias finir plus décemment. »
De derniers ennuis avaient traîné, dans le secret. L'ancien mari, celui de Calcutta, n'était pas aussi loin de Paris qu'on l'eût désiré, et l'on craignait qu'il ne redevînt, à l'occasion, un solliciteur embarrassant. Le crédit de Talleyrand lui avait fiiit obtenir du ministre des Affaires étrangères de la République batave un poste de conseiller de régence, au cap de Bonne -Espérance. Mais il tardait à prendre le chemin de l'Afrique australe; il s'éternisait en Amsterdam, d'où les distances n'étaient que trop faciles à rap[»rocheravec la France et Paris.
Il n'y avait pas si longtemps qu'un même dîner avait réuni, chez la future M'"^ de Talleyrand, en la villa de Xeuilly, des convives comme ceux-ci, pleins de mutuelle complaisance : M. et M""^ Fox, simples témoins, en la circonstance, sir E. Impey, le président du tribunal de Calcutta, qui avait condamné sir Philip Francis à une indemnité de oO.OOO roupies pour la
conversation criminelle susdite; M. Grand, en personne, et désormais sans colère; sir Philip, le premier amant, à côté du premier mari, et Talleyrand enfin, qui ne s'attendait pas à les remplacer légitimement l'un et l'autre. Mais les circonstances avaient changé et ne supportaient plus de tels voisinages. Par un acte de sa diplomatie spéciale, le ministre de la République française avait obtenu de son collègue des Pays-Bas que M. Grand irait et demeurerait au Gap, avec une fonction officielle et deux mille florins de traitement. Or, le titulaire, comme nous venons de le dire, ne se pressait pas d'effectuer le voyage. M""' de Talleyrand ne le voyait pas avec plaisir s'immobiliser en Hollande. De sa propre main, elle écrivit la lettre suivante à M. van der Goes, — lettre fort bien tournée pour une personne dont les ressources d'esprit n'étaient pas justement ce qu'on prisait en elle (mais on la lui dicta peut-être) :
Monsieur,
Je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de votre obligeance et de tout ce que vous avez ])ien voulu faire pour M. Grand, à ma demande.
L'empressement et la grâce que vous y avez mis me prouvent, monsieur, que Ton ne compte pas en vain sur votre amitié, et cela m'autorise à vous demander un nouveau service. C'est celui de faire enjoindre à M. Grand de s'embarquer sans délai, étant tout à fait inconvenant qu'il prolonge son séjour à Amsterdam, où il est déjà, depuis un mois, fort mal à propos.
Je vous serais donc très obligée de vouloir bien lui faire parvenir le plus tôt possible, chez MM. l\. et Th. de Smelh, à Amsterdam, l'ordre pour son embarquement, vous priant monsieur, de recevoir d'avance tous mes remerciements, à cet égard, et d'agréer l'assurance de ma parfaite considération,
Talleyrand-Périgord, née Worlée.
La requête, précisée en ces termes, ne souffrait pas
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de lenteurs. Prompte satisfaction fut donnée. Elle apprit avec soulagement qu'on avait embarqué enfin M. Grand. Elle ressaisit la plume, afin de remercier chaleureusement, à la date du 13 nivôse an XI, l'obligeant homme d'État néerlandais :
M. de Tallcyrand, aussi sensible que je le suis à vos bons procédés, me charge de vous réitérer tout ce que je vous ai mandé déjà de ses dispositions et de son désir de vous donner des preuves de son attachement et de sa considération.
Fière à bon droit de justifier de sa régénération sociale :
Vous oliserverez, monsieur, au nom que mon union avec M. de Talleyrand me donne le droit de porter, combien la tendre et sincère alïection de cet aimable ami m'a rendue la plus heureuse des femmes.
Ses aspirations étaient comblées. Il n'en retournait pas aussi flatteusement pour l'illustre personnage, qui l'avait associée à son sort, à ses charges éminentes, à ses privilèges. Lorsqu'il présenta sa femme à la Cour, Bonaparte, avec son ordinaire brusquerie, fit entendre à la nouvelle duchesse qu'il espérait bien que sa conduite, à l'avenir, serait telle qu'il convenait à son rang. Étourdie du choc, elle demeura bouche close. Mais celui qui l'avait amenée répondit pour" elle (1). Et ce fut avec une malignité froide mais polie, qui ne permettait point qu'on se fâchât de la réponse : « M"^ de Talleyrand, insinua-t-il, s'efforcerait en tout de régler
(1) Suivant une autre version, ce serait elle-même qui, répondant à cette recommandation de faire oublier par la conduite de M"" de Talleyrand les anciennes légèretés de M'"= Grand, aurait promis de suivre lidèlement en cela l'exemple de la citoyenne Bonaparte. Eut-elle vraiment cet à-propos hardi? Mais quel rappel aux antécédents de Joséphine de Beauharnais, sur lesquels Barras et le général Hoche échangèrent de si vertes confidences! (V. les Mém. de Jiai'ra>>, tome 11.)
sa conduite sur celle de Finipératrice Joséphine. » Ils étaient à deux de jeu, l'un et l'autre époux, Napoléon et le ministre.
La tenue de l'empereur, à l'égard de Talleyrand, fut variable, selon les intérêts ou les dispositions du jour, brusque ou caressante, affable ou nuancée de sécheresse. Envers M"'*" de Talleyrand, il ne prenait pas la peine de changer de ton. Envers elle, disons-nous, il était uniformément froid, déterminément hostile, ne cachant point le déplaisir qu'on avait à la recevoir, et, dans les grandes occasions, ne lui accordant qu'à conlrecœur les avantages dus à son nom. Il finit par l'exclure formellement des réceptions de l'impératrice, non par une espèce de scrupule rétrospectif, non pour des raisons tenant à sa personne, mais parce qu'il avait cru savoir qu'elle s'était fait donner une somme de 400.000 francs d'un groupe de marchands génois, en vue de leur obtenir, grâce au crédit de son mari, de certains privilèges commerciaux. Ou, du moins, ce fait servit de prétexte à ses rigueurs antipathiques.
Talleyrand en avait pris son parti, comme si ces choses se fussent passées à son insu. IMais il avait fait une place, dans un coin de sa mémoire, à ce motif de ressentiment contre l'empereur, pour l'ajouter à tant d'autres, quoiqu'ils parussent amis, en ce temps-là.
Il semblait évident, autour de lui, que l'accord matrimonial auquel il s'était prêté n'avait pu être, de sa part, qu'un acte de grande condescendance ou de faiblesse. On lui prêta beaucoup de mots et de défaites habiles, à dessein d'expliquer les raisons de son choix, comme si l'on ne savait pas assez que ce choix ne fut pas volontaire, mais commandé. Vis-à-vis de ses hôtes et devant la galerie, le rôle, le maintien d'un homme
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de tant d'esprit auprès d'une femme dont la réputation était de n'en avoir que l'ombre, présentait de réelles incommodités. Elle ne parlait pas son langage, assuraiton. Elle se trouvait déplacée, à la hauteur oi^i il l'avait élevée. Des manquements de tact énormes, des bévues typiques, des confusions ue mots à ne savoir où se mettre après les avoir entendues, étaient portées à son compte, à faire désirer qu'elle n'ouvrît plus la bouche que pour manger. Une certaine fois, elle aurait interpellé d'un bout du salon à l'autre, l'ancien pontife d'Aulun, son no!)le époux, afin de lui faire attester que l'ornement qu'il aimait le mieux lui voir était une croiœ pectorale en diamants dont elle était parée. A quelqu'un qui lui conseillait d'ajouter de plus grosses perles à des boucles d'oreilles qui lui seyaient au mieux, elle aurait riposté avec une ingénuité sans nom : « Vous croyez donc que j'ai épousé le pape! » Et nous en passons. Et nous ne rappelons que pour n'avoir pas l'air de l'ignorer, l'histoire trop racontée du vo3^age en oit, le voyage de Robinson Crusoé, dont elle aurait demandé des nouvelles avec tant d'intérêt à celui qu'elle supposait l'avoir accompli de la veille, le diplomate anglais sir Robinson en visite! Talleyrand sauvait la situation par quelque réflexion à haute voix tendant à démontrer tout ce qu'il y avait en lui de philosophe.
« Comment! lui demandait un intime, Montrond peut-être, comment M'"" Grand, avec la simplicité de ses moyens, a-t-elle pu vous subjuguer?
» — Que voulez-vous? répondit-il, persuadé que le mot irait loin, M™*^ de Staël m'avait tellement fatigué de l'esprit que j'ai cru ne pouvoir jamais assez donner dans l'excès contraire. »
Une autre fois, par boutade, il s'amusait à ériger en principe qu'un homme d'esprit devrait toujours épouser une sotte; car les bêtises d'une sotte, ajoutaitil, ne compromettent qu'elle et celles d'une femme intelligente compromettent son mari. » Avec de l'imagination, on trouve toujours des raisons contre la raison même.
Au demeurant, jusqu'à quel point ces propos colportés sur les innocences de M'"^ de ïalleyrand, ces on-dit qui renchérissaient les uns sur les autres, étaient-ils fondés? Si la comtesse Potoçka, M'"' de Cazenove d'Ariens, la comtesse de Rémusat, le général Thiébaut et divers l'ont chargée de leurs critiques, à qui mieux mieux, sur son orgueil et sa nullité, Michaud, qui n'était pas un thuriteraire de Talleyrand, ni de son entourage, loin de là, a déclaré que sa conversation n'était pas si médiocre; et M'"'= de Chastenay, qui la connaissait fort bien, ne s'est pas privée de dire, en des termes sans obscurité, que jamais elle n'avait proféré, en sa présence, une seule phrase de mauvais goût, qu'elle ne se rappelait avoir entendu de sa bouche rien qui ressemblât aux [)ropos vides de sens, qu'on se plaisait à lui prêter, qu'elle l'avait toujours vue parfaitement polie et que sa manière de causer ne lui paraissait aucunement inférieure à celle de beaucoup de personnes, dont on ne s'aviserait pas d'accuser le manque d'intelligence. Elle ne se piquait point d'avoir de la littérature; et Talleyrand ne Tavait pas épousée, pour ce motif. Cependant, dès son arrivée à Paris, elle avait manifesté le goût de lire, puisqu'elle s'était monté une façon de bibliothèque un peu confuse et dépareillée, mais qui décelait, tout de même, de la curiosité. Elle se ressentait de sa première éducation sommaire à Calcutta ;
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et sa mémoire était indigente de notions exactes en histoire et en géographie. Transplantée dans la vie européenne, elle avait gardé des inconsciences d'Orientale. La pensée, chez elle, avait l'indolence du geste; elle était lente à se former. Ses impressions, malgré cela, n'étaient si mal rendues, lorsqu'il lui convenait de les tourner en matière de lettres, comme en témoigneraient ses correspondances avec Millin et Louis de Béer, dont nous connaissons des fragments, ou celles que nous lui supposons avoir tenues avec M. de San- Carlos; ses billets n'étaient pas émaillés de plus de fautes d'orthographe que les effusions épistolaires de bien des grandes dames, publiées ensuite religieusement, comme celles de la comtesse de Polastron, la tendre et souriante amie du comte d'Artois. Était-elle vraiment si insignifiante, si nulle, la femme qui avait eu pour premier adorateur, l'un des hommes les plus spirituels de l'Angleterre, sir Philip Francis? Devait-elle, en réalité, mouvoir ce qu'elle avait d'intelligence dans un cercle si borné, celle à qui le sort malicieux réserva d'épouser le plus fin des diplomates modernes? Ellemême ne se jugeait pas si sotte, elle qui se croyait en droit de railler le grand homme et qui, dans certaines lettres à des amis d'autrefois, se moquait doucement de son adorateur l'abbé Piébol, par une allusion facile à saisir, et qui n'était pas, d'ailleurs, un trait d'esprit. Pour le plaisir d'accentuer l'opposition entre deux êtres vivant côte à cote, et qui se ressemblaient si peu par les facultés de l'esprit, ne fut-on pas trop disposé à prendre comme bêtise innée ce qui n'était qu'ignorance ingénue, — une naïveté d'éducation, dont les lapsus, les étourderies bizarres se trouvaient très évidemment soulignées dans une telle compagnie, chez un Talleyrand?
Et comme si celte réputation de simplicité n'était pas assez établie, on faisait courir, à son sujet, d'autres histoires, imaginées à peu de frais. Celle-ci, par exemple, dont nous n'aurons pas l'aubaine. Quelqu'un lui ayant demandé de quelle partie du monde elle était originaire, elle aurait répondu tout uniment, avec l'approbation muette du voisinage : « Je suis d'Inde ». Le poète anglais Thomas Moore, cet aimable inventeur au talent cosmopolite, qui s'était assis à la table de M""^ de ïalleyrand, se fit l'écho du calembour involontaire échappé, disait-on, à cette princesse d'Inde; mais il en rachetait le détail en témoignant, d'autre part, qu'elle avait eu assez de finesse pour lui adresser un compliment sur la beauté de Bessy, sa femme, dont elle le savait très épris, et qu'elle montrait d'habitude assez de tact, pour recevoir à ses soirées des hommes de lettres et prêter un air d'attention aux lectures, qu'ils voulaient bien faire à sa société, voire môme s'il s'agissait d'une tragédie classique (l). Hasard d'origine, elle péchait surtout par ignorance. Elle avait, sur beaucoup de choses qui lui étaient étrangères, la naïve confiance de la beauté, qui se suffit à elle-même. Illettrée, elle l'était profondément. En cela ressemblait-elle, avec moins de vivacité parisienne, moins de souplesse et d'aplomb, à maintes femmes du meilleur monde qui ne savaient rien de plus que ce qu'elles
(1) A ce propos, une anecdote. Sur la fin de l'Empire, Viennet, disciple attardé des vieux genres, lisait, chez M""= de Talleyrand, sa tragédie d'Achille. Un incident risible se produisit, au beau milieu d'une tirade à effet. Comme il déclamait le deuxième acte avec l'emphase de la voix et du geste, tout à coup l'un des feuillets de son manuscrit venant à lui manquer, il s'écria du même ton, tragiquement, solennellement: «Grand Dieu! qu'est-ce que c'est que cela"? » On éclata. 11 dut remettre à une autre fois la suite de sa lecture.
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s'entredisaient toutes sur les toilettes, les modes, les théâtres et les commérages de société.
En résumé, ce mariage était aussi peu glorieux qu'il paraissait peu canonique à des consciences austères. Talleyrand en éprouvait un secret ennui. Mais il n'en trahissait aucun signe et ne s'ouvrait là-dessus à personne. Il n'entrait pas dans ces détails domestiques. L'air de hauteur, qu'il savait prendre, écartait les questions indiscrètes ou les affectations déplacées d'intérêt. Il restait fermé sur ce chapitre, n'étant pas un homme qui acceptât d'être plaint.
De la monotonie gagnait son intérieur. Pour y remédier, il fera venir plus tard, de Londres, la fille d'une de ses amies, qui la lui avait recommandée en mourant. Elle se nommait Charlotte. Elle ne lui était d'aucune attache personnelle autre que celle d'un sentiment généreux, bien qu'on y ait supposé — sans que la chose fût impossible — de l'inclination paternelle. On le verra mettre tous ses soins à ce qu'elle reçoive une éducation soignée, s'intéresser aux grâces de son enfance, en attendant qu'il l'adopte et lui donne son nom, quand elle aura dix-sept ans. 11 n'arrêtera pas là ses bontés et la mariera à l'un de ses cousins, baron de Talleyrand.
Mais une autre personne, dans l'avenir, et tenant, celle-ci, beaucoup plus de place en la maison, prendra l'habitude de loger sous son toit, de penser, d'écrire, de vivre très près de lui, dans le partage quotidien de ses idées et de ses sentiments, et ce sera sa nièce bienaimée Dorothée de Gourlande, comtesse Edmond de Périgord puis duchesse de Talleyrand-Périgord, princesse de Sagan, duchesse de Dino. De ce jour-là, la vie de l'épouse sera finie. Il n'y aura plus de M""" Grand, princesse de Bénévent.
Jusqu'en 1814, M""" de Talleyrand continuera de faire les honneurs du salon où, le soir, après minuit, se presseront les représentants les plus qualifiés de l'Europe entière. Assise au fond de deux rangées de fauteuils, elle y recevra en véritable grande dame et avec un calme sûr, empreint d'une certaine dignité. Les envahissements de l'embonpoint auront épaissi les restes de sa beauté d'autrefois; en revanche, elle aura pris l'air et contracté le ton, la réserve, qui conviennent à son rang. Mais ce ne sera plus pour en user longuement, dans la maison de son mari. Elle-même en aura la prévision très claire, le jour du départ de Talleyrand, se rendant au Congrès de Vienne non seul et suivi de ses secrétaires, mais accompagné de la comtesse Edmond de Périgord, dont il se montrera follement épris.
On lui aura révélé par hasard, le secret de cette entente de loin préparée et pour laquelle un rendezvous avait été pris dans une maison de campagne, aux environs de Paris. Elle aura si bien compris la gravité d'une pareille nouvelle qu'un grand trouble se saisira d'elle et qu'elle sera longtemps à s'en remettre. Elle ne reverra plus Talleyrand, mais s'eftacera de sa vie, parce qu'il lui en transmettra la volonté et cela presque sans résistance, sans trop de démonstrations jalouses, sans récriminations d'intérêt. Avec un sens du monde qu'on n'aurait pas attendu d'elle, elle jugera beaucoup plus sage de n'amuser point le public de l'éclat de ses dissensions conjugales; avec une douceur inespérée (qu'influençait peut-être la crainte de mettre en péril les compensations promises : un domaine et trente mille livres de revenu) elle consentira à s'établir pour Tété, dans une terre en Belgique, à Pont-de-Sains, que
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lui concédera le prince son époux, et à passer ses hivers à Bruxelles (i).
On la reverra, plusieurs années après, à Paris, attristée de son abandon, morose, malade, mais aussi calme, aussi discrète et conciliante, et l'on n'entendra plus parler d'elle, rue Saint-Florentin ni à Valençay, sinon pour y apprendre la nouvelle de sa mort (2). On accueillera cette nouvelle sans douleur, et Ton n'aura, pour sa mémoire, que cette courte oraison funèbre : Ce fut lUi grand soulacjetncnt dans la maison ».
Avec M""" de Talleyrand et les détails de son histoire intime, liés à la vie du prince, son époux, nous avons perdu de vue les événements d'ordre général, arrêtés à la date de 1802 sous le Consulat. 11 convient d'en reprendre la marche, en ouvrant un chapitre nouveau.
(1) M"'^ de Talleyrand, rapporte la comtesse de Boigne, fut très raisonnable et pas trop avide dans toute cette transaction. Elle dit à ma mère ces paroles remarquables :
« Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je savais l'attitude de M"" Edmond de Périgord, chez M. de Talleyrand, à Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a empêcher d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour de l'île d'Elbe m"a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne, au lieu de venir à Londres, M. de Talleyrand aurait été forcé de me recevoir. Et je le connais bien, il m'aurait parfaitement accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, moins il y aurait paru. Au contraire, il aurait été charmant pour moi. Je le savais bien, mais j'ai cette femme en horreur. J'ai cédé à ma répugnance, j'ai eu tort. Où je me suis trompée, c'est que je le croyais trop faible pour oser me chasser. Je n'ai pas assez calculé le courage des poltrons dans l'absence. J'ai fait une faute, il faut en subir les conséquences et ne point aggraver la position en se raidissant contre. Je me soumets, et M. de Talleyrand me verra très disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le scandale. » (Méjnoires, I, p. 226-227.)
(2) Nous aurons à revenir, en parlant de la duchesse de Dino, sur les dernières années de M""= de Talleyrand, dans le second et dernier volume de cet ouvrage.
CÏLAPITRE SEPTIEME
L'aube impériale.
En 1802. — La disfrrâce de Fouché, et le plaisir sincère quen éprouva Talleyrand. — L'ascendant dont jouissait, à cette date, le ministre des Relations extérieures. — L'homme politique et l'homme de cour. — Talleyrand se faisant l'intermédiaire par excellence entre la noblesse et le nouveau maître des Tuileries. — Les commencements de la Cour consulaire. — Renaissance de la vie de société. — Les salons d'alors.— M. de Talleyrand chez la princesse de Vaudemont. — Ses réceptions, à l'hôtel Galliffet. — Son rôle pendant la belle période du Consulat, et ses premières craintes sui'les rapports de Bonaparte avec FEurope, dans un prochain avenir. — Changement d'orientation dans la politique étrangère; les justes appréhensions qu'elle lui inspire. — Rupture de la paix d'Amiens. — Pendant la dernière année du Consulat. — L'affaire du ducd'Enghien. — Imputations portées contre Talleyrand; à quelles justes proportions doit les réduire la vérité historique.
L'intervalle compris entre les années 1801 et 1802 fut nn espace très rempli dans les comptes d'existence de Talleyrand. La conclusion de la paix d'Amiens, l'achèvement de l'œuvre du Concordat, l'obtention comme par surprise du bref", qui le rendit définitivement à la communauté laïque, et le lien définitif du mariage, le rinculuiii nialriinonii, auquel il voulut bien s'assujettir : ce furent là beaucoup d'événements et d'affaires en peu de mois. Ajoutez-y la disgrâce de Fouché, qui lui fit un plaisir sensible, et la série sera complète.
Il avait vu l'encombrant ministre de la Police céder aux ressentiments ameutés contre lui, malgré l'habileté de sa défense et la protection soutenue de Joséphine. Ce même Fouché, qui bientôt mènera la campagne la plus chaude pour la proclamation de l'Empire, s'était opposé de toute son influence à la restauration du pouvoir
personnel, sous la forme du consulat à vie. Les prétendues raisons de prudence politique, sur lesquelles s'était fondée sa résistance, avaient déplu. Il avait encouru d'autres blâmes. Les conseillers de Bonaparte l'enveloppaient dans la conspiration de Bernadotte, sur laquelle il convint au gouvernement de fermer les yeux, et lui en rejetaient toutes les responsabilités à la tète. Rœderer, Lucien, Joseph, Tallejrand, qui n'étaient rien moins que ses amis, rivalisaient à grossir ce qu'avaient de doublement étrange : la licence avec laquelle il laissait circuler les libelles républicains et ses complaisances presque affichées pour les milieux aristocratiques, au point de s'être attiré les sympathies ostensibles des familles notoirement réputées comme les plus intransigeantes (1). Adroitement, il avait tenu tète aux imputations de ses adversaires, et de son mieux calmé les mécontentements personnels, qu'inspiraient au Premier Consul : son attitude frondeuse, la direction turbulente qu'il avait imprimée à son ministère et cette mauvaise habitude qu'il avait prise de s'immiscer dans son intérieur, dans ses afiaires de famille, comme pour se poser, sans qu'on le lui demandât, en surveillant nécessaire. Joséphine, si prompte à entrer dans les désirs et les intérêts des autres, s'était portée garante de sa fidélité. Il était sur le point de reprendre position ; il se flattait presque d'acquérir une sorte d'autorité indépendante, en son ministère, et grandissait en
(1) « Des ducs, des pairs briguent l'honneur d'être, ^u whist de M"'" la duchesse de Luynes, les partenaires de Fouché et de duper avec lui leurs adversaires. » (Peltier, Londres, 4 lévrier 1802.) Sur la singulière faveur d'opinion dont jouissait, à ce inoment-là, l'ex-conventionnel auprès du monde bien pensant, voir: M'"" de Chastenay, 1, 436, 437; la duchesse de Ouiclie : Voyaç/e de la duchesse .de Cuiclie; IM""= Récamier : Souvenirs it Correspond rince; Bardoux: M'"' de Custine; Louis Madelin : Fouché, t. 1".
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l'opinion. Mais Tallejrand et son groupe étaient revenus à la charge, dépeignant le citoyen Fouclié comme un optimiste dangereux, qui compromettait la solidité du régime par des condescendances funestes et par trop de laisser-aller. Bonaparte goûtait peu les transactions opérées hors de sa sphère et des intérêts exclusifs de sa personne. Etait-ce à la suite d'une conversation avec Talleyrand ou sous l'impression de lecture d'un rapport de contre-police, il s'était écrié devant Regnault, qui ne laissa pas ces paroles se perdre :
Oui, pour le citoyen Fouché, il n'y a pas de milieu : il faut qu'il nage dans le sang ou qu'il s'endorme sous les roses; je ne veux pas plus l'un que l'autre, il faut en finir avec lui.
Il tarda de plusieurs jours, essaya, par des allusions significatives, de l'inciter à comprendre, de lui-même, l'opportunité d'une retraite volontaire et, ne voyant pas venir sa démission, recourut à des formes plus catégoriques. Le 27 fructidor, Fouché recevait la visite du deuxième consul Gambacérès, lui apportant cette nouvelle qu'on avait résolu, au conseil du matin, la suppression du ministère de la police (1). Qui s'en frotta les mains d'aise? Ce fut certainement, pour en parler au figuré, M. de Talleyrand, que son rival, tout récemment, avait voulu déloger de l'hôtel et du poste des Relations extérieures pour y introduire. Louis de Narbonne.
Entre eux l'opposition était flagrante, depuis le 18 brumaire. Nul ne l'ignorait : ils se faisaient une guerre sourdement active. Non pas qu'ils fussent animés l'un contre l'autre d'une véritable animosité; leurs
(1) Le grand-juge Régnier, depuis duc de Massa, fut mis à la tète des deux ministères de la justice et de la police, qui ne formèrent plus qu'un seul département. Cf. Tliibaudeau, Ilisloire du Consulat, t. III, 47.
natures sceptiques ne s'embarrassaient de ces faiblesseslà. Mais leurs ambitions, en se côtoyant, s'entregènaient; et chacun des deux n'aurait pas eu trop de toute la place. A la vérité, le cas présent n'était qu'une demi-disgrâce, ou plutôt une disgrâce dorée. Bonaparte avait cédé aux récriminations de ses frères en leur accordant le renvoi de Fouché. Cependant, il avait mis dans l'opération des ménagements si particuliers qu'ils ressemblaient à des faveurs nouvelles. Il l'avait pourvu de la grasse sénatorerie d'Aix et gratifié d'un don en espèces d'une valeur considérable. En outre, non seulement il s'était réservé de recourir, en cas de besoin, à ses services secrets, mais il lui avait ouvert, en le quittant, des perspectives de retour. ïalleyrand avait trop <le finesse en réserve pour ne pas prévoir qu'un homme souple et remuant de sa sorte trouverait bien le moyen de se remettre en selle. Lui, Fouché, n'en doutait point : « Ils rient de mon départ, glissait-il à l'oreille d'un de ses affidés: ils auront une belle frayeur, le jour de ma rentrée. » En attendant, le jacobin royaliste était hors de la place. Talleyrand respira plus à son aise.
Il était véritablement, à cette époque, le personnage le plus en vue de la République après le Premier Consul. Son es})rit délié et insinuant primait dans la diploinalie. L'aisance merveilleuse avec laquelle il savait traduire en langage de chancellerie des précisions d'idées et de faits, qui demandaient à s'imposer, leur assuraient des ressources de conviction, que ne possédaient pas toujours les formes impératives de Bonaparte. L'étendue de ses relations cosmopolites comme
hi multiplicité de ses accointances découvertes ou cachées avec les gens de presse, de finances ou d'affaires, mettaient entre ses mains mille moyens d'influence ou d'action discrète. Homme de cour autant qu'homme politique, ce dualisme lui était d'une force singulière auprès de Bonaparte élahorant, d'ores et déjà, l'armature de sa souveraineté prochaine. Il avait pu dévier de la grande tradition aristocratique par les chemins de traverse de la Révolution ; il n'avait pas rompu, quant aux formes, avec le grand monde, dont il aima et ne cessa pas de pratiquer les manières ou les tournures d'esprit, lors même qu'il n'en partageait point les passions. Partisan du ralliement de l'aristocratie, qui couvrait le sien et le remettait en bonne compagnie, il était l'intermédiaire par excellence pour aider la noblesse à se rapprocher des Tuileries. C'était un point auquel Bonaparte attachait infinement de prix (1). Il s'y intéressait jusqu'à lui demander la liste des personnes reçues chez lui, les noms détaillés de ceux et de celles qui fréquentaient ses salons, assistaient à ses fêtes du soir, pour qu'elles fussent invitées à prendre aussi le chemin de la maison consulaire (2). Trop voisine encore
1,1) On lui entendra dire : « Je voudrais que la noblesse habitât seule ma cour; car, elle la rendrait agréable. Des sabreurs ne sont bons que sur un champ de bataille. » Et il ajoutait, ce qui était moins flatteur pour les grandes familles : « La servilité dans les anciennes familles est un effet de l'habitude; on est courtisan, de père en lils, et le métier s'apprend en suçant le lait de la nourrice. »
(2) 8 ventôse, an IX i27 février 1801).
Citoyen Consul,
J'ai l'honneur de vous adresser la liste des femmes non dansantes, qui se sont trouvées, chez le ministre des Relations extérieures, à la soirée du 6 ventôse :
M""*' d'Aiguillon, Bezenech, Bourgoing, Bruix, Canteleu, Castellane (née Chaboti, Crillon (famille de), Custine, de Dreux, du Clusel. Flahaut, de
des simplicités républicaines, celte maison d'un chef d'État, mais on saurait bientôt lui donner le ton.
L'une des premières préoccupations de Bonaparte, aussitôt qu'il eut pris logement au palais du Luxembourg, puis dès qu'il se fut installé plus au large dans l'ancienne demeure des rois, avait été d'épurer le cercle qui l'environnait, d'en affiner les éléments, et d'en élaguer des fréquentations de jadis devenues gênantes pour la qualité des personnes. Telle, M""" Tallien, toute la première, s'était vu rayer de la liste des invitations. Joséphine, dont le cœur tendre avait de la mémoire, s'était échauffée d'un beau zèle pour qu'il revînt sur celte décision. Elle avait rappelé les services rendus, au lendemain de la Terreur et des dettes de gratitude, qui auraient dû laisser une marque profonde, si jamais de tels arrérages pesaient de quelque poids dans Fàme des puissants. Il fut répondu que la \otre-Dame de Thermidor avait une réputation trop compromise et qu'il faudrait s'accoutumer à ne plus la voir.
Cette exclusion avait été fort sensible à celle qui en était l'objet. Sous la défense de se présenter chez son ancienne compagne de fêtes et de plaisirs, elle avait obtenu de la femme de César que celle-ci se rendrait à une réunion d'après-midi, afin d'adoucir sa peine. Ensemble elles évoquèrent bien des souvenirs, dont la date était encore fraîche. En ces années-là, le général Bonaparte ne dédaignait pas la cito3'enne Tallien; il la comblait de remerciements et d'hommages. Ne se rappelait-il point que la première démarche de Tallien,
Fleurieii, de Jaucoiirt, de Jumilhac, de Lameth, de La Rochefoucauld (née Rohaii-Chabot), de Noailles, Reiclistein, deSégur, de Vaisnes, deVcrgennes, de \ViU (née Pelletier Saint-Fargeam.
Ch. -Maurice de TALLEvnAND.
après le 10 thermidor, avait été d'ouvrir les portes du cachot où M""^ de Beauharnais attendait la mort, d'heure en heure? N'était-ce pas Tallien aussi, qui avait nourri les enfants de Joséphine, pendant le temps de sa captivité? Bonaparte n'était pas consul, alors : en auraitil perdu toute souvenance? Joséphine écoutait ces plaintes sans pouvoir y porter remède. Le matin, elle avait tenté un dernier effort : mais Bonaparte l'avait arrêté net, quand à peine avait-elle ouvert la bouche. jyjme Xallien avait le double tort de sa conduite passée et de sa conduite présente; on ne lui pardonnait pas son intimité avec le grand faiseur d'affaires Ouvrard, qui avait eu le malheur de déplaire, étant trop riche et trop puissant dans l'État par la force de ses millions (1). Il n'y avait pas à revenir là-dessus; elle ne devrait plus se montrer dans le cercle de Joséphine.
Il y avait eu d'autres bannissements féminins, prononcés au nom de la morale et des convenances, s'ils n'étaient pas le jeu du caprice ou de l'arbitraire. Estimant qu'il avait à faire renaître un certain décorum dans les plaisirs officiels, il avait écarté des listes d'invitations de belles solliciteuses, que les salons hospitaliers du Directoire avaient mieux accueillies, mais qu'il ne jugeait plus recevables, quand même elles auraient eu sur lui des droits secrets à la reconnaissance. Telle personne un peu légère, femme d'un banquier de la Chaussée d'Antin, était parvenue à se faire accepter, un soir, chez Joséphine. Et celle-ci pleine d'indulgence
(1) Ouvrard affirme en ses Mémoires t. I"i, que Bonaparte ne lui pardonnait pas d'avoir répondu par un refus à sa demande d'une avance de 12 millions, et que ce fut la véritable cause des persécutions qu'il eut à souffrir de son gouvernement, tant que durèrent le Consulat et l'Empire.
278 LE PRIiNCE DK TALl.EYRAND
pour des péchés qu'elle avait commis souvent, avait répondu d'un doux sourire à sa révérence. La jeune femme rayonnait d'aise sous son élégante et riche parure. Fâcheusement pour elle, le regard scrutateur du Premier Consul l'avait découverte; et, avec sa brusquerie, il s'était porté droit contre elle, lui disant à haute voix : « Madame, vos gens vous attendent », et plus bas : « Sortez ! » A la fois saisie de peur, sous la violence du choc, et remplie de confusion, elle ne put aller jusqu'à la porte et s'évanouit. Ce fut un émoi extraordinaire dans les salons. Après la soirée, Bonaparte morigéna Joséphine sur sa facilité à recevoir. Il fut décidé qu'à l'avenir on lui soumettrait la liste des personnes aspirant à être reçues chez lui ou chez la consulesse.
De s'être permis à soi autant que lui en passa la fantaisie toute privante, toute licence, c'était aflaire à sa conscience spéciale d'homme hors de pair et surhumain; cela ne justifiait ni n'excusait à ses yeux les irrégularités d'autrui. Nul ne se montrerait plus rigoureux sur la considération et le respect des principes. Il en avait averti tout le monde. Un ton nouveau s'est introduit dans ses réceptions. Chez Barras, l'accès était facile aux femmes d'élégance et de beauté, sans qu'elles fussent nécessairement des épouses. Le maître du jour affiche des mœurs. 11 exige de la tenue, de la correction. Tout à l'heure, il a sommé ïalleyrand d'épouser sa maîtresse, en attendant qu'il l'oblige à garder sa femme à la maison. Et cette double contrainte n'aura pas eu les suites voulues sans élever, entre eux, de premiers ferments de rancune, quoique Talleyrand n'en ait rien marqué d'abord.
Hors des grandes affaires de la paix et de la guerre,
une somme de temps, d'attention, a été réservée, pour l'employer à rétablir, peu à peu, l'esprit et la lettre du cérémonial d'antan. Les idées républicaines sont encore en possession des usages de la société; on doit y procéder avec mesure. Il y aura de premières hésitations à rhabiller les costumes et la pompe extérieure de la défunte monarchie. La femme du Premier Consul est restée, jusqu'à nouvel ordre, la citoyenne Bonaparte. Ses sœurs, tout impatientes qu'elles soient de trancher en princesses n'ont pas de situation bien définie dans le système consulaire. On y pourvoira, sans doute, et bientôt. Auparavant, elles auront une éducation à recevoir, des attitudes à essayer, des habitudes à contracter. On croit savoir que leur terrible frère les querelle, presque chaque jour, sur des restes de familiarité et de laisser-aller, qu'il n'estime plus supportables. Il leur reproche avec une véhémence tout italienne d'avoir bien de la peine à prendre l'air de leur fortune. En ces commencements difficiles, comme on est plus à l'aise, à la Malmaison, comme on y gagne en plaisir franc ce que l'orgueil paraît y perdre! Ici les formes ont gardé la lil)erté d'être simples, ainsi que l'habitation et les meubles. Les invités y circulent à l'aise, sous les grands arbres, s'ils ne varient pas les douceurs de la promenade par des jeux vifs et des distractions écolières. Les rangs s'y mêlent à plaisir : un Talleyrand est reçu là comme un simple particulier. Le genre d'existence qu'on mène, en ces lieux, a conservé un aimable caractère d'intimité. 11 en ira très différemment, à Saint- Cloud, la résidence royale devenue le palais d'été du premier magistrat de la République. Dès à présent, on n'y est plus admis en visite. Le maître du château a séparé sa table de celle de ses ofïîciers et tracé un large
intervalle entre sa grandeur et les degrés hiérarchiques de ses hôtes. Avant qu'il soit longtemps, les soirées de Saint-Cloud auront pris les apparences raidies des anciens cercles de Versailles.
Aux Tuileries, les entours de M'"® Bonaparte se revêtent de solennité. On a consigné, à sa porte, les visites du matin. La future impératrice se rend moins visible, par ordre; on sollicite ses audiences. Elle a ses dames en titre, ayant charge de l'accompagner et de la quitter le moins possible. Des femmes de qualité prennent goût à prendre la suite des sœurs et de la mère de Bonaparte (1). L'étiquette renaît. Des commencements de cour s'organisent.
La vie de société, en général, reprend ses allures, son mouvement d'autrefois.
Depuis que la France a rouvert ses portes aux émigrés, le plus grand nombre est rentré de ceux qui avaient sollicité du Directoire, sans l'obtenir, la douceur de retrouver leurs proches et leur foyer. Beaucoup d'entre eux, au terme de leurs ressources, se lassaient d'attendre de l'étranger le soutien de leur existence. L'espoir de rassembler les débris de leur fortune leur faisait oublier les mauvais jours.
Ils n'avaient pas annoncé leur retour, à grand tapage, mais plutôt avec circonspection et mystère. Aussi que de surprises ressenties, tandis qu'ils recherchaient les vestiges de leur ancienne existence, de leurs habitudes passées! Si complète avait été la transformation de
(1) Telles, M"" de Fontanges, attachée à la personne de M"" Laetitia (bientôt Madame-Mère), M"-» de Champagny, à celle de la princesse Borghèse et M"'^ de La Grange auprès de Caroline Murât.
toutes choses, depuis 179:2, qu'à peine reconnaissaientils, dans le Paris républicain, leurs rues, leurs maisons. Les noms de ces rues, les aspects de ces maisons, les formes du langage et jusqu'aux façons de s'aborder, n'étaient plus, en rien, tels qu'ils les avaient connus. Force leur serait-il de s'accoutumer à maintes façons égalitaires, qu'ils n'avaient pas apprises de la tradition morte. Cependant, sous des lois différentes, se recomposaient, en partie, les cadres de la grande société.
Celas'élaitfaitdoucement, d'abord, et dans des conditions bien modestes, tranquilles, éloignées de toute forme d'ostentation; l'existence journalière des familles nobles y avait gagné un cachet d'aimable et digne simplicité. Par comparaison d'époque et pour la particularité du cas, il n'était pas sans intérêt de savoir qu'une baronne de Montmorency, femme do l'aîné et chef de l'antique maison lavait et repassait elle-même sa robe de mousseline, qu'elle avait perdu l'usage d'un nombreux domestique et d'un carrosse armorié, mais se contentait de partager la disposition d'un simple cabriolet avec son beau-frère Thibault de Montmorency. Après minuit, la voiture cessait de lui appartenir, elle mettait son capuchon et des galoches pour regagner pédestrement son logis. Le marquis de Vérac, dont on tenait ces détails, ne menait pas lui-même un plus grand train, depuis qu'il logeait chez la duchesse de Charost dans une chambre de domestique et n'avait pour tout mobilier qu'une chaise et un lit à tiroirs.
L'aristocratie parlait à voix contenue, attendait aussi patiemment que possible les réparations du temps, et, de son mieux, rejoignait les lambeaux de ses biens dispersés, en attendant qu'on lui rendît ses patrimoines en échange de sa soumission à l'Empire.
De proche en proche se reformaient les groupes, et les salons se rouvraient.
On continuait de causer et de bien causer, chez M™^ de Staël, la femme de Paris la plus comblée de gloire et d'hommages, mais qu'une autorité jalouse forcera bientôt à quitter le cher théâtre de ses succès mondains pour aller se renfermer dans une campagne, au milieu des neiges de l'hiver, Talleyrand n'était plus des familiers de la maison. 11 s'était détaché par la force des circonstances de relations anciennes, qui se fussent rendues absorbantes et périlleuses (1). Sans approuver en son for intérieur, mais non plus sans prendre pari i, il verra se déchaîner les colères de Napoléon contre la femme de génie, dont chaque nouvel ouvrage, malgré les gènes de la censure et les outrages du pilon, apportera à un public dispersé et lointain des impressions profondes.
L'élite de tous les mondes allait aux soirs de M""* Récamier, en son hôtel de la Chaussée d'Antin, le seul endroit de Paris, ou presque, au commencement du Consulat, où se pussent rencontrer les hommes de l'ancien régime et ceux de la société nouvelle. La jeunesse dansante et joyeuse se pressait chez M'"® de Lévis. Les irréductibles de l'aristocratie se rendaient aux tables de jeu de M'"" de Luynes. De grands seigneurs (Talleyrand fut du nombre), mais aussi des savants, des philosophes et des financiers, apportaient leurs hommages à M""^ de Pastoret, tandis que M'"^ Suard et M""** de Genlis se disputaient, auprès de leurs hôtes.
il) L'animosité persécutrice de Napoléon enveloppera dans une commune disgrâce, M"' de Staël et ses amis. Le vicomte de Montmorency sera exilé pour l'avoir reçue sous son toit. M"" Uécamier y perdra ses biens et sa tranquillité.
L AUBE IMPKRIALE 283
une sorte de prépondérance académique. Les esprits les plus distingués briguaient l'honneur de fréquenter chez M""" de Beaumont, en son appartement du Luxembourg: et des femmes, telles que M'"*'' de Staël et de Saussure, des hommes comme Fontanes, Joubert, Chènedollé, Mole, Chateaubriand surtout, dont la place fut si grande dans le cœur de la « dame du logis » s'étonnaient de s'y voir réunis, après les terribles orages qui les avaient séparés.
Il y avait affluence, en l'hôtel de M'"'' de-Montesson, qui avait été la première à remettre en mouvement la belle société d'autrefois. Elle avait connu la cour de Louis XV et la cour de Louis XVL Les anciennes élégances refleurissaient sous ses hauts lambris, Talleyrand, qui, dans sa jeunesse, jugeait si singulièrement attirante la maison de M""^ de Montesson, se plaisait à y rafraîchir d'agréables souvenances. Ses préférences du moment le conduisaient chez la princesse de Vaudemont, née Montmorency-Nivelle, mariée à un prince de Lorraine, alliée aux familles régnantes de l'Europe et s'estimant d'assez lier parage pour s'accorder licence d'accueillir des personnages de tous bords. Avec les survivants du patriciat monarchique s'y côtoyaient des familiers de Bonaparte et personne ne s'étonnait, l'habitude en étant prise, d'y voir M. de Galonné, l'ancien favori de la reine Marie-Antoinette frôler, au passage, Joseph Fouché, le proscripteur de Nantes, devenu le conciliateur et l'ami, sous une étiquette républicaine, de l'aristocratie ro^^aliste. On se poussait à l'envi chez la princesse de Vaudemont, ne fut-ce que pour assister aux tournois de conversation de causeurs tels que Narbonne et Talleyrand. Les suffrages penchaient de préférence à l'avan-
tage de celui-ci. Narbonne — c'était l'avis commun — inculquait à ceux qui l'écoutaient, une impression plus recherchée, depuis qu'il avait pris de l'âge, de culture intellectuelle. Talleyrand y dépensait plus de finesse caressante et, quand il lui convenait de laisser tomber son masque flegmatique, nul ne menait avec plus de choix et de justesse une conversation aisée, abondante même, instructive sous des airs d'agréable nonchalance.
Les gens d'esprit et de goût aiment à recevoir. Talleyrand eut toujours les grandes façons hospitalières. Isolément, il se faisait accessible aux entrevues, mais avec choix et réserve, dans ses fonctions ministérielles. Ses bals, ses soirées étaient d'autant plus recherchés qu'on n'y admettait point une société aussi composite qu'elle paraissait l'être, par exemple, aux fêtes superbes de Lucien Bonaparte.
Talleyrand n'avait pas à craindre le péril de la monotonie, soit dans l'isolement des pensées graves, soit dans la prolongation excessive du seul à seul avec « M'"^ Grand ». La diversité de ses occupations et le nombre de gens, qui l'entouraient quotidiennement, ne permettaient point qu'il y fût exposé. Bien des personnes intéressées à le voir se portaient à ses audiences, venant solliciter, sinon quelque faveur, du moins un avis, une indication, une impulsion discrète. On l'a finement représenté dans ce genre d'entretiens du matin ou de l'après-midi, indolent et courtois, écoutant avec patience le visiteur, puis le reconduisant au travers de ses vastes salons, s'arrêlant à causer, « s'agenouillant même de sa mauvaise jambe sur un canapé », et glissant à la dernière minute, la réponse ou le conseil attendu, « l'insinuation décisive, le demi-mot qui porte loin ». Chaque semaine,
à jour fixe, s'ouvraient les salons du ministre des Relations extérieures, pour les personnages de marque, les étrangers illustres, les hauts fonctionnaires et, dans la quantité, pour des amis. Ses réceptions d'apparat faisaient événement. Ces soirs-là, les carrosses emplissaient une grande partie de la rue du Bac, n'avançant qu'avec lenteur. Le flot des invités n'arrêtait pas de monter l'escalier spacieux, tout inondé de lumière, de fleurs, de parfums. Sur le seuil du premier salon se tenait, prêt à les recevoir, M. de Tallejrand en sou costume de velours rouge brodé d'or (1). « Tous les ambassadeurs résidant à Paris, a dit, pour y avoir assisté. M""" de Cazenove d'Ariens, tous les princes, toutes les princesses, les femmes qui tenaient à se montrer dans le régime nouveau sortaient et entraient et venaient courber leur front : les hommes en habits brodés avec leurs ordres (cordons, plaques, étoiles), les femmes en robe de velours, beaucoup de satin blanc et des robes de crêpe blanc, d'autres, en robes de dentelles noires; et beaucoup de diamants >■>; car, les diamants, devenus rares, réapparaissaient comme animés d'un plus grand éclat.
jyj^me ^g Tallejrand n'ayant pas à parler, mais à recevoir, recevait bien; et le maître de céans avait grand air. Du simulé, du factice habilement recouvert d'un naturel acquis, il en était bien quelque chose dans ce maintien grave, dans cette politesse protectrice dont il se jouait avec les gens, dans ces silences dont l'énigme était le dédain ou le m} stère et jusque dans les formes détachées dont il lui plaisait, en causant, de traiter les
lli A partir de Tépoque impériale, quand il entêté nommé grand chambellan.
28Ô LE PRINCR DK TALLEYUAM)
graves questions. Des regards de femmes, à défaut de la clairvoyance des hommes, ne s'y étaient pas trompés; il avait eu l'art de se composer d'une suite d'iiabitudes prises à dessein son caractère et sa contenance de personnage en vue; et, depuis qu'il en avait constaté les effets utiles d'ascendant, de prestige calme et fort autant que la puissance d'une vraie nature, il ne s'en était plus séparé, ni dans la politique ni dans le monde.
C'était dans la pleine prospérité du Consulat. Le spectacle des affaires renaissantes donnait, une fois de plus, raison à" ce principe si souvent invoqué par les dominateurs que l'ordre nait des révolutions. La rapidité de ces transformations heureuses étonnait et réjouissait les âmes. Les esprits les moins enclins à porter leurs vœux à la dictature se sentaient forcés de rendre justice, parce que les preuves en éclataient, de toutes parts, à la puissance d'organisation soudainement révélée du dictateur. Sans doute, des craintes perçaient dans Tàme et les paroles des amis éclairés de la liberté. Benjamin Constant dénonçait, tout à l'heure, au Tribunal, les indices d'une domination autoritaire et jalouse; mais elle ne s'imposait encore que par degrés. L'exercice déréglé du pouvoir n'avait pas encore rendu « l'homme haïssable et son gouvernement tyrannique ».
Talleyrand, dont l'opinion foncière était que le gouvernement monarchique convenait le mieux à la France, soit qu'il en fût persuadé par principe, ce qui n'était pas très sur, soit qu'il vît dans les avantages ou dans les abus ressortissant d'une cour, des chances d'autorité ou de crédit })lus faciles à saisir que dans un gouvernement libéral, Talleyrand poussait le Consul à rétabHr
les formes souveraines du pouvoir réel exercé par lui. 11 entrait dans ses vues, dans ses intérêts, dans ses ambitions presque sans réserve et l'incitait à ne négliger aucune des mesures capables de fonder sa puissance sur des « bases réparatrices ». En retour, Bonaparte, si jaloux de l'exercice entier de cette puissance, lui concédait une initiative étendue dans le règlement des affaires extérieures. Ainsi lui reviendra-t-il, à lui ministre, de déterminer les nouvelles constitutions d'États, qu'on voudra faire accepter à l'Allemagne. Son ascendant diplomatique en sera fort augmenté et non seulement cet ascendant, mais bien aussi sa fortune particulière, grâce aux largesses des princes, qui le remercieront en secret de certaines complaisances dans les détails.
On n'avait point dépassé la belle période de la grandeur de Bonaparte, quand cette grandeur n'accablait pas tous ceux qui se mouvaient au-dessous d'elle, sous les gènes sans cesse plus encombrantes d'un cérémonial rigide et les servitudes d'une obéissance aveugle, quand le maître de la France se sentait encore nouveau dans l'usage de la souveraineté. On l'admirait, on l'aimait ainsi calme, serein, abordable.
A la traverse se dénonçaient et s'aggravaient des poussées brusques d'autoritarisme, un dédain marqué des formes légales, des impatiences contre les juges chargés de faire aboutir des intentions de rigueur et qui délibéraient (l),et qui voulaient s'instruire avant de
vil En 18U4, pendant le procès du général Moreau, à sa première audience publique du dimanche, à Saint-Cloud, il avait accueilli furieusement le .juge Lecourbe, frère du général, pour avoir parlé avec chaleur, au Tribunal, en faveur de linnocence du vainqueur de Hohenlinden. Où a raconté qu"il le chassa de sa présence en l'appelant juge prévaricateur, sans se rendre compte, en sa colère, de la vraie signification de l'épithète
condamner. De jour en jour, montaient les exigences de celte volonté. Et, parmi les rares serviteurs qu'elle n'avait pas subjugués en entier, Talleyrand, tout en prodiguant d'adroites flatteries au Premier Consul pour lui faire accroire qu'il aimait en lui moins sa fortune et ses succès que sa personne, Talleyrand observait la progression rapide de ses actes vers l'absolutisme. Sa clairvoyance envisageait avec appréhension les développements du caractère prodigieux, qu'il étudiait en silence. Put-il, à aucun moment, supposer que Bonaparte poserait de lui-même à l'autorité dont il était investi une juste et prudente limite? Il ne dut pas en conserver longtemps l'illusion, à supposer qu'il l'eut jamais. Si l'on accueille les étrangers, si l'on favorise le retour de l'émigration, il est deux espèces de gens : les députés et les journalistes, dont on se débarrasse lestement; des ordres d'exil ont atteint des femmes et des hommes d'âge, dont le seul crime est d'entretenir des correspondances considérées comme suspectes et de dénigrer le régime nouveau.
Du côté de la politi(|ue extérieure se prononce un changement d'orientation, dont s'inquiète, pour le présent et surtout pour l'avenir, la lucidité du diplomate. Comme il l'exprime avec tant de précision, en ses Mémoires, la paix d'Amiens était à peine conclue que la modération commençait d'abandonner Bonaparte. Elle n'avait pas encore reçu sa pleine exécution qu'il jetait les semences des nouvelles guerres, qui devaient, après avoir accablé l'Europe et la France, le conduire lui-même à la ruine. Il avait engagé sa parole dans la
employée; et, peu après, il le destitua. Le grand-juge Régnier s'était trop avancé en lui promettant la condamnation à mort de son ancien frère d'armes; il n'eut pas cette sentence capitale attendue contre Moreau.
LE DUC D EXGHIEX, ENFAXT
(Tableau de Scliillig) Mtisce de Versailles
promesse de restituer le Piémont au roi de Sardaigne, immédiatement après la paix de Lunéville; mais, ayant, chemin faisant, considéré qu'il n'avait accompli d'autre œuvre par ses victoires que de confirmer les conquêtes de la Révolution ; qu'il n'j' avait pas ajouté de territoire nouveau, et qu'il lui fallait de ces titres d'agrandissement et d'annexion pour donner plus de force à son âpre désir de régner, il avait jugé bon de passer outre et de garder le dépôt, qui avait été mis entre les mains de la France. Le fait arbitraire de la réunion du Piémont une fois accompli, puis ratifié par l'approbation complaisante du Sénat, on avait pensé que cette violation du droit des gens, déguisée sous le nom de conquête, n'aurait pas d'autre conséquence qu'une protestation muette et impuissante. Il ne plut pas au gouvernement anglais d'en entretenir l'illusion chez Bonaparte. Maintenant que des embarras extérieurs ne troublaient plus la liberté de son action, il saisit le prétexte de cette dépossession du roi de Sardaigne pour garder Malte et reprendre les armes contre la France.
Des espérances indéfinies semblaient permises. Des flatteurs ou des admirateurs candides se croyaient autorisés à faire entendre, du haut d'une tribune, des paroles telles que celles-ci, toutes parfumées d'encens et fleuries d'optimisme :
Quel chef de nation montra jamais un plus grand amour pour la paix? S'il était possible de séparer l'histoire des négociations du Premier Consul de celle de ses exploits, on croirait lire la vie d'un magistrat paisible, qui n'est occupé que des moyens d'affermir la paix.
M. de Vaublanc avait à peine achevé son allocution, aux applaudissements de tout le Corps législatif, que la nouvelle éclatait, désastreuse, de la rupture entre
l'Angleterre et la France. Nul ne déplora plus que Talleyrand celte déclaration de guerre, qui ouvrait la digue à des com})lications sans fin.
La période consulaire approchait de son terme, présentant dans son œuvre accomplie un ensemble d'une véritable grandeur, mais ayant eu aussi, sous tant de gloire, ses taches, ses misères, ses mensonges, ses cruautés. Elle se ferma sur un épisode tragique : l'exécution du duc d'Enghien. Les responsabilités de ce crime d'État furent étendues des principaux acteurs à des témoins de première ligne, principalement à Talleyrand. Qu'y eut- il en cela de vrai? La question nous oblige, en dépit de tant de pages amoncelées déjà sur ce sujet, à y prolonger notre attention.
Le hardi Breton Cadoudal, au cours des interrogatoires qu'il soutint d'une contenance si fière et si assurée, avait déclaré que la conspiration dont il était le chef devait être appuyée par un prince de la famille royale. Sur cette parole imprudente, la police avait été mise en mouvement pour rechercher en quels lieux se trouvaient, réunis ou isolés, tous les princes de la maison de Bourbon. Le duc d'Enghien était le plus près de la France; il fut choisi comme victime exemplaire et pour servir de leçon aux prétendants. Il habitait, depuis peu de temps, à Etteinheim, dans le pays de Bade, non loin de celle qui possédait le secret de son cœur, la douce princesse Charlotte de Bohan-Rochefort. Pétri d'honneur, ardent et chevaleresque, éloigné de toute idée de basse manœuvre, il attendait, dans le silence, une occasion possible de combattre pour son drapeau,
L AUBE IMPERIALE 29d
mais dans les rangs d'une armée. « Je ne sais pas servir mon roi en frac, écrivait- il, à moins que ce ne soit l'uniforme de la Vendée (1). »
Quelle voix révéla le lieu de sa retraite? On prétendit et Napoléon l'affirma que cette voix fut celle de Talle}rand. Une telle délation n'aurait pas été nécessaire, s'il est croyable qu'elle se produisit. La police, avec seà mille ramifications et la source inépuisable de renseignements, que lui fournissait le décachetage organisé des lettres, le « cabinet noir » comme on l'appelait, avait tous les moyens d'en être instruite ; on savait bien où le trouver. Sans doute, Talleyrand tint la plume, qui traça la note adressée au baron d'Edelsheim, ministre des Affaires étrangères du Grand-Duché de Bade et qui lui fut remise par le général Caulaincourt (2); il signa
il; Lettre du i\ novembre 1801. Ktre soldat, agir, combative, fût-ce contre la France et dans les rangs anglais, pour le roi, c'était, en vérité, son ardent désir. Le 26 août 1803, il écrivait à son père, le duc de Bourbon : a Ne doutez pas que Bonaparte n'oubliera pas ce qu'il appelle notre folle insolence et, s'il arrivait malheur aux Anglais, ce ne serait pas en Europe que nous ti-ouverions le repos et la liberté ».
« Le fatal nom que nous portons nous condamne donc à une nullité honteuse! », s'écriait-il dans une lettre du 22 septembre 1803. Le gouver nement anglais venait de répondre par une fin de non-recevoir aux offres de service que le duc d'Enghien avait fait tenir à son ministre de la guerre, lord Hubart.
'2i Monsieur le baron.
Je vous ai envoyé une note, dont le contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés siégeant à Oifenbourg, lorsque le Premier Consul, par l'arrestation successive des brigands envoyés en France par le Gouvernement anglais, comme par la marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, eut connaissance de toute la part que les agents d'Offenbourg avaient aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France. 11 a appris de même que le duc d'Enghien et le général Dumouriezse trouvaient à Etteinheim et, comme il est impossible qu'ils se trouvent dans cette ville sans la permission de Son Altesse Électorale, le Premier Consul n'a pu voir sans la plus profonde douleur qu"un prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plus signalés de son
de sa main celte pièce officielle, dont on a fait l'argument irréfutable de sa participation au meurtre du duc d'Enghien. Mais la lettre en question, que fut-elle, sinon une dictée de Bonaparte? Le secrétaire du portefeuille de Napoléon, sous le Consulat et l'Empire, le baron de Méneval n'a-t-il pas expressément posé l'affirmation suivante, en soulignant les mots, comme pour leur attacher plus d'importance et plus d'authenticité : « Berthier, TaUeyrand et tant (raidres n'ont pas donné un ordre, n'ont jms écrit une dépêche, qui n'aient été dictés par Napoléon? » Tallejrand, en sa qualité de ministre, n'avait été que l'intermédiaire officiel (1), l'agent de transmission, désigné par le poste même qu'il occupait, à prévenir le grand-duc de Bade du fait qu'un détachement français allait se porter secrètement sur son territoire et en violer la neutralité, pour des raisons de haute police.
Préalablement un émissaire avait été envo3é sur les
amitié pour la France, pût donner un asile à ses ennemis les plus cruels et laissât ourdir tranquillement des conspirations aussi évidentes. En cette occasion si extraordinaire, le Premier Consul a cru devoir donner l'ordre à deux petits détachements de se rendre à Offenbourg et à Etteinheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. C'est le général Caulaincourt qui. à cet égard, est chargé des ordres du Premier Consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. Il aura l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de lui écrire.
Signé : Ch. -.Maurice de Talleïr.^iXD.
1,1 1 Nous relevons encore, dans les Mémoires de Méneval, une déclaration formelle, qui dissipe toute espèce de doute, à cet égard : « Le Premier Consul me dicta une lettre adressée au ministre TaUeyrand pour lui prescrire les mesures diplomatiques à prendre. Aux termes de cet ordre, le ministre des relations extérieures devait remettre au général Cauiainoourt une letlrj adressée au baron d'Edelshcim, ministre de l'électeur de Bade, lettre que cet officier porterait à destination, dès qu'il aurait appris l'arrestation du duc d'Enghien. » (Méneval, loc, cit., 1, p. 286.
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confins d'Etteinheim, afin d'y exercer une surveillance attentive des agissements du prince. A considérer de près et sans passion ses habitudes journalières, on eût constaté qu'il avait suspendu ses correspondances avec l'étranger, qu'il tenait la promesse faite au duc de Bourbon son père de ne plus passer la frontière, qu'il se livrait à son amour des fleurs passionnément pour les offrir à l'adorable Charlotte de Rohan, l'amante fidèle et tendre, la femme accomplie, à laquelle venaient de l'unir les liens d'un mariage conclu dans le mystère (1). On aurait appris, en outre, qu'il s adonnait aux plaisirs de la chasse, qu'il avait la main facilement ouverte pour secourir les malheureux, que s'il était, en son âme, désolé de cette inaction, il menait en fait une existence uniforme et paisible. Mais l'argus militaire au service du Premier Consul, un officier de gendarmerie, n'avait pas vu les choses sous cet angle inoffensif. Il revint persuadé, au contraire, que le duc d'Enghien était en correspondance active avec les émigrés du clan irréductible, qu'il leur prodiguait des excitations à la vengeance et que, s'il s'absentait des semaines entières, c'était pour resserrer la trame des complots, dont il était l'àme. contre la vie du Premier Consul.
Ce furent les impressions qu'il rapporta, en y ajoutant des révélations plus ou moins notoires sur les allées et venues de certains agents de l'Anoleterre et des Bourbons, tels que le remuant Fauche- Borel et
il) Leurs secrètes épousailles furent bénies, à la fin de l'année 1803, par l'ancien grand-vicaire général de Strasbourg, l'abbé VVeinborn. Des notes, restées inédites en partie, du baron de Roesch. l'un de ceux qui vécurent dans l'intimité la plus étroite du duc d'Enghien, ne permettent aucun doute sur cette conclusion de leur roman d'exil.
deux femmes allemandes très exaltées pour la même cause, ¥•"«' de Reische et d'Etteigheim. La lecture du susdit rapport, dont l'esprit de soupçon et d'inquiétude était fort exagéré, avait ému Bonaparte. Le 10 mars 1804, il réunit en conseil : les deux autres consuls, Régnier, grand-juge et ministre de la Justice, Fouché, Talleyrand ; et lui-même, prenant d'abord la parole, exposa le point essentiel, qui avait provoqué cette réunion. Des machinations criminelles étaient mises en jeu contre lui, chef élu de la France. Les conjurés attendaient la venue prochaine d'un membre de la famille des Bourbons, et qui n'était pas le duc de Berrj, comme on l'avait avancé, mais bien le dernier des Condé, le duc d'Enghien. Ce personnage princier en voulait à sa vie; on avait des indices certains qu'il userait de tous les moyens en son pouvoir pour la lui ravir. De tels faits se trouvant éclairés d'une entière évidence, n'était-il pas en droit, lui, Bonaparte, d'user de représailles anticipées, et de gagner de promptitude sur les plans homicides qu'on formait contre lui, en faisant arrêter le prince, n'importe comment et en n'importe quel lieu? La question était nettement étal)lie. Il attendait de connaître l'opinion successive des membres de son conseil.
Le trouble fut grand dans la réunion. On ne se décida pas tout de suite à répondre. Néanmoins, l'un des membres du groupe, acquis d'avance et complètement aux desseins du Premier Consul, prit, le premier la parole. D'une manière insidieuse, Fouché mit bout à bout des semblants de preuves pour justifier un coup de main aussi hardi, qui mettrait fin aux hydres sans cesse renaissantes des conspirations. Il voulait bien ajouter (quoique étant à peu près sûr du caractère illu-
soire d'une telle promesse) que, d'ailleurs, si, après l'instruelion du procès du prince, on ne le reconnaissait pas coupable, on serait à même de réparer une erreur, et de le rendre à la liberté.
Cambacérès tint un langage ditïerent. Il ne croyait point aux faits rapportés contre le descendant d'une des plus illustres familles de France. Au contraire, il avait la certitude que le duc avait renoncé à toute idée d'agression; et le trait était parvenu à sa connaissance qu'il avait chassé méprisamment un homme qui était venu lui proposer de tuer le Premier Consul.
Talleyrand, après qu'on eut entendu la lecture d'un mémoire du grand-juge sur l'état de la conspiration de Pichegru dans l'intérieur de la France, exposa avec son habituelle précision les menées avouées ou cachées des agents anglo-royalistes. Le sujet l'amenait à dire où se trouvait chacun des membres de la famille royale, y compris le duc d'Enghien, mais il l'avait fait, à titre d'information pure et sans mettre en avant, comme l'a prétendu Rovigo, la nécessité de se saisir de sa personne. Par un détour adroit, en appuyant sur les mots significatifs, il avait simplement conclu qu'il importait de prendre les précautions, toutes les précautions qu'exigeait la prudence pour la conservation des jours du Premier Consul et la tranquillité de l'Empire. (Cambacérès rapportait, le lendemain, à son amie M"" du Cayla, qu'il prononça le dernier mot Empire avec une aflectation si marquée que Bonaparte en avait souri.) Talleyrand s'était placé, comme il convenait à son rôle, sur le terrain diplomatique. Après avoir fait observer qu'on pouvait comploter autour du duc d'Enghien, sans que lui-même en eût connaissance, et qu'en général ceux de sa classe étaient mal informés de ce
qu'on tentait en leur nom, il résuma la situation. Le mettre en état d'arrestation sur un terrain neutre serait une violation ouverte du droit des gens. Les puissances européennes jetteraient les hauts cris. 11 ne fallait pas s'exposer au reproche d'une telle incorrection. Mieux vaudrait-il attendre que le duc commît l'imprudence de se risquer, une nouvelle fois, sur le territoire français dont il était banni, parce qu'alors on serait armé contre lui d'un motif de légitime défense et qu'il aurait été, de lui-même etpar sa faute, au-devant des rigueurs de la loi.
En suggérant cette dernière alternative, Talleyrand espérait que le Premier Consul ajournerait son dessein jusqu'à ce que la témérité du jeune prince lui fournît l'occasion de l'exécuter de plein droit. Son conseil était à double fin; en le donnant, il s'était bien promis que cette occasion ne se présenterait pas, et qu'il tiendrait avertie la princesse Charlotte de Rohan d'avoir à préserver de sa témérité celui qu'elle aimait. Le troisième consul se rangea à l'avis de Cambacérès. Fouché seul était entré à fond dans les vues secrètes de Bonaparte, étonné de la résistance des autres : « Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons! » s'était écrié le chef du triumvirat, en jetant un mauvais regard à son collègue, qui faillit donner sa démission.
Mais il n'avait consulté ces dignitaires que pour la forme. L'opinion du sénateur-ministre Fouché était l'unique dont il eût à faire cas, parce qu'elle était conforme à ses résolutions d'avance arrêtées. Il donna des ordres pour qu'elle se transformât en acte.
Un détachement de troupes commandé par le général Ordener devait passer nuitamment le Rhin, se rendre à Etteinheim et s'emparer de vive force du duc d'En-
ghien. Il en fut ainsi qu'on l'avait prescrit. Malgré les avertissements, qui lui avaient été donnés de différents côtés, par le comte de Launanset le général Frion, entre autres, malgré les supplications de la princesse Charlotte, le prince s'était obstiné à ne pas s'éloigner d'un voisinage aussi dangereux. Le i'^i mars 1804, trois cents hommes, dragons et gendarmes, ayant à leur tête, pour un tel exploit, deux généraux et deux colonels, cernèrent sa demeure. Les portes furent enfoncées, la maison envahie, le duc violemment arraché à son repos. Du château on le mena dans un moulin sis à peu de distance ; puis, il fut embarqué pour Rheinau, débarqué, conduit à pied jusqu'à Pfofsheim, jeté dans une voiture et vivement conduit jusqu'à Strasbourg, pour y arriver, à o "heures du soir, et se voir presque aussitôt transféré à la citadelle. Le dimanche 18, on l'enleva de nouveau, dans le plein de son sommeil (il était 1 heure du matin), afin de le diriger sur Vincennes. Le 20, à o heures du soir, il était enfermé là, brisé de fatigue, exténué de besoin, surpris de tant de violence, mais ne se doutant guère qu'il lui restait à peine un répit de sept à huit heures à vivre.
On n'a plus à rappeler le parti pris impitoyable où s'était retranché Bonaparte, malgré les pleurs de Joséphine et tant d'invocations pressantes à sa pitié. Ce fut la même raison d'Etat sans entrailles, qui motiva la condamnation voulue, fixée d'avance, de Louis XYL « Il est coupable, parce qu'il fut roi », proclamait comme seul argument, à la Convention, Manuel qui, du moins, n'en avait pas conclu par un verdict de mort. « Nous ne voulons pas juger le roi, articulait nettement Danton, nous voulons le tuer ». Et, dans le même esprit d'iniquité cruelle, Saint-Just avait déclaré
que le roi devait être jugé en ennemi. Impatient de saisir la couronne, voulant à la fois déconcerter par la force les conspirations royalistes et s'étayer, dans son entreprise, de l'approbation complice des anciens chefs de la Révolution qui l'entouraient, et qui reconnaîtraient l'un des leurs, à ses actes (1), il s'était prononcé sans hésitation d'àme sur la nécessité de sacrifier un prince de la maison de Bourbon, pour l'exemple.
Les juges de sa chambre ardente eurent vite accompli leur besogne. Ou plutôt, il n'}' eut pas de juges. Celui qui devait en tenir lieu, Real, s'était arrangé de manière à oublier l'heure où son devoir l'appellerait à Yincennes; il avait laissé le conseil de guerre, présidé par le général Hulin, agir seul, en vertu d'une consigne. Real avait oublié, Real avait dormi, pendant cette terrible nuit du 20 au 21 mars. Savary n'y mit pas tant de façons : la fosse du duc était préparée avant la sentence. Le prince, à la suite de sa comparution devant le conseil, causait tranquillement avec le lieutenant de gendarmerie Noirot sur des détails de son service, sur les conditions où il était entré dans l'armée, sur leur amour du drapeau. Tout à coup, était entré le commandant du château, Harel, une lanterne à la main et suivi d'un brigadier; il invita le duc d'Enghien à le suivre. Où le conduisait-on?... Il a franchi la dernière porte, et, près de la tour du Gouverneur, près du pavillon de la Reine, dans les fossés humides du donjon, il se trouve face à face avec le peloton d'exécution. L'adjudant général Pelé tient en main une lanterne à demi-ouverte dont la lumière est dirigée vers
(1) L'un de ceux-là lui avait dit : « Prouvez-nous qu'en aspirant à la royauté, vous n'avez de vouloirjjue celui delà conserver, et, vos premiei-s sujets, nous tombons à vos pieds. (Cf. Lombard de Langres, Souvenirs.)
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lui. On a lu l'arrêt de mort. On lui accorde le délai d'une prière silencieuse. Il se relève. Les gendarmes font feu. Il tombe. Savary, qui s'était opposé tout à l'heure à la lettre de recours en grâce, que la commission militaire voulait rédiger, a présidé lui-même à l'exécution, du haut des remparts.
A la première nouvelle de ce meurtre politique, deux des chefs de service de Talleyrand, Blanc-d'Hauterive et Brisson, qui pensaient l'en instruire, étaient entrés dans son cabinet en s'écriant d'indignation : « On ne peut plus continuer à le servir!... » A cette apostrophe, le ministre, froidement, avait répondu, gardant pour lui-même le surplus de son impression : « Eh bien! quoi? ce sont ses atîaires ». Us sortirent, et le premier dit au second, ne parlant plus de Bonaparte, mais de Talleyrand : « Cet événement fait penser aux Bourbons ; un jour il servira leur cause. »
Talleyrand fiit-il des conseilleurs et des approbateurs de cette violence? Avait-il, lui aussi, par une lâche complaisance opiné pour la suppression du prince ? Bien des plumes l'en ont accusé. Le chancelier Pasquier l'aftlrme. De sa déposition nette et de la version de Savary il résulterait que Bonaparte voulut aller jusqu'au bout de son dessein, que Talleyrand l'approuva (1), que c'est bien Caulaincourt qui fit enlever, comme à son insu, le duc d'Enghien ; Murât qui le fit juger, et le futur duc de Rovigo exécuter! Enfin, Napoléon, pour s'en décharger en partie, — quoiqu'il n'ait jamais exprimé le regret de son acte, — en a rendu
(1) ■< Autre chose est de commettre un crime, autre chose de défendre un criminel et jamais, dans la pire même des causes, on n'a confondu l'avocat avec le coupable. » iDuo de Broglic : le Procès et l'Exécution du duc d'Enghien, 1880, p. 30.)
Talleyrand solidaire devant l'histoire. Celui-ci s'en est défendu, à l'instar de Fouché, et avec des raisons plus probantes, que l'ancien conventionnel, ne dût-on les tirer que de la comparaison de leurs caractères.
Plusieurs fois, il s'en était entretenu avec M"'^ de Rémusat, qui en a témoigné dans ses Souvenirs. Le Premier Consul, lui disait-il, l'avait instruit, en des termes brefs, de l'arrestation du duc d'Enghien et de la détermination inébranlable qu'il avait prise contre lui. « Le tigre avait senti l'odeur du sang ». Lui Talleyrand s'était tu, par la conviction que ses paroles eussent été vaines pour le ramener à d'autres sentiments. Mais s'il désapprouva dans l'intime de son âme une action sans excuse, n'aurait-il pas dû traduire ce blâme moral par une ferme protestation? 11 en raisonna différemment, au point de vue de sa situation personnelle. Selon des juges sévères de sa conduite, il eût été de son devoir de démissionner, à la suite d'une mesure cruelle, qu'il réprouvait (1). A ceux-là froidement il avait retourné cette réponse :
— Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une sottise.
C'eût été sottise, dans le moment, parce qu'il se fût privé, sans autre compensation que l'éloge de sa conscience, de plusieurs années de puissance, d'honneur, d'éclat répandu sur son nom et sur sa personne. 11
(1) « La mort violente et inexpliquée de Pichegru, les moyens employés pour obtenir la condamnation de Moreau pouvaient être mis sur le compte de la politique; mais l'assassinat du duc d'Enghien, commis uniquement pour rassurer, en se plaçant dans leurs rangs, ceux à qui la mort de Louis XVI faisait craindre toute espèce de pouvoir ne venant pas d'eux ; cet assassinat, dis-je, ne pouvait être ni excusé, ni pardonné, et il ne l'a jamais été; aussi Bonaparte a-t-il été réduit à s'en vanter. » iTalleyr., Mém., t. I.)
préféra garder le silence. 11 ferma les yeux et les lèvres, tint muette son opinion pour la développer un jour, complète et sans ménagements, et, comme si rien d'anormal ne se fût passé autour de lui, il donna un grand bal (1), le surlendemain de cet assassinat politique — ce qui était aussi trop politique et parut peu généreux.
Peu de jours après, était constitué l'Empire. L'attaque dirigée sur la Bretagne par une poignée d'émigrés, débarqués d'un navire anglais, les circonstances dans lesquelles le Premier Consul put mêler à ce complot vendéen Dumouriez, Pichegru et Moreau, ses trois rivaux de gloire militaire, la série des conjurations, où Talle}rand eut à intervenir, pour sauver la vie de Polignac, et que termina, dans une pluie de sang, le terrible holocauste de Cadoudal et de ses complices (2), avaient décidé Bonaparte à se faire un bouclier de la monarchie héréditaire.
(1) Voy. Miot de Melito, Mém., II, 159.
(2) Depuis la Terreur, jamais on n'avait vu, en un seul jour répandre tant de sang sur un écliafaud.