CHAPITRE HUITIÈME
Vers l'Apogée.
La haute situation de Talleyrand, au cours des années 1804 et 1803. — L'iiarmonie de ses rapports d'affaires et d'intimité avec l'empereur. —
Leur travail en commun. — Ambitions croissantes de Bonaparte.
L'empire français et la guerre d'Allemagne. — Départ de Talleyrand pour Strasbourg, puis, après la victoire, pour Vienne. — Quelques journées d'attente passées dans le château de Schônbrunn. — Ouvertures diplomatiques; insuccès des conseils de Talleyrand à Napoléon d'épargner l'Autriche, de se garder des pièges de la diplomatie russe. — Impressions du diplomate sur le champ de bataille d'Austerlitz. — La lecture d'un courrier de Paris à Napoléon, le jour de son triomphe. — Résistances éprouvées par Talleyrand pour obtenir de traiter de la paix, à Presbourg. — De Presbourg à Tilsitt. — Comment Talleyrand fut appelé à suivre l'empereur à Berlin et en Pologne. — Avant les hécatombes d'Eylau et de Friedland, une halte forcée à Varsovie. — En attendant que les chemins soient secs : musiques de fêtes. — Un bal chez le prince de Bénévent. — Reprise des hostilités. — Par quelle suite de rétlexions Talleyrand est conduit à détacher, peu à peu ses vues et ses intérêts de la fortune de Napoléon. — Les mirages de Tilsitt. — Le « secret de l'empereur ». — Napoléon, Talleyrand et la reine de Prusse. — Retour en France. — Napoléon enlève au prince de Bénévent le portefeuille des affaires étrangères et le nomme vice-grandélecteur. — Conséquences d'un changement de ministre. — Comment Talleyrand se consolait d'une demi-disgràce par l'accroissement de ses titres et dans son opulence agrandie.
Talleyrand avait rendu d'éminents services diplomatiques, adroitement flatté le Consul et FEmpereur, depuis cinq années qu'il secondait ses desseins sans toujours en partager l'esprit. Napoléon voulut récompenser le courtisan supérieur tout en gardant le ministre encore nécessaire; il lui conféra la charge de grand chambellan accompagnée comme les charges de grand
maréchal et de grand éciiyer d'un revenu de 100.000 francs.
L'importance de ses fonctions répondait doublement à l'état de splendeur de la nouvelle monarchie. Il était en possession alors, ainsi que nous l'avons représenté déjà, d'une large autorité dans le règlement des affaires extérieures. L'influence qu'il exerçait sur la marche de cette politique étrangère était fort sensible, du consentement et avec l'accord de l'empereur.
' Le double renom, que lui méritaient sa science diplomatique et sa belle tenue d'homme de cour, était consacré en Europe. A défaut d'une moralité politique plus complète, on louait son éloignement des passions extrêmes; ses opinions conservatrices étaient accréditées auprès des chancelleries, qui n'appréciaient pas moins la correction de son langage et la courtoisie de ses rapports. Napoléon, a-t-on justement dit, n'avait pas assez de souplesse pour suivre les affaires lentes et difficiles; il était trop impératif, trop absolu. Il ne jugeait point qu'il dût perdre le temps à justifier par des raisons longues ou courtes le bien fondé de sss déterminations. Il lui suffisait d'un argument, l'argument péremptoire du potentat de la fable : J'agis ainsi, je prends celte part, et encore cette autre, parce que je m'appelle Lion. L'art de Talleyrand était de mettre au point les paroles impériales, d'en mi figer les formes trop rudes et d'arriver au résultat par des chemins de douceur et de persuasion. D'habitude, il entreprenait sans hâte, il préparait le terrain avant de s'y engager, examinait d'un coup d'œil avisé les alentours d'une question; puis, à mesure que se précisait son action, il la rendait plus rapide et ne l'abandonnait plus jusqu'au dénouement. C'est ainsi qu'il conduisit avec une admirable habileté